D.T. Suzuki : Histoire de chats


14 May 2014

(Revue Être. No 2. 3e année. 1975)

Adapté de l’anglais par Gaston Kempfner d’après D.T. Suzuki, dans « Zen and Japanese Culture », Routledge and Kegan Paul (London 1959).

Il y avait une fois un maître d’armes nommé Shoken, rendu furieux par les ravages qu’un énorme rat faisait dans sa maison. Ce rat poussait la hardiesse au point de sortir de sa cachette en plein jour pour accomplir toutes sortes de méfaits.

Shoken mit à sa poursuite son chat favori, mais celui-ci ne fut pas à la hauteur de sa tâche et, mordu cruellement par le rat, s’enfuit en poussant des cris perçants. Voyant cela, le maître d’armes emprunta quelques-uns des chats du voisinage renommés pour leur habileté et leur courage, mais tous finirent par battre honteusement en retraite devant la fureur et la résolution de ce terrible rat. Alors, commençant à désespérer, il décida d’essayer de le tuer par ses propres moyens. Saisissant son sabre, il affronta le rat, mais tous ses efforts furent vains car l’animal esquivait son épée avec une telle adresse qu’il semblait voler à travers les airs comme un oiseau ou plutôt comme un éclair. Avant que Shoken eût pu accomplir le mouvement approprié le rat avait déjà bondi par dessus sa tête. Le pauvre maître d’armes, épuisé et ruisselant de sueur, arrêta les frais, car tous les objets dans la chambre, à l’exception du rat bien entendu, avaient été réduits en menus morceaux.

En ultime ressort, il envoya chercher un très célèbre chat connu pour son mystérieux pouvoir de venir à bout des rats les plus habiles et les plus redoutables. Ce Maître Chat ne paraissait en aucune manière différent des autres et Shoken, sans fonder de grands espoirs sur lui, l’introduisit dans la chambre où le rat exerçait ses ravages. Le Maître Chat entra paisiblement et lentement comme s’il ne soupçonnait rien d’inhabituel. À sa vue, cependant, le rat fut terrifié et se tint immobile, stupéfait, dans son coin.

Le Maître Chat, presque nonchalamment, alla vers lui et le saisissant par la peau du cou le traîna hors de la chambre.

Le soir même, tous les chats qui avaient participé à la chasse tinrent une grande session dans la maison de Shoken et prièrent respectueusement le Maître Chat de s’asseoir à la place d’honneur. Après lui avoir fait de profondes révérences, ils dirent : « Nous sommes tous très renommés pour notre valeur et notre ruse mais nous n’aurions jamais cru qu’il y eût au monde un rat aussi extraordi­naire. Aucun de nous n’a été capable de faire quoi que ce soit, et nous sommes émerveillés de l’aisance avec laquelle vous en êtes venu à bout. Nous sommes extrêmement désireux de connaître le secret de votre tactique pour notre plus grand bien ; mais, auparavant, permettez que chacun de nous vous expose sa manière de combattre les rats ».

Le chat noir s’avança le premier et dit : « Je suis né dans une famille réputée pour son habileté à combattre les rats. Je n’étais encore qu’un chaton que j’étais déjà merveilleusement préparé à devenir un grand chasseur. Je suis capable de bondir par dessus un écran de plus de sept pieds de haut ; je possède l’art de me faufiler dans un trou qui n’est accessible qu’aux rats et les acrobaties les plus extraordinaires n’ont aucun secret pour moi. Je suis aussi très habile à donner le change et à faire croire aux rats que je suis profondément endormi, alors que je suis prêt à les saisir aussitôt qu’ils arriveront à portée de ma griffe. Même les rats qui courent à toute vitesse sur les poutres ne peuvent m’échapper. Je suis donc honteux et confus d’avoir battu en retraite aujourd’hui ».

Le vieux Maître Chat répondit : « Ce que vous avez appris c’est la technique de l’art. Les anciens Maîtres nous l’ont léguée pour que nous possédions une bonne méthode de travail, parfaitement efficace en elle-même à condition de ne pas négliger le point essentiel que, précisément, les disciples oublient presque toujours, trop occupés qu’ils sont à améliorer leur adresse technique et leur habileté manipu­latoire. Cette maîtrise ne suffit pas pour vaincre tous les obstacles. L’adresse est une activité de l’esprit qui doit être en parfaite harmonie avec la Voie (Tao). Quand la Voie est négligée et que l’adresse pure devient le but unique, le mental dévie et s’abuse. C’est là le point essentiel qu’il ne faut jamais oublier dans l’art du combat ».

Le chat tigré s’avança ensuite, et après s’être incliné profondé­ment, exposa ainsi son point de vue : « A mon avis, le plus important dans l’art du combat c’est l’Esprit (KI, en chinois). J’ai longtemps travaillé à le cultiver et à le développer, et je suis maintenant en possession d’un Ki extraordinaire, remplissant les cieux et la terre. Lorsque j’affronte un ennemi, mon Ki terrifiant est déjà sur lui, et la victoire est à mes côtés avant que j’aie réellement combattu. Je n’élabore aucun plan conscient pour la mise en œuvre de mon habileté technique, mais ce plan surgit spontanément et s’adapte à tous les changements de situations. Lorsqu’un rat court à toute vitesse sur une poutre, je n’ai qu’à fixer sur lui toute la force de mon Ki, et il tombe de lui-même dans mes griffes. Mais ce maudit vieux rat se déplaçait sans même laisser d’ombre. La raison de mon échec me dépasse ».

Le vieux Maître Chat répondit ainsi : « Vous êtes effectivement capable de faire le meilleur usage de vos pouvoirs psychiques, mais le fait que vous en êtes conscient constitue un handicap ; votre puissante psyché affronte celle de votre adversaire, mais vous ne pouvez jamais être absolument sûr que la vôtre soit la plus forte, car il y a toujours une possibilité de dépassement pour une psyché individuelle. Vous pouvez très bien avoir l’impression que la vigueur et l’activité de votre psyché remplissent l’univers, mais cette psyché n’est pas l’Esprit, le Ki lui-même, elle n’est en réalité rien de plus que son ombre. Elle peut ressembler au Ki, défini par Mencius, mais ce n’est qu’une ressemblance. Le Ki de Mencius, comme vous le savez, est une fulguration illuminante, dont la vigueur est d’une efficacité infinie, alors que votre psyché subit l’influence des circonstances. À cause de cette différence de nature, il y a une différence d’efficacité entre les deux esprits. L’un est un fleuve immense au flux incessant, alors que le second n’est qu’une crue consécutive à une forte averse et vite épuisée. Un rat désespéré fait souvent preuve de la possession d’un Ki plus fort que celui de l’assaillant. Lorsque, coincé dans un angle, et combattant à la vie ou à la mort, il ne nourrit plus aucun espoir d’échapper indemne, son attitude mentale défie tout danger possible. Alors son être tout entier incarne le Ki de combat, et aucun chat ne peut venir à bout de sa résistance d’acier ».

Le chat gris s’avança ensuite et dit : « Il est vrai, comme vous l’avez montré, Maître, qu’une psyché, aussi puissante soit-elle, est toujours accompagnée de son ombre, et que l’ennemi peut donc toujours prendre avantage de cette ombre quelque faible qu’elle soit. Pour ma part, je me suis longtemps entraîné de la manière suivante : ne pas chercher à impressionner l’adversaire, ne pas forcer le combat, mais assumer une attitude souple et conciliante. Quand l’ennemi se montre fort je me contente de prendre un esprit de soumission en suivant étroitement tous ses mouvements. Je suis comme un rideau qui cède à la pression de la pierre que l’on jette contre lui. Même un rat très fort ne trouve aucun moyen de me combattre. Mais celui auquel j’ai eu affaire aujourd’hui n’a pas son pareil ; il a refusé de se soumettre à ma super-puissance psychique, et ne s’est pas laissé prendre à mon esprit de soumission et d’abandon. Je n’ai rencontré de ma vie une créature aussi mystérieuse ».

Le vieux Maître répondit : « Ce que vous appelez un esprit de soumission et d’abandon n’est pas en harmonie avec la Voie, c’est une fabrication humaine, un procédé élaboré par votre mental conscient. Quand vous essayez par ce moyen d’écraser l’ennemi, celui-ci, avec son Ki passionné et agressif, a vite fait de détecter le moindre signe de flottement. Car un esprit d’abandon et de soumis­sion artificiellement construit produit toujours un certain degré d’obstruction, une sorte d’ombre, qui nécessairement affaiblit l’acuité de la perception et l’agilité de l’action. La Nature se trouve alors gênée dans le cours spontané et originel de son mouvement. Pour qu’elle puisse déployer librement sa toute-puissante et mysté­rieuse capacité d’accomplissement, il faut abandonner totalement toute pensée particulière, toute tentative personnelle d’adaptation et d’action. Laissez Nature suivre sa propre voie, et agir à sa guise en vous, et il n’y aura plus aucune ombre, aucun signe, aucune trace offrant prise à l’ennemi. Aucun adversaire ne pourra alors vous résister. Je n’irai pas jusqu’à dire cependant que toutes les disciplines auxquelles vous vous êtes soumis jusqu’ici soient sans utilité. Après tout, la Voie s’exprime aussi au moyen de ces « réceptacles » (techniques) qui contiennent la Raison Suprême (LI). La Raison Suprême est active dans les corps, et quand elle est en harmonie avec la Nature, elle s’adapte parfaitement à tous les changements de circonstances. Lorsque l’esprit de souplesse et de soumission est ainsi obtenu, il met fin à la lutte sur le plan physique et rend capable de résister même à un roc. Mais il y a une chose essentielle qui, lorsqu’elle est négligée, si peu que ce soit, annule toute efficacité : c’est la conscience de soi (ego) car la moindre trace de pensée auto-consciente obscurcit la Voie. Les actes déterminés par la volonté de l’ego ne sont que des ruses humaines, et ne peuvent donc être en parfaite harmonie avec le Tao. C’est pourquoi l’adversaire refuse de céder à votre approche et élabore une psyché antagoniste. Tandis que lorsque vous êtes dans l’état d’esprit appelé « non mental » (Mushin), votre activité est à l’unisson de la Voie, indépendante de tout procédé artificiel, et alors plus rien ne s’oppose à vous.

Cependant, ce que je viens de vous dire n’explique pas tout le mystère…

Jadis, il y avait dans mon voisinage un chat qui passait tout son temps à dormir ; il ne montrait aucun signe de puissance spirituelle et paraissait aussi inerte qu’une figure de bois. Personne ne l’avait jamais vu attraper le moindre rat, mais où qu’il se trouvât ou se promenât, aucun rat n’osait même apparaître. J’allai lui rendre visite un jour, et lui en demandai la raison. Il ne me donna aucune réponse. Je répétai quatre fois ma question, mais il demeura silencieux. Ce n’est pas qu’il ne voulût pas répondre, mais en vérité, il ne savait que dire. Nous savons que celui qui sait ne parle pas, et que celui qui parle ne sait pas. Ce vieux chat était parfaitement oublieux, non seulement de lui-même, mais de toutes choses le concernant ; il avait atteint le plus haut état spirituel, l’état sans aucun but. Ce chat était devenu le combattant divin et ne tuait plus. Je ne suis pas digne d’essuyer la poussière de ses pieds ».


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