Suzanne De Ruyter : Histoires pour Petits et Grands


06 Aug 2010

(Revue Spiritualité. No 18. 15 Mai 1946)

Il était une fois… Qui ne se souvient de la fascination exercée par ces mots magiques qui portèrent notre jeune imagination vers de lointaines et fantastiques contrées!

Les contes de fées qu’écoute avec ferveur ou que feuillette l’enfant tout émerveillé par les féeriques images, gravent déjà dans son subconscient de profondes et éternelles vérités. Car les histoires de nos mères-grands, tout comme les récits mythologiques, reflètent les lois divines et les choses de ce monde. L’intuition de quelques hommes nous les a présentés sous des formes d’une naïveté souvent voulue, afin que se réalise la parole évangélique : « Si vous ne devenez comme des enfants, vous n’entrerez point dans le royaume des cieux ». (Matthieu Ch. 18 v. 3).

S’il nous était permis de compulser tout ce que la littérature étrangère et la nôtre nous offrent dans le domaine de la légende, nous y trouverions de surprenantes similitudes, car la Vérité est Une et tous les hommes sont enfants d’un même Père.

De race en race, des messages nous ont été transmis sous des formes multiples mais inspirées par la même source. Ces messages sont pareils à des prières ou à des ordres que nul ne pourrait transgresser. A nous de les déchiffrer dans le grand livre de la Vie. Le temps ne peut en effacer les pages, car, c’est l’Éternel Présent se répétant à l’infini.

« Il était une fois » évoque aussitôt dans notre pensée, l’Un ou Unique Dieu, créateur de toutes choses, du ciel et de la terre, et que l’on peut retrouver à la base des grandes traditions millénaires et à l’origine des puissants courants spirituels répandus sur l’humanité, qu’ils soient d’Orient ou d’Occident.

Cette affirmation de l’Unique, se perçoit d’une façon particulièrement claire en deux préceptes généralement jugés inconciliables : l’un appartient au Christianisme, l’autre à la tradition hermétique.

Le premier s’exprime dans la prière chrétienne : « Que Ta Volonté soit faite sur la Terre comme aux cieux ». Le second est celui qu’Hermès Trismégiste grava dans la célèbre table d’Émeraude et qui affirme : « ce qui est en bas est comme ce qui est en haut ». La même pensée d’Unité et d’Harmonie s’en dégage.

D’autre part, lorsque Jésus-Christ présente le Saint-Graal ou coupe d’Émeraude à ses disciples en leur disant : « Buvez, ceci est mon sang » il réaffirme, peut-être sous une forme plus voilée, l’alliance du divin avec l’homme.

Admettre ces vérités c’est posséder la clé d’or nous permettant d’ouvrir bien des portes. N’est-il pas curieux de constater l’analogie qui existe entre la table d’Hermès et le Saint Graal : tous deux sont taillés dans l’émeraude. Or, cette précieuse matière et la couleur verte sont les symboles de la nature ou de la Vie manifestée sur le plan matériel. Il ne semble pas que ce soit le hasard qui en décida le choix par le Sauveur divin et le grand Initié Hermès pour exprimer le message de Dieu.

Toutes les tribulations par où passent les hommes dans leur course éperdue vers le bonheur, le travail titanesque des éléments composant la nature, l’impitoyable loi de cause à effet, nous sont d’ailleurs suggérées d’une manière voilée et féerique dans bien des contes et légendes de tous pays, telle une interminable broderie sur la trame du Temps. Ils nous démontrent que l’Harmonie parfaite c’est-à-dire l’équilibre entre l’esprit lumière et l’âme matière, ou entre le haut et le bas, la fusion totale en Dieu, la transmutation du mal en Dieu, sont les buts suprêmes de la Vie.

Avant d’essayer de dégager les vérités profondes que recèlent ces contes, il faut avoir bien présent à l’esprit que Dieu, dans sa manifestation positive et négative, créa l’homme et la femme. Il nous faut aussi considérer l’âme comme centre des émotions et du sentiment et comme véhicule d’une plasticité très subtile, agissant surtout dans le plan dit « astral » par les occultistes. Ce plan serait rattaché supérieurement à l’esprit et inférieurement à la matière. Nous ne pouvons non plus perdre de vue que cet astral joue un rôle prépondérant dans les contes de fées : sans lui, les enchantements et ensorcellements ne trouveraient aucune explication vraisemblable.

Les rêves parfois fantastiques réalisés pendant le sommeil, donnent déjà au lecteur peu averti une notion de ce que peut être ce plan.

L’âme est l’expression de l’éternel féminin; le reflet ou Mâyâ des Indous, côté négatif du Divin.

L’esprit c’est l’étincelle divine, émanant du grand foyer de Lumière c’est la Conscience Supérieure, le « veilleur silencieux ».

En tant que Conscience séparée, l’esprit peut s’obscurcir et commettre bien des erreurs, selon qu’il se laisse, en s’éloignant de la source de Lumière Divine, embrumer par les plans inférieurs. Comme nous l’avons déjà exprimé, l’esprit apparaît comme la manifestation positive de Dieu, tandis que l’âme exprime les attributs passifs et réceptifs. L’âme étant symbolisée par la femme, l’esprit l’est par l’homme. Nous comprenons mieux ces analogies, si nous considérons le mode de créer la vie, de l’un et de l’autre.

Telle l’étincelle, le premier crée spontanément. C’est la révélation ou illumination soudaine que seul peut provoquer l’esprit.

Telle la nature et telle l’âme cristallisant la pensée spirituelle reçue, la seconde crée un long et douloureux travail d’enfantement.

Dans nos contes de fées, la belle princesse persécutée ou la bergère épousant le prince Charmant sont les enfantines figures de l’âme en travail dans la matière, le prince beau comme le jour, représente l’esprit.

La conquête de l’âme par l’esprit se retrouve dans la poétique image d’Apollon, dieu Solaire poursuivant sa sœur jumelle, Phoebe ou la lune, dont il est épris.

La chute de l’âme dans la matière nous est suggérée par de nombreux contes tels que « La belle au bois dormant », « Cendrillon », « Peau d’âne », dont les noms très suggestifs expriment la beauté radieuse dissimulée en une grossière enveloppe. La mythologie grecque nous offre Perséphone, Eurydice et Psyché, ces douloureuses exilées du Bonheur.

Essayons d’analyser quelques détails de la « Belle au bois dormant » : la princesse eut de son union avec le prince Charmant, deux enfants nommés Jour et Aurore. Ces noms ne pouvaient être mieux choisis si l’on se souvient que leur père est le symbole de l’esprit solaire! Aussi dans la religion égyptienne, le Soleil était le centre du culte : celui qui devait venir, celui qui illumine et crée la Vie.

Une méchante reine manifeste le désir de dévorer la Belle et ses enfants, pendant une absence du prince. Fort heureusement celui-ci revient à temps pour les sauver; et la mégère se donne elle-même la mort.

Nous pouvons peut-être tirer de cette histoire, une très utile leçon c’est que toute absence de la Conscience Supérieure peut livrer l’âme aux forces maléfiques qui tendent à en détruire les qualités et la force d’élévation. Mais si l’esprit, ce veilleur silencieux, reste présent et domine, le mal se détruit de lui-même.

Les forces mauvaises, de même que les épreuves karmiques se présentent dans les légendes sous la forme de personnages hideux, méchants, se voilant quelquefois d’une beauté et d’une douceur factices. Le plus souvent nous les voyons surgir sous les traits de la vieille fée Carabosse ou de Croquemitaine. Il leur arrive de manger de la chair fraîche, comme nous venons de le voir dans l’histoire de la Belle au bois dormant. La mythologie grecque nous parle de Cronos ou de Saturne dévorant ses propres enfants. On nous le présente sous les traits d’un vieillard, armé d’une faux et d’un sablier. Chose curieuse, l’astrologie traditionnelle accorde précisément à la planète Saturne une signification de mort et d’épreuves; du moins dans son influence maléfique.

La cause qui plonge l’âme dans l’obscurité ou dans la mort, est presque toujours un élément de tentation, ou encore un choc douloureux; c’est la vue d’une fleur ou d’un fruit qui suscite le plus souvent l’irrésistible envie de les cueillir, ou bien c’est la piqûre d’un serpent.

Rappelons aussi la Belle au bois dormant qui se blesse au fuseau de la vieille fée; de là son sommeil d’un siècle au fond de la forêt.

Ce côté malfaisant est mis en relief par le symbolisme de l’astrologie traditionnelle qui le figure par le signe zodiacal du Scorpion. Ce signe représente les passions, les désirs, la mort mais aussi la résurrection.

Notons-le, cette résurrection signifie que le mal peut être transmué en bien. Le serpent prend alors un sens supérieur ainsi que dans le caducée de Mercure, symbole de l’Initiation.

Citons encore le douloureux mythe d’Orphée, le musicien grec, dont la femme Eurydice meurt de la morsure d’un serpent et est précipitée en enfer. Orphée éploré, part à sa recherche mais ne peut la conquérir qu’à condition de ne la regarder qu’après avoir franchi le seuil du funèbre séjour.

Orphée ne peut contenir son impatience à contempler sa femme et se tourne trop tôt vers elle. Il perd Eurydice cette fois irrémédiablement. Errant et pleurant sa douleur, l’imprudent meurt déchiré par les Bacchantes.

Si nous considérons Orphée comme symbole de l’esprit, son histoire nous le présente dans sa fusion avec l’âme mais « embrumé » par l’illusion de la forme. Il ne peut franchir les limites du monde matériel ou infernal et perd ainsi la vue du grand foyer de Lumière. N’ayant plus aucun pouvoir supérieur sur l’âme, il la laisse s’abandonner au néant et s’égare lui-même hors de la Voie Divine.

Voici l’histoire de Perséphone, fille de Déméter, déesse des moissons : Perséphone, en jouant dans une prairie, découvre une fleur plus séduisante que les autres. Elle veut la cueillir et aussitôt, le sol s’ouvre sous elle. Pluton, seigneur des Enfers surgit du gouffre béant et y entraîne la malheureuse jeune fille pour l’épouser.

Déméter obtient de Pluton que son enfant lui soit rendue six mois chaque année. Quel clair symbole de l’alternance des réveils à la Lumière et des engourdissements dans l’obscurité de la matière. Perséphone symbolise l’âme passant par une série de réincarnations avant le but suprême.

D’ailleurs certains auteurs voient aussi en ce mythe, ces tribulations du règne végétal qui meurt l’hiver pour renaître au printemps. Leur point de vue est incontestablement exact et peut compléter le nôtre, car, ne sommes-nous pas nous-mêmes pareils à des grains de blé semés par le Divin Moissonneur et notre mort ne contient-elle pas la promesse d’une résurrection à la Lumière?

Il est écrit : « Le royaume des Cieux est semblable à un trésor caché dans un champ ». Jésus-Christ offrant le pain et disant : « Prenez, ceci est mon corps » fit-il autre chose que de nous révéler l’essence divine du grain de blé ou de l’humanité en travail?

(à suivre)

Suzanne DE RUYTER

(Revue Spiritualité. No 19-20. Juin-Juillet 1946)

(suite)

Malgré l’inévitable longueur des analyses, nous ne pouvons passer sous silence un joli conte, traduit du suédois : « La princesse volée ». C’est le persistant souvenir de cette charmante histoire qui nous donna l’idée d’en rechercher le sens profond et d’étendre nos investigations à d’autres fables et mythes.

« La princesse volée » est l’histoire d’une ravissante jeune fille, enfant chérie d’un roi d’Orient. Son nom est Lindagull. Au cours d’une grandiose fête, un tigre nommé Ahriman ou prince des ténèbres livre un combat au lion Ormuz ou prince de la Lumière. (Ces noms sont empruntés à la mythologie perse. et il nous est facile de conclure qu’il est fait allusion au combat entre le Bien et le Mal). Ici, ce tigre Ahriman mortellement blessé parvient dans un suprême effort à s’emparer de Lindagull (l’âme) qui s’était approchée de trop près pour le voir. Le fauve s’enfuit emportant sa précieuse proie jusqu’en Laponie. (Chute de l’âme dans l’obscurité de la matière).

Seulement, Lindagull est recherchée par le prince charmant. Celui-ci a perdu un bras en essayant d’arracher Lindagull aux griffes du tigre. Nous pouvons voir dans cette infirmité du prince, l’image de l’esprit qui sans l’âme est mutilé, impuissant. En effet, pour agir sur le plan physique selon la Volonté Divine, l’esprit a besoin de la coopération des qualités émotionnelles supérieures, c’est-à-dire les facultés transcendantes de l’âme.

Mais revenons à notre histoire…

Le prince Charmant après diverses épreuves échoue dans une immense plaine de Laponie. La petite princesse s’y trouve dissimulée, transformée par un maléfice en humble bruyère parmi des milliers d’autres.

Le prince Charmant désespérant de la retrouver, répète à tous les échos une formule magique destinée à la libérer. Le froid est intense, toutes les plantes vont mourir. Une dernière fois, les paroles cabalistiques sont prononcées et voilà que là-bas, sur un petit monticule, un brin de bruyère se dresse sur sa tige qui grandit, grandit, pour reprendre la forme de la douce Lindagull, pâle comme la mort mais souriant à l’Aimé.

Figurons-nous cette âme, qui toute diaphane et comme une clarté s’élève par dessus la contrée du froid et de la mort. Scrutons le sens de cette miraculeuse résurrection aux appels de l’esprit.

Nous y trouvons une étrange similitude avec la parabole des Écritures, nous annonçant la résurrection au jugement dernier : « Il y aura beaucoup d’appelés mais peu d’élus… ».

Ainsi un miracle parvient à réunir l’élu et l’élue dissimulée dans la multitude. De même, Cendrillon se fit reconnaître grâce à sa pantoufle de vair et Peau d’Ane à sa longue bague minuscule.

La jolie histoire de Blanche-Neige nous révèle aussi de bien intéressantes analogies. Résumons-en brièvement les principaux passages : Blanche-Neige poursuivie par la haine d’une belle-mère jalouse va se réfugier dans la forêt et y devient la compagne des bêtes et des nains. Elle se complaît à leur offrir les travaux les plus humbles. Mais la belle-mère découvre sa retraite et transformée en hideuse fée Carabosse vient retrouver la petite princesse et la tente en lui présentant une magnifique pomme empoisonnée. Blanche-Neige y mord sans méfiance, mais le poison fait son effet et la malheureuse succombe. Alors les nains éplorés déposent son corps dans un cercueil de verre.

Un prince beau comme le jour s’en vient à passer par là. Attiré irrésistiblement par le pur visage qui repose en paix, il lui donne un baiser et c’est ainsi que Blanche-Neige retrouve la vie et l’épouse.

Nous dégageons de cette légende la même idée encore de l’âme à la merci du mal et obligée d’œuvrer dans la matière en compagnie de toutes les misères et vicissitudes.

Les nains sont les symboles des élémentals ou génies de la terre. Ils sont sept à entourer Blanche-Neige. (Ce nombre est fatidique et pourrait nous rappeler les sept péchés capitaux).

Citons-en trois au hasard : Simplet, Grincheux et Atchoum.

L’air innocent de Simplet évoque nos erreurs, nos maladresses. Le visage renfrogné de Grincheux est l’image de nos révoltes et de nos mauvaises humeurs.

Ces petits compagnons de notre exil sur terre nous sont très familiers et deviennent

vraiment nos amis si nous parvenons à comprendre les leçons qu’ils nous enseignent.

Voyons-les creuser avec joie et courage le roc pour en retirer en chantant, les gemmes les plus précieuses.

Ils nous font comprendre qu’il faut regarder les épreuves et le travail d’ici-bas avec philosophie.

Les nains sont inséparables de Blanche-Neige, ils lui ont enseigné que la vie quotidienne contemplée avec les yeux de l’esprit devient pareille à un pur diamant d’une inestimable valeur.

Mais encore, que nous dit la légende de la belle princesse ?

« Ses cheveux sont noirs comme l’ébène, ses lèvres rouges comme le sang, son teint blanc comme neige. »

Ces trois couleurs personnifiant Blanche-Neige, nous révèlent par analogie les étapes très caractéristiques qui mènent l’âme éprise d’idéal au « mariage mystique » dont nous parlent les sages et les saints.

Le noir. — C’est la nuit morale, le creuset douloureux où viennent s’éprouver une foi inébranlable et un abandon total. C’est la mort de la « personnalité ».

Le rouge. — Ferveur de l’amour pur qui brule telle une flamme. Ardeur de nos actions et courage dans l’épreuve.

Le blanc. — Élévation de pensée, pureté corporelle, sérénité de l’âme.

Telle est Blanche-Neige, ou l’âme unie au Divin en passant par les épreuves d’ici-bas.

Les principales couleurs par où passe l’athanor qui doit devenir, au cours de multiples et délicates opérations, la pierre philosophale tant recherchée par les alchimistes, ces disciples d’Hermès, pourraient bien être le noir, le rouge et le blanc s’alliant au vert de la nature symbolisée par l’émeraude. La transmutation du plomb en or est un mystère qui semblerait lié à celui de l’esprit divin descendant au cœur de l’homme. Bien des chercheurs en ont étudié les secrets mais rares sont ceux de parvenus à les découvrir tous. Seuls quelques Initiés ? Peut-être est-ce l’homme qui a perçu le sens de l’Unité de la Vie et l’a pleinement réalisé. Peut-être est-ce celui qui recevant les révélations divines est à même également de comprendre et d’éprouver la souffrance humaine terrestre, en tant que Karma à subir ou comme sacrifice librement consenti. Chaque pas vers le Divin n’est accompli d’ailleurs qu’aux prix de déchirements et de souffrances de l’être le plus intime, et le plus pénible de ce travail se fait dans l’obscurité de la terre, au prix d’efforts insoupçonnés.

Il est deux types d’Initiés très différents que R. Wagner nous présente dans son œuvre sous les traits de Parsifal et Klingsor. Ce dernier est le mage noir qui possédant des pouvoirs psychiques n’a cependant pu vaincre sa nature inférieure. Croyant pouvoir se libérer des désirs, et afin d’atteindre la puissance spirituelle, Klingsor se mutile le corps. Mais l’illusion des sens n’en continue pas moins à le dominer. Il n’arrive pas à comprendre que l’ascèse véritable ne dépend pas du corps mais de l’esprit. Par jalousie il trouve un dérivatif dans la joie sadique, lorsqu’il parvient par la ruse ou par sa magie à provoquer la chute des chevaliers du Graal dans les pièges de la luxure. Klingsor est l’image encore de ces hommes qui ne voulant voir les bassesses qui grouillent au fond d’eux-mêmes vitupèrent par orgueil contre toute forme d’idéalisme spirituel.

Par contre Parsifal est le simple et le pur, qu’une naturelle élévation d’âme mène au Divin. Son être physique est comme annihilé et absorbé dans la Lumière. Là se trouve le sens véritable de la transmutation et la signification de « ce qui est en bas est comme ce qui est en haut ».

Il n’a fallu à Parsifal qu’une seule expérience douloureuse pour le transformer radicalement : c’est lorsque par mégarde il tue le cygne blanc. Il en conçoit une telle douleur que tout son être en est bouleversé. De cette épreuve il sort initié et dès lors son âme s’abreuve à la sainte coupe du Graal.

Dans cette légende, une femme, Kundry, mène une double vie : tantôt elle se met au service du sorcier Klingsor, tantôt elle sert les chevaliers du Graal. Elle nous montre sous une forme allégorique l’âme mi-consciente encore et qui aveuglée par ses passions est incapable de se dégager du joug de la matière, trop faible pour ne servir que le Bien.

L’élément féminin universel fut représenté par le paganisme grec, sous la forme de Vénus naissant de l’eau. C’est l’âme émergeant de l’astral pour arriver sur terre.

Par une évolution graduelle, cette Vénus se sublimise, dompte les désirs que le serpent symbolise et devient la Vierge des Chrétiens que l’Apocalypse nous décrit revêtue de soleil et dominant la lune; montrant ainsi l’équilibre entre l’esprit et les émotions de l’âme.

Andersen, l’écrivain danois, nous conte naïvement les différentes étapes de cette transformation mystique dans le touchant récit : « La petite Sirène ». Celle-ci, poussée par le désir d’amour, vient sur terre, sachant à l’avance les douleurs qui l’y attendent. Sa queue argentée s’est transformée en deux pieds humains qui lui causent de violentes souffrances à chaque pas qu’elle accomplit. Elle est devenue muette et incapable d’exprimer les joies d’une vie passée, semi-divine. Pourtant, elle est plus près de l’objet de son amour : un prince idéalement beau, qui vit sur terre. Elle en devient la servante soumise. Son amour ardent est fait d’esprit de service, de sacrifice et de renoncement à tout bonheur partagé. En effet, il en aime une autre.

Après l’abandon total de toute joie et de tout désir de possession personnelle, la sirène va résolument, vers la mort. Seulement à la place des ténèbres qu’elle attendait, des visions célestes l’accueillent l’éclairant sur la mission divine que l’on espère d’elle : consoler, aimer ceux qui souffrent. Elle accepte et devient fille de l’Air, s’élevant au rang des esprits.

Peut-on trouver plus émouvante histoire d’amour débutant par le désir; nous la voyons se terminer par la charité universelle.

Le sens ésotérique de ce conte est indiscutable si l’on se souvient que l’emblème des premiers chrétiens fut représenté par deux poissons entrelacés, symbole qui se retrouve dans le signe zodiacal identique.

La mythologie nordique nous présente encore l’idée du trésor dissimulé dans la terre et nous confirme de ce fait, l’obligation d’aller quelquefois au plus bas afin de conquérir le plus haut. Rappelons-nous à ce propos, le travail des nains découvrant dans le sol, les pierres les plus précieuses.

Les Niebelunger ou gnomes souterrains, détiennent un inestimable trésor, dont un anneau d’or, qui leur est dérobé par un dragon.

Siegfried, le blond guerrier parvient à terrasser le monstre à l’aide de son épée magique. C’est l’initié maîtrisant le dragon du seuil ou puissance maléfique vitalisé par la nature inférieure.

« … Tu deviendras invincible et comprendras le langage des oiseaux, avait dit la prophétie à Siegfried, lorsque tuant la bête, tu te seras baigné dans son sang… ».

Et le héros se trempe dans le sang du dragon. Mais pendant ce baptême une feuille apportée par la brise se colle à son épaule. Ce fut le seul endroit resté sensible et où précisément l’ennemi vint mortellement le blesser.

Il est curieux d’établir un parallèle entre cette fable et l’aventure l’Achille, le guerrier grec reconnu pour son courage intrépide.

Dans son jeune âge, Achille fut plongé par sa mère qui le tenait par le talon, dans le Styx, fleuve des morts. Ainsi devait-il devenir invulnérable. Mais la partie du pied que l’eau n’avait pas touchée, fut atteinte par une flèche empoisonnée, lors d’un combat.

Siegfried et Achille restèrent donc vulnérables sur un point, malgré leur puissance surhumaine.

La chute guette parfois les plus grands.

Les deux héros sont symboles de la conscience et de la volonté se mesurant aux forces du mal, mais, s’il reste un défaut à la cuirasse c’est précisément là, que le karma nous atteint de manière imprévue.

La Grèce encore nous offre l’idylle d’Éros, fils d’Aphrodite, et Psyché. Éros est généralement considéré comme le symbole de l’amour passionnel. Cependant, l’amour le plus passionné porte en lui les transports d’une expression plus haute et plus spirituelle. C’est sous ce dernier angle que nous le considérons ici.

Psyché, jeune fille grecque d’un grand charme, est aimée par Éros. Mais il ne veut pas se faire connaître et vient la visiter la nuit. Psyché cependant ne peut résister au désir de voir le visage de son mystérieux amant. Pendant le sommeil de celui-ci, elle allume une lampe et peut enfin contempler sa beauté radieuse. Éros s’éveille et courroucé de tant de curiosité, s’en retourne dans l’Olympe, abandonnant Psyché à sa douleur.

Nous pouvons y voir l’âme qui poussée par le désir d’enfreindre les restrictions dictées par le Divin, perd la Lumière  intérieure. En effet, seules une foi et une soumission totales, mènent à l’Union Ultime. Les décrets du Père ne peuvent être toujours révélés ou compris, mais, c’est bien à raison que l’on peut dire : « La folie de Dieu est plus sage que la sagesse des hommes ».

Nombreux sont les exemples qui nous parlent de l’éternelle curiosité féminine.

Pandore, cette autre Ève, eût le geste fatal d’ouvrir le coffre déposé chez elle par le dieu Mercure, et les maux innombrables qui s’y trouvaient, envahirent le monde.

(à suivre)

Suzanne DE RUYTER

(Revue Spiritualité. No 21-22. Août-Septembre 1946)

(suite)

La réplique exacte du poème d’Éros et Psyché, nous est donné dans une légende allemande du moyen-âge; Lohengrin.

Ce chevalier du Graal descend du Montsalvat, porté par un cygne blanc, afin de sauver Elsa, jeune fille malheureuse. Il l’épouse mais garde le silence sur son nom et son origine. Elsa est tenaillée par la curiosité, et par ses supplications arrache à son époux sa véritable identité. Conséquemment elle le perd à jamais; la mission de Lohengrin doit, en effet, s’arrêter sur terre dès que sa femme a percé le secret qui le couvre.

Tournons furtivement notre regard vers l’Orient et nous songeons immédiatement à la splendide légende, intercalée dans l’opéra Lakmé de Délibes, et nommée « L’air des clochettes », maintes fois chantée par nos meilleures cantatrices.

I

Où va la jeune Indoue

Fille des parias,

Quand la lune se joue

Dans les grands mimosas.

Elle court sur la mousse

Et ne se souvient pas

Que partout on repousse

L’enfant des parias.

Le long des lauriers roses

Rêvant de douces choses,

Elle passe sans bruit

Et riant à la nuit.

II

Soudain dans la forêt profonde

Quel est ce voyageur perdu ?

Autour de lui des yeux brillent dans l’ombre.

Il marche encore au hasard éperdu.

Les fauves rugissent de joie

Ils vont se jeter sur leur proie.

La jeune fille accourt et brave leur fureur.

Elle a dans la main la baguette

Où tinte la clochette des charmeurs.

L’étranger la regarde.

Elle reste éblouie.

Il est plus beau que les Rajas. Il rougira

S’il sait qu’il doit la vie à la fille des parias.

III

Mais lui, l’endormant dans un rêve

Jusque dans le ciel il l’enlève

En lui disant : « Ta place est là. »

C’était Vishnou, fils de Brahma.

La première strophe de ce poème nous montre l’âme incarnée au plus bas, (« fille des parias ») et ayant surmonté les épreuves; ne s’attardant plus à s’appesantir sur ses malheurs et ses souffrances : « Elle ne se souvient pas… »

On nous la dit « Rêvant de douces choses… et riant à la nuit… » Ceci peut signifier que cette âme se trouve en un certain état de grâce. De plus, par sa pureté, sa foi et son amour, elle serait parvenue à un degré élevé d’illumination et de sagesse, car elle est munie de la baguette des charmeurs, qui est une autre forme du Caducée de Mercure autour duquel s’enroule, soumis, le serpent.

Par ce pouvoir cette « fille des parias » maîtrise les fauves ou passions des régions inférieures et atteint ainsi l’esprit divin qui semble s’y être égaré, mais qui peut-être s’y dissimule afin de l’éprouver.

C’est alors que se présente pour l’âme arrivée au seuil du Divin, l’épreuve ultime : celle d’avoir fait le bien pour le Bien, et non par subtil orgueil ou dans l’espoir d’une récompense… — « Il rougira, s’il sait qu’il doit la vie à la fille des parias ». — Elle reste donc humble et même un sentiment de crainte ou plutôt d’infériorité l’envahit à la perception de la Lumière éblouissante. Mais cette Lumière s’irradie à travers elle comme à travers le cristal et elle se sent élevée et absorbée jusqu’au sublime.

Toutes ces captivantes histoires nous montrent peut-être que la voie menant à Dieu est un sentier étroit et pénible pour la personnalité inférieure, mais que pour le « moi » supérieur, cette voie constitue une source de joies profondes et de réel dynamisme.

Il ne faudrait cependant pas déduire de cette conception que tout dynamisme procède nécessairement toujours du spirituel !

Bien des contes et des mythes nous montrent que le Bien, le Beau, le Vrai ne peuvent s’acquérir sans chutes, sans sacrifices, ni même sans âpres combats. Le Christ chassant les marchands du temple, nous en donne un exemple. Et sa crucifixion en est un autre, sublime, entre tous.

L’image du Divin qui consent à se voiler pour descendre dans le plan matériel et y mourir en quelque sorte, est esquissée dans la légende populaire qui nous parle du chant du cygne. Nous y voyons cet oiseau immaculé mourir solitaire, durant la nuit, en exhalant un chant merveilleux.

L’esprit saint, ou le souffle divin qui passe est presque toujours symbolisé par un oiseau : c’est Éros, le dieu d’amour qui possède les ailes d’un archange, c’est Lohengrin sur son cygne blanc, c’est la colombe qui apparaît à Parsifal dans le temple des chevaliers du Graal et c’est elle encore qui descend sur Jésus lors de son baptême dans le Jourdain.

Et le mythe indo-européen du Phoenix renaissant de ses cendres et dont la voix touchante fait revivre les morts, n’est-il pas le symbole du souffle divin qui réveillera les élus lors du jugement dernier, ou qui encore stimule la vie intérieure de l’homme pour le transfigurer et le mener glorifié, épuré, au sein de la Conscience Suprême ?

De ce point de vue, le Phoenix d’Orient nous apporte le même message d’amour et de résurrection tant exalté par la mystique chrétienne et dont nous parlions à propos des différentes légendes initiatiques énumérées.

**

Nous ne croyons pas que les diverses interprétations esquissées par nous, soient parfaites et définitives. Nous avons seulement voulu montrer quelques-unes des vérités essentielles qui pourraient être dégagées de certains contes et mythes, parmi tant d’autres. Bien d’autres points et aspects intéressants auraient certainement pu être mis en lumière. Peut-être nous sera-t-il permis de le faire dans une étude prochaine.

Notre but aura été atteint si nos quelques déductions ont pu inciter les lecteurs qui auront eu la patience de nous lire, à rechercher la signification cachée d’autres mythes, d’autres contes, d’autres traditions, avec le même esprit de synthèse et d’unité dont nous nous sommes inspirés nous-même.

Cet esprit d’unité devrait être à la base de toute recherche, afin de préparer l’âge d’or ou de la pierre philosophale spirituelle qui doit unir tous les hommes en une véritable fraternité.

Nous espérons toujours qu’ils voudront bien enfin ne plus s’entredéchirer, tant sur le plan matériel que sur le plan de la pensée. Puissent-ils se souvenir qu’ils sont enfants d’un même Père et qu’ils ont écouté avec ferveur les contes de nos mères grands, ces messages féeriques où viennent se jouer, tel un fantastique kaléidoscope, toutes les couleurs de la Lumière Divine.

Ainsi, de tous temps, en tous lieux et dans le cœur de toutes choses, l’Unique Dieu Est.

IL ÉTAIT UNE FOIS.

Suzanne DE RUYTER