Yvonne Sendowski : Gymnastique douce


04 Feb 2017

(Revue 3e Millénaire. Ancienne série. No 15 Juillet-Août 1984)

Sans brutalité, sans efforts contrai­gnants une conquête respectueuse de son corps pour l’aider à sur­monter les difficultés d’adaptation à l’environnement et mieux le pré­parer aux attaques physiques et psychiques de la vie moderne

A l’heure de la mode style « à nous deux mon corps » et tandis que gym-tonic et aérobic envahis­sent la télévision et les salles de sports, nous vous proposons l’opposé absolu avec cette gymnastique douce mise au point et enseignée par Yvonne Sendowski. Un peu de yoga, un peu de Taï Chi, une pincée de bon sens ont présidé à son élabora­tion. En effet, est-ce bien raisonnable de mal­traiter un corps de citadin aux rythmes échevelés de quelque rock ou autre smurf ? Beaucoup de médecins s’alarment et pensent que cette concep­tion de la gymnastique est une folie. En revanche, prendre conscience de son squelette, de ses muscles, de sa respiration ; harmoniser les mouve­ments sans violence mais au contraire avec sou­plesse, lenteur et profondeur apporte beaucoup de bien-être et d’équilibre, sans nouer les muscles, sans martyriser les articulations tout en dévelop­pant les bienfaits de la concentration, de l’atten­tion, bannissant le geste répétitif et automatique, bref courant de nouveaux champs de conscience et de plénitude, loin du vacarme de la ville et des stridences de la sono.

« Ouvre ce livre comme tu t’ouvres à la vie, et toi qui cherchais des ailleurs et des au-delà, c’est ici et là que tu vas te découvrir pour parfaire ta vie »

Pratiquer la Gymnastique Douce [1] c’est aller à la conquête de son corps par l’étude du mouvement, car la vie est mouve­ment, et rien d’autre, depuis la vibration de la cellule originelle aux confins galactiques, dans l’infiniment petit comme dans l’infiniment grand.

Nous nous bornerons dans cette étude à la connaissance de notre corps pour vaincre ses difficultés d’adaptation à l’environnement et mieux le défendre des agressions physiques et psychiques ; le laisser s’exprimer pour mieux le respecter.

Nous avons perdu le contact vrai avec notre personnalité : notre spontanéité.

Le petit de l’homme que nous étions à notre naissance a évolué avec une rapidité inouïe comparée à son développement à partir de l’état adulte. Son instinct le portait vers tout ce qui lui était agréable, facile à vivre, sans entrave. Puis l’éducation est venue freiner, canaliser ses instincts pour mieux l’intégrer dans son contexte. C’est normal !

Mais qu’est-ce qui est normal ? où est la vérité ? Tout est relatif : on ne peut que constater des circonstances, des actions, des réactions. La société a raison, le petit enfant aux instincts refoulés qui subsiste en nous, a également raison. La solution ? Faire la synthèse en retrouvant le plaisir de vivre, acceptant ses désirs, ses instincts, avec la conscience de l’adulte pleinement responsable ; non plus en état de dépendance des autres mais parce que l’homme adulte prend en main lui-même son destin, intelligem­ment, en toute liberté. Il va entreprendre son auto-éducation c’est le facteur essentiel de son existence.

LA SPIRALE :symbole universel en deçà de l’ADN à l’au-delà des galaxies, dans l’inconnu et le connu : Comment organiser son squelette pour se lever et se coucher en vrillant autour de (l’Arbre de Vie) la colonne vertébrale.

Sa faculté d’observation réveillée, il va commencer de se voir vivre à travers ses sensations et par le miroir des autres, mieux comprendre ses réactions. Cette prise de conscience par des moyens qui lui sont propres, c’est déjà le mouvement. Il bouge, il va faire bouger autour de lui. Si l’on ne peut changer son hérédité, ni l’éducation que l’on a subie, on peut en revanche agir sur ses habitudes pour se remodeler ; sans trop intellectuali­ser, revoir les tensions de son corps pour mieux comprendre, éliminer, intégrer l’acquis et s’éclaircir, pour voir toute la beauté du monde, en un mot « s’éveiller ».

UN EXEMPLE : Vous conduisez votre voiture en foudroyant du regard la route, vos yeux sont exorbités, vos sourcils rapprochés, vos mâchoires serrées, votre nuque tendue et votre respiration courte… Levez un peu le pied de l’accélérateur, prenez le temps de respirer en relâchant vos épaules vers l’arrière et laissez « amoureusement » les images venir à vous. Observez votre nouvelle respiration, votre façon de penser, votre disponibilité. Vous n’êtes pas distrait mais détendu, reposé, et votre voyage devient agrément. Vous arriverez dix minutes, une demi-heure plus tard, qu’importe si tout se déroule comme vous le vouliez. Faites-en l’essai, vous serez surpris. Captez le message du corps.

Il faut un certain courage pour sortir de sa torpeur, s’explorer, se remettre en question pour mieux utiliser son corps, ce corps aux ressources extraordinaires qui n’utilise que 5 % (vous avez bien lu : 5 %) de ses capacités. Il serait nécessaire de l’accepter en tant que tel, avec ses lacunes, ses exigences, puis lui faire vivre les événements le plus sereinement possible, avec lucidité : être à l’écoute ne veut pas dire s’écouter, mais accorder à son véhicule toute l’attention qu’il mérite ; n’oubliez pas que ce corps dont vous êtes seul responsable est le seul habitacle réel, du « cri primal » au « dernier souffle »

Jouez avec le mouvement, jouez avec la vie, sans en être le jouet.

Peut-on changer ce que l’on ne connaît pas ?

C’est en observant combien on manie ses tensions que l’on se rend compte de la puissance de la pensée en ressentant à travers soi-même : c’est prendre conscience de son inconscient pour donner au savoir la dimension de la connaissance.

Les plus belles théories philosophiques, morales, spirituelles qui soient ne seraient que matière à rhétorique si elles n’étaient pas vécues pleinement par chaque individu, perçues selon sa sensibilité et non selon une méthode, un principe. Chaque individu est unique, chacun a donc sa vérité.

Vriller autour de son axe, c’est « tourner rond ». Trouver une nouvelle organisation plus symétrique, moins déformante, s’économiser, pour ne pas s’user.

Pour chacun de nous le monde n’existe qu’à travers notre corps et ses sensations : devenir maître de son système nerveux, établir la connexion entre le cerveau et les muscles, c’est libérer le mouvement pour une plus grande liberté d’action. Petit à petit la mobilité va s’élargir, entraînant une plus grande ouverture d’esprit puisque le physique est le miroir du mental.

LE CORPS SE SOUVIENT

Tout à l’heure vous passiez une porte, ce que vous faites constamment, et vous avez mal aux lombes ? Vous êtes impardonnable !

Profitez de cet appareil improvisé pour faire un étirement salutaire (un radiateur, le bord d’un évier, d’un meuble solide peut remplacer la porte). Ceci quand vous en ressentirez le besoin – bientôt rien que l’association du bien-être ressenti en passant à cet endroit suffira peut-être à vous détendre, essayez…

Tenez fermement le chambranle à hauteur des épaules et enroulez-déroulez vertèbre par vertèbre en arrondissant tout le dos.

C’est entre les omoplates que vos muscles se sont durcis et vous respirez mal ? :

Allez toucher le cadre de la porte de chaque côté le plus haut possible avec les deux mains, calez les pieds aux angles du bas (rappelez-vous de la proportion parfaite du nombre d’or : 1, 618034, voyez-vous dans vos dimensions, dans l’espace). Dans cette position et sans forcer, avancez la poitrine seulement. Vous remarquerez (si vous n’avez pas tendu le ventre en avant et les genoux en arrière) que le sternum va basculer vers le haut et dégager les poumons, que les omoplates se rapprochent de la colonne et décontractent le milieu du dos, que la nuque s’allonge, et que les épaules basculent vers l’arrière libérant les trapèzes.

Quitter ses habitudes pour découvrir une nouvelle organisation mieux adaptée à l’épanouissement de sa personnalité, faire les choses parce qu’on a envie de les faire et non parce qu’elles sont imposées, c’est se libérer, devenir simple, heureux.

Par l’observation du mouvement naturel, sans grand effort, en laissant faire la mobilité du squelette pour décontracter les muscles qui le soutiennent, on élimine les pressions inutiles, cause de fatigue, et il est alors possible de récupérer cette énergie perdue par l’action.

Si un souvenir désagréable est refoulé (interne) ou expulsé (externe) à l’inverse, une sensation agréable sera, elle, aussitôt mémorisée et le corps saura la reprendre lorsqu’on lui en donnera l’occasion. Ainsi, de découverte en découverte, de réflexe en réflexe, le corps va reconquérir son unité TÊTE-POITRINE-BASSIN qui met en résonance sa tridimensionnalité : INTELLECT-SENTIMENT-INSTINCT.

Comment peut-on vivre en harmonie avec son entourage si l’on n’est pas en accord avec soi-même ? L’âge n’a aucune importance, le corps s’adapte très vite à une meilleure organisation et se rétablit beaucoup plus vite qu’il s’est détérioré. La vieillesse vécue alors avec sérénité deviendra un accomplissement puisque rééquilibrer la dystonie musculaire engendre le changement du comportement. Il suffit d’entendre son corps pour le détendre, de lui permettre d’éliminer les stress, au profit du tonus.

L’homme façonne la nature à son profit, mais il oublie qu’il fait partie d’elle et c’est le paradoxe qui va le perdre s’il n’y prend garde. Il perd son sens d’observation et le moyen d’en tirer parti, il devient tributaire d’une mode, d’une coutume, délaisse son sens critique et FAIT parce qu’il doit faire, par habitude et non pour lui-même, dédaignant ses besoins profonds. Ainsi de frustration en frustration, sans chercher la cause de son insatisfaction, il a perdu le processus naturel de son évolution, facteur du bonheur d’exister et d’épanouissement.

La Gymnastique Douce, contrairement à certaines pratiques dange­reuses si elles ne sont pas maniées de main de maître, va permettre à l’individu de déceler lui-même les blocages de son corps considéré dans son ensemble physique et mental et de les éliminer en douceur, et sans détruire : reconstruire.

Certains assimilent la Gymnastique Douce aux arts martiaux, d’autres y découvrent les décontractions qu’ils faisaient instinctivement, d’autres encore trouvent là le moyen de se revaloriser, ou un chemin spirituel ; c’est tout cela et bien d’autres puisqu’elle est la base même du mouvement, donc de la vie.

SA PRATIQUE ?

Vous lisez ce 3e millénaire allongé à plat ventre sur le sable et vous vous retournez et retournez parce que vous avec mal dans le dos : — Posez le front sur le livre, les mains à côté des épaules, coudes vers le ciel, écartez légèrement les jambes pour planter les aines, puis vous aidant des mains, remettez-vous sur les avant-bras en rapprochant les omoplates au maximum… Constatez la différence. Est-ce plus confortable ? Cela vous a-t-il coûté beaucoup d’effort ? (Pensez au Sphinx).

Et puis, allez marcher dans la nature le plus souvent possible, sans penser, seulement en prenant le temps de respirer, en voyant, en entendant, en prenant contact avec le sol…

Oh ! sentir toute la vie du monde à travers son corps, cette vie recueillie et à transmettre dans le temps des temps, entretenue par la nourriture terrestre, vécue dans la lumière du soleil, quelle merveille ce corps à vivre au naturel ! Là est la réponse à notre angoisse existentielle.

Illustrations Nadia Taicher tirées du livre.

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1 Gymnastique douce – Yvonne Sendowski – Éditions Dangles.