Jean Varenne : Hindouisme : L’âge noir mais aussi l’éternel retour


15 Sep 2010

(Revue Question De. No 16 : La fin du monde. Janvier-Février 1977)

Toute civilisation (même se disant matérialiste) repose sur de la métaphysique. Le mythe chrétien et notre conception de l’histoire. L’idée de l’« âge noir » dans l’hindouisme. Et l’idée du recommencement éternel. Pas de sermons apocalyptiques dans les temples hindous et pas de prophètes de malheur. Une autre vision de l’univers et du salut personnel. Première traduction française d’un poème cosmogonique sanskrit.

Il est très éclairant sur le plan métaphysique, et pour s’en tenir à la seule eschatologie, de comparer deux religions profondément différentes qui ont chacune donné naissance à un type original de civilisation : à savoir, d’une part, l’eschatologie « apocalyptique »[1] dont nous sommes les héritiers au plus profond de notre inconscient et qui a trouvé sa forme achevée dans la théologie chrétienne, et, d’autre part, la théorie des cycles cosmiques dont l’expression la meilleure se trouve dans les textes sacrés de l’hindouisme. Exemples particulièrement significatifs dans la mesure même où ils présentent des traits apparemment semblables, mais en réalité divergents en raison de l’idéologie qui les organise et leur donne leur valeur intrinsèque. Les méthodes modernes d’analyse des mythes ont, en effet, montré que les « segments » (parties, moments) d’une histoire mythique tirent leur importance (leur valeur, leur signification) de leur position dans le déroulement du récit, donc, en fait, du jeu de relations qui les combinent pour permettre l’existence même dudit récit. Tout mythe est une sorte de puzzle et l’on voit bien qu’une pièce de puzzle n’a d’intérêt (d’efficacité) que lorsqu’elle a trouvé la place qui lui revient dans la figure à constituer. Voyons d’abord le schéma chrétien :

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Le schéma chrétien

— Le monde a été créé parfait, tiré du néant (ex nihilo) par le Dieu unique selon un mouvement de sa seule liberté.

— Cependant le mal est présent dans la création sous la forme d’un tentateur (un ange qui a choisi lui aussi par sa seule libre volonté de devenir tel).

— Le couple humain qui occupait seul l’Éden succombe à la tentation et, librement, choisit de faire le mal.

— Dès lors l’âge d’or s’évanouit : la nature entière est corrompue, la mort y apparaît et l’humanité se multiplie dans la souffrance et l’exil.

— Dieu cependant décide d’envoyer son Fils sur la terre pour sauver ceux qui méritent de l’être.

— La corruption pourtant ne cesse de s’accroître, et, lorsqu’elle aura partout fait son œuvre, Dieu détruira le monde.

— Seuls quelques justes (cent quarante-quatre mille, en tout[2]) jouiront alors du nouvel âge d’or (la Jérusalem céleste) qui ne connaîtra pas de fin.

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On aperçoit immédiatement dans le déroulement de ce récit la présence constante de la liberté, et de ses corollaires nécessaires : l’existence de personnes indépendantes douées de raison et de volonté. A tout moment, lesdites personnes savent qu’elles sont placées devant un choix, en connaissent les conséquences et décident de s’engager dans tel ou tel chemin. Dieu sait ce qu’il adviendra de sa création, mais choisit en toute liberté d’agir selon sa volonté ; l’ange porte-lumière (Lucifer) décide de se transformer en ennemi de Dieu ; Ève est pleinement responsable du choix qu’elle fait de cueillir le fruit, car Dieu l’avait avertie de ce qu’il adviendrait si elle décidait d’agir de la sorte, etc. Et, bien entendu, les hommes de notre temps ont toute liberté de choisir leur place parmi les justes ou parmi les réprouvés (l’Apocalypse de Jean nous informe simplement, de façon prophétique, que l’énorme majorité des hommes préférera le mal).

Comme un leitmotiv revient l’idée que les choses auraient pu se dérouler autrement : Dieu aurait pu ne pas créer le monde, les contemporains du Christ auraient pu ne pas le crucifier, les hommes pourraient se convertir et se retrouver tous parmi les justes au jour du Jugement. La nécessité est absente du mythe chrétien comme en est également absent le hasard, seule l’omniscience de Dieu et son expression prophétique donnent l’impression d’un déroulement implacable ; en réalité, les hommes sont pleinement responsables de leur destin (comme Lucifer le fut du sien), Dieu Amour n’ayant jamais voulu le malheur de ses créatures ni la corruption de sa création. Tout aurait pu être différent.

Une tout autre perspective : le mythe brahmanique.

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Le schéma brahmanique

— Au commencement (qui n’est que relatif, comme on le verra plus loin), les éléments constitutifs de l’univers sont concentrés en une masse compacte (comparée à un œuf[3]) flottant sur les eaux principielles.

— Lorsque l’heure est venue, cet œuf éclate et les éléments s’agencent d’eux-mêmes, de façon parfaite, produisant une nature sans défaut (c’est l’âge d’or).

— Cependant, selon les lois immuables de l’univers, celui-ci commence à dépérir, à la façon d’un organisme vivant qui passe progressivement de l’éclat de la jeunesse aux décrépitudes de la vieillesse.

— Lorsque le point extrême de dégénérescence est atteint, l’univers se dissout.

— Les éléments qui le constituaient se concentrent de nouveau en une masse compacte, pareille à un œuf flottant sur les eaux cosmiques.

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On devine que le processus reprend alors et ainsi de suite, indéfiniment. Ici la volonté n’a pas sa place dans le déroulement du drame cosmique, car celui-ci dépend uniquement de la nécessité : il est nécessaire que l’univers se résorbe pour permettre un nouveau déploiement de l’énergie de la nature. L’image de l’œuf est, à cet égard, significative, car il s’agit de montrer que le monde est en fait un être vivant soumis en tant que tel aux lois naturelles de la naissance, du développement, du vieillissement et de la mort, à quoi s’ajoute (nécessairement, là encore) la reproduction qui assure la perpétuation des choses, sauf que ladite reproduction ne s’effectue pas en mode génétique selon une séquence père-fils, mais sous la forme d’une manifestation de l’énergie cosmique, alternant avec un « sommeil » de celle-ci. Le processus est parfois comparé au mouvement d’ouverture puis de fermeture d’un éventail : un instant déployée, la manifestation se reploie ensuite, étant entendu que dans ce jeu perpétuel « rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme », selon la formule de Lavoisier. Il est important de souligner à ce propos que les choses ne sont jamais les mêmes : l’Eternel Retour (la formule, cette fois, est de Nietzsche) ne signifie pas que « tout est toujours pareil », car s’il est vrai que les éléments constitutifs de l’univers sont permanents, donc toujours identiques à eux-mêmes, les combinaisons qui les mettent en œuvre sont, elles, en nombre indéfini, donc perpétuellement différentes. Cet univers-ci, dans lequel nous vivons présentement, ressemble beaucoup à ceux qui l’ont précédé, mais il en diffère par la forme. Les textes hindous parlent volontiers, à ce sujet, des nuages dont la vapeur constitutive est évidemment toujours identique à elle-même, cependant que les formes qu’elle revêt varient et changent continuellement ; tous les nuages se ressemblent, et c’est pourquoi nous les reconnaissons immédiatement comme tels, mais pas un n’est rigoureusement pareil à un autre ; de plus, l’aspect de chacun change sans cesse, de la même façon que chacun des univers évolue au rythme du temps. Quant à l’implacable nécessité du dépérissement des choses, les brahmanes l’expliquent par l’opposition entre l’essence et l’existence. La première, symbolisée par la permanence des éléments et des eaux principielles, est par définition immuable, unique, parfaite, alors que l’existence ne peut être que changeante, multiple, instable. L’une est impassibilité absolue, l’autre est un dynamisme vécu (ce qui, bien entendu, implique vieillissement et mort). En termes de philosophie moderne[4], on dirait que l’essence est un « en-soi », l’existence un « pour-soi » ; la relativité même de cette dernière (par rapport à l’absolu) conditionne sa précarité et entraîne nécessairement la dégradation progressive des formes de la manifestation existentielle.

Une philosophie du bonheur de vivre

Prenons garde ici qu’une telle conception du devenir cosmique n’entraîne nullement le désespoir chez ceux qui la professent. C’est même tout le contraire, car la nature, changeante, variée, déploie sans cesse la beauté et la chaleur bénéfique, heureuse de la vie. Il y a là une véritable « magie » (en sanskrit : mâyâ) dont les prestiges sont goûtés avec gourmandise par tous les vivants. C’est pourquoi les hindous appellent daïvam (« divin ») ce destin auquel toutes choses sont soumises. Semblables en cela à leurs frères du vaste domaine indo-européen, les Indiens acceptent le daïvam comme les Grecs le faisaient de l’anankê et les Latins du fatum : comme une loi de la nature pareille à celle qui fait que le Soleil se lève à l’est et non à l’ouest. Qui songerait à se révolter contre une telle loi ? Certes il est triste que les êtres vivants soient « condamnés » à vieillir et mourir, mais personne n’est responsable de cet état de fait : ce n’est pas un dieu qui en a décidé ainsi, ni d’ailleurs un démon. On constate donc que le daïvam règle le cours des choses selon des lois immuables qui lui sont propres et qui n’impliquent aucun jugement de valeur. Il en résulte une attitude religieuse profondément différente de celle qu’inspire le christianisme.

N’ayant pas le sentiment d’être punis par la divinité pour une faute commise « au commencement », les hindous ne ressentent pas le besoin de « faire pénitence » afin d’obtenir un salut tenu pour un pardon. En effet, ils ne pensent pas avoir à être pardonnés puisque la notion du péché originel n’existe pas dans le brahmanisme. Répétons-le, la course de l’univers vers sa disparition est une loi de la nature, non un châtiment. On n’entend donc jamais dans les temples hindous de sermons apocalyptiques ; on ne rencontre pas dans les rues de Bénarès de « prophètes de malheur » semblables à ceux qui encombrent les trottoirs de New York ou les pelouses de Hyde Park[5].

Le salut par la pratique du bien

La notion de salut individuel n’est pas cependant absente de l’hindouisme, sans quoi celui-ci ne serait pas une religion, mais elle s’inscrit dans le cadre de la loi universelle. Au moment où l’univers se constitue les dieux et leurs paradis respectifs, apparaissent, en même temps, tous les autres vivants et toutes les autres terres. Représentant chacun une fonction cosmique particulière, ils assument pour toute la durée d’un cycle cosmique un rôle de gardien et d’inspirateur. Ainsi les bons et les méchants sont-ils récompensés ou punis, toujours dans le cadre du devenir cosmique : qui agit bien est sûr de gagner le ciel après sa mort et il s’en réjouit, même s’il sait que le Paradis passera comme toutes choses, comme les dieux eux-mêmes, à la fin des temps. Le Bhagavad-gîtâ[6], par exemple, enseigne que les guerriers tombés en héros sur le champ de bataille sont conduits au ciel par les nymphes célestes[7] ; que celui-ci doive se résorber au dernier jour n’empêche pas les combattants de rechercher une si belle fin. Nous savons bien que nous devrons mourir, mais cela nous empêche-t-il d’essayer de vivre le mieux possible ? Et même d’accumuler des richesses, si faire se peut, alors que l’expérience nous prouve chaque jour qu’« un linceul n’a pas de poche » ?

On voit par là comment l’idéologie sous-jacente à toute forme de culture conditionne la vue du monde de chacune d’elles, fonde la morale des individus qui la composent et le comportement de ceux-ci devant la vie.

D’autres considérations peuvent d’ailleurs se surajouter au schéma initial et le modifier quelque peu. C’est ainsi que certains théologiens hérétiques ont pu tenter d’introduire une notion de progrès (cosmique et moral) dans le christianisme, de la même façon que le brahmanisme a connu une doctrine du renoncement à l’action qui va à l’encontre de son idéologie propre, mais a réussi à s’y intégrer à la faveur des polémiques qu’a engendrées, vers le VIIe siècle avant notre ère, l’apparition du bouddhisme sur le sol de l’Inde.

Il faut savoir en effet que le gain du ciel (ou la chute en enfer) n’est le fait que de ceux qui font le bien (ou le mal) de façon héroïque. La masse des individus vit le plus souvent des vies neutres dont la médiocrité ne requiert ni récompense ni châtiment posthumes. Pour ceux-là, et toujours selon le précepte « rien ne se perd… tout se transforme », la survie prend la forme d’une « réincarnation » dans une matrice nouvelle. L’élément permanent (l’essence) présent en tous les êtres revêt une forme nouvelle au moment de la disparition de la précédente. Ainsi vit-on indéfiniment de corps en corps entre le commencement et la fin du cycle cosmique, à moins que la sainteté d’une de nos vies nous vaille d’attendre au ciel, en compagnie des dieux, la fin des temps. Bouddha quant à lui professa que la cause de la transmigration est l’acte (karman) et donc qu’un non-agir parfait entraîne la cessation du processus de réincarnation. Ajoutant, en corollaire, que toute forme d’existence est douloureuse (en raison de sa précarité), il engageait ses disciples à « renoncer au monde ». Ainsi, le crâne rasé et vêtus d’une simple étoffe couleur safran, moines et nonnes se multiplièrent-ils en Inde à partir du VIIe siècle avant Jésus-Christ.

L’hindouisme réagit violemment contre la prédication bouddhique, et l’on sait que dix siècles plus tard le bouddhisme disparaissait du sol de l’Inde, quitte à se développer en Chine, au Japon et dans tout le Sud-est asiatique. Mais, comme il arrive si souvent, le vainqueur avait été profondément contaminé par le vaincu, au point que la doctrine du renoncement (samnyâsa) eut désormais droit de cité dans le brahmanisme, à côté de celle qui met en avant la réalisation du dharma (loi universelle, « incarnation culturelle » du daïvam). De nos jours, la très grande majorité des hindous vit selon le dharma dans l’espoir de gagner le ciel, cependant que l’idéal du renoncement ne concerne qu’une petite minorité (mais en Inde cela fait des millions !). Une sorte d’équilibre entre les deux doctrines s’est établi depuis plusieurs siècles sans que rien ne permette de prophétiser laquelle des deux l’emportera.

J. Varenne

Jean Varenne (1926-1997) était professeur de sanskrit et de civilisation de l’Inde à l’université de Provence (Aix-Marseille). Il a publié notamment « Zarathoustra », une grammaire du sanskrit, « le Yoga et la Tradition hindoue », ainsi que de nombreuses traductions dont « les Upanishads du yoga ».

En raison de ce qui a été dit ci-dessus, la tradition hindoue a peu de textes qui décrivent la fin du monde. Le goût pour ce genre de descriptions est en effet solidaire de la crainte révérencielle qu’impose l’idée du châtiment. Point donc d’apocalypse au sens propre du terme, point d’équivalent brahmanique du Livre de Jean. On trouve cependant dans les grands poèmes cosmogoniques sanskrits[8] quelques évocations de la résorption des éléments à la fin des temps. Ces textes étant à peu près inconnus chez nous, on en trouvera un ici, traduit du Vishnu-Purâna (inédit en français). On remarquera qu’il s’agit d’un incendie cosmique s’achevant en déluge. L’eau et le feu apparaissent en effet comme les symboles respectifs de la vie, dynamique, changeante, multiple, resplendissante et chaude comme les flammes d’agni (le feu), et de l’essence, permanente, immuable, éternelle (les eaux principielles) : à la fin du cycle, comme dit le poème sacré, il n’y a plus que « l’onde indistincte, insondable »…

Vishnu-Purâna

(première traduction française par Jean Varenne)

A la fin des temps,

lorsque les quatre âges[9] sont révolus,

une grande sécheresse

s’abat sur la Terre épuisée,

et elle dure cent années.

Privées de nourriture,

languissent et s’étiolent

les créatures,

jusqu’à mourir toutes.

Et voici que le Gardien[10]

se mue en Exterminateur[11]

et descend dans le monde

afin de résorber en Lui-même

les vivants et les morts.

Et voici qu’Il déploie

les Sept Rayons du Soleil

et boit par eux toute l’eau

que contient l’univers

jusqu’à la moindre humidité

dans la moindre créature

et le moindre grain de sable.

Tout s’évapore

et la Terre n’est plus

que sécheresse absolue,

sans plus de mers ni de rivières,

sans plus de sources ni de lacs.

Gorgés de substance,

les Septs Rayons se muent alors,

en Sept Soleils flamboyants[12],

consumant la Terre entière

jusqu’en ses plis les plus secrets.

Ainsi brûlés par eux

les trois mondes et l’enfer même

ne sont plus que cendre morte.

Calcinée, la Terre est nue

comme la carapace d’une tortue.

Et voici qu’en grondant

un tourbillon de flammes

aux dimensions de l’univers

embrase tout l’espace

jusqu’au Séjour des Dieux

qu’il consume à son tour[13].

Ayant ainsi brûlé le monde

en tant que Feu-des-Fins-de-Temps,

Vishnu souffle de sa bouche

de lourds nuages bigarrés.

Rapides, rugissants,

pareils à des éléphants en rut,

ils envahissent l’espace,

l’emplissant de rumeurs

et d’éclairs fulgurants.

Blancs comme des lys d’eau,

bleus comme des lotus,

noirs comme la fumée,

jaunes ou gris,

pareils aux cendres

dont le dévot se barbouille le front,

couleur de saphir

ou de lapis-lazuli,

rouges comme l’arsenic

ou blancs comme le jasmin,

ils assument mille formes diverses.

A les contempler,

on croit voir des cités,

des montagnes, des temples,

des colonnes, mille choses diverses !

Et voici que soudain

ils crèvent tous ensemble,

dans le bruit du tonnerre

et la lumière des éclairs.

Et pour cent ans

la pluie tombe en torrents furieux,

éteignant l’incendie cosmique,

inondant les Trois Mondes,

envahissant tout l’univers.

Le Ciel lui-même

et l’Enfer en sont submergés ;

jusqu’à ce qu’à nouveau

tout ne soit plus dans l’univers

qu’onde indistincte, insondable,

et recouverte de ténèbres…

Le temps et l’éternité par A.K. Coomaraswamy Paris, Dervy-Livres, 1976. 132 pages.

Longtemps conservateur des antiquités orientales au musée de Boston, Ananda K. Coomaraswamy a acquis une audience importante en Amérique et en Europe grâce aux études savantes qu’il a consacrées à toute une série de questions concernant les rapports entre l’esthétique et la métaphysique, ainsi qu’à des travaux de mythologie comparée débouchant, eux aussi, sur la métaphysique. L’ouvrage traduit par Gérard Leconte entre dans cette dernière catégorie : on y voit l’auteur s’interroger sur le temps et l’éternité, comme le firent avant lui tant de philosophes, d’Aristote à Heidegger. Sa démarche est cependant très différente de celle de ces derniers, en ce sens qu’il préfère exposer les données de quelques traditions anciennes (l’Inde védique, le bouddhisme, la Grèce, le christianisme, l’islam) plutôt que de s’en tenir à des réflexions personnelles. Mais, bien entendu, l’exposé, si fidèle soit-il, ne peut manquer de s’alimenter non seulement de l’érudition de l’auteur, mais aussi de ses intuitions les plus profondes, les plus éclairantes. Et c’est là que réside l’intérêt du livre : par-delà la technicité des informations qu’il contient, c’est une admirable leçon de métaphysique que le lecteur est invité à y trouver. Pas de sujet, en effet, qui ne soit plus important que celui-ci, s’il est vrai que les grandes religions promettent l’éternité à leurs fidèles ; mais combien de ceux-ci ne l’imaginent-ils pas autrement qu’une histoire qui n’aurait pas de fin ? Tout prêts à vivre de multiples péripéties heureuses dans un paradis permanent, ils se montrent déçus d’apprendre des théologiens que l’éternité ressemble fort à ce que nous appelons un instant ; autant dire un « point », sans commencement ni fin, sans épaisseur, sans existence même puisque c’est « au niveau » de l’essence que ledit point « se situe ». L’inadéquation du langage, quand il s’agit d’expliquer de telles choses, est révélatrice de leur caractère non humain, car une réalité comme l’éternité transcende absolument la vérité relative de l’univers spatio-temporel où nous évoluerons durant notre vie (nos vies ?) terrestre.

Il faut donc une expérience intérieure, alimentée par une connaissance des principes métaphysiques pour que le sujet réalise véritablement (par une intuition intellectuelle illuminatrice) que l’éternité est hors du temps, qu’elle est ce « maintenant qui ne passe pas » (en latin : nunc stans), opposé au maintenant existentiel qui, lui, ne cesse de passer (en latin : nunc fluens). Lorsqu’une telle connaissance est acquise, les faux problèmes qui tourmentent les hommes s’évanouissent, et notamment le problème eschatologique : que deviendrons-nous après la mort ? La réponse étant que nous ne « deviendrons pas », mais « serons » éternellement ce que nous sommes réellement. Dans cette vie-ci, l’espace mesurable, orienté, est une réalité comme l’est le temps, lui aussi mesurable, et lui aussi orienté ; l’espace et le temps sont en quelque sorte les deux dimensions de ce monde limité et toujours différent, mais les sages savent que, transcendant cet univers, il y a le non-espace et le non-temps auxquels aspirent les « âmes de désir ». Celles-ci ne pourront qu’être passionnées par ces quelques pages, où Coomaraswamy montre comment chaque tradition voit la question et propose à ses adeptes un itinéraire permettant de sortir du temps pour rejoindre, si l’on ose dire, l’éternité.

Jean Varenne


[1] Par référence à l’Apocalypse de saint Jean.

[2] Douze mille de chacune des douze tribus d’Israël. Même s’il est vrai que ces chiffres ont valeur symbolique, il n’en reste pas moins qu’il s’agit d’une toute petite minorité d’individus.

[3] C’est l’œuf de Brahma, appelé aussi hiranya – garbha (« embryon d’or »).

[4] Selon le vocabulaire de Heidegger, repris en français par Sartre et Merleau-Ponty.

[5] Grand parc de Londres où chaque dimanche matin se produisent librement les propagandistes de toutes sortes de sectes et de mouvements politiques.

[6] Texte fondamental de l’hindouisme où le dieu Krishna explique l’univers et ses lois au prince Arjuna (trad. franç. aux Ed. les Belles Lettres, Paris).

[7] On reconnaît là un thème indo-européen célèbre qui se retrouve notamment dans la mythologie germanique (1es Walkyries).

[8] On les appelle Purâna (« récits des temps anciens ») ; aucun n’a été traduit en français.

[9] Chaque cycle cosmique est divisé en quatre « moments » (yuga) que le poète grec Hésiode (VIIIe siècle avant Jésus-Christ) nommait : âge d’or, âge d’argent, âge de bronze, âge de fer (le dernier, le plus mauvais).

[10] Vishnu, dont la fonction est de maintenir l’ordre cosmique pendant la durée du cycle.

[11] Shiva, qui préside aux fins dernières (celle des individus, celle du monde).

[12] Même image dans l’Apocalypse de saint Jean.

[13] Dans la mythologie germanique, c’est le « crépuscule des dieux » et l’embrasement du Walhalla (séjour des dieux).