Swami Siddheswarananda : Hommage à Sri Aurobindo


14 Mar 2012

SÉANCE COMMÉMORATIVE DE SRI AUROBINDO à la Sorbonne (Paris) Le 5 Décembre 1955

 

Ce texte, réuni avec les autres allocutions en brochure, a été publié en 1969 par Sri Aurobindo Ashram – Pondichéry – Inde

Message adressé par le Swâmi Siddhéswarânanda, de l’Ordre de Râmakrishna

Je remercie mon ami, Monsieur Jacques Masui, de son invitation à me joindre à l’hommage rendu à la mémoire de Sri Aurobindo par le Centre le plus éminent de la culture européenne : la Sorbonne. Monsieur Masui m’a demandé de situer Sri Aurobindo dans la ligne de Shrî Râmakrishna, Vivekânanda, Ramana Maharshi et Gândhi, et de montrer comment ces grands maîtres contemporains ont pensé et agi dans un même esprit, dans une même perspective.

J’appartiens à ces générations qui furent éveillées, dans l’Inde, à une conscience nationale spiritualisée, à la suite de l’immense action entreprise par Sri Aurobindo. Je suis de l’extrême Sud de l’Inde, de l’État de Travancore-Cochin, au Mâlâbâr, et cette province était moins touchée par le mouvement nationaliste; je me souviens fort bien cependant que la nation tout entière fut électrisée, entre les années 1906 et 1908, par le mouvement que suscita au Bengale le groupe swarâjiste. J’avais à peine douze ans lorsque j’eus le premier contact avec la renaissance de notre pays ; c’était dans une petite salle de réunion où se trouvait, à la place d’honneur, la photographie de Sri Aurobindo. Plus tard, faisant mes études secondaires, j’achetai la revue Arya, qu’il éditait ; et c’est en grande partie par ses écrits que ma génération s’est tournée vers Shrî Râmakrishna et le Swâmî Vivekânanda, pour lesquels Sri Aurobindo exprimait une très grande admiration.

Sri Aurobindo n’avait pas sept ans lorsqu’il fut déraciné de son pays, et emmené en Angleterre, où il demeura jusqu’à sa vingt et unième année. Rentré en Inde, il ignorait tout de son pays et de sa langue natale, le bengali, et il revenait imprégné de culture occidentale. Devenu professeur à Barodâ, il découvrit l’Inde, et ce fut une révélation. Il devint un chef nationaliste. Puis, s’assimilant à la spiritualité plusieurs fois millénaire de l’Inde, il quitta le Bengale pour Pondichéry et devint un ermite, un yoguî, renonçant complètement à toute activité politique. Ainsi, après avoir représenté dans son pays les idées rapportées de l’Occident, idées de liberté et de sens civique, voici que subitement il faisait volte-face et s’identifiait à la vie spirituelle de l’Inde et au yoga. Beaucoup de nos compatriotes considéraient alors que ce yoga et cette vie spirituelle étaient un obstacle au relèvement de l’Inde, et la jeunesse rêvait d’une action politique à la manière européenne. Vous pouvez imaginer le retentissement produit dans l’esprit de cette jeunesse par le changement d’attitude de Sri Aurobindo. Je me souviens de cet incident de sa vie, bien connu maintenant, et qui mit le comble à notre étonnement; dans sa cellule de prisonnier, Sri Aurobindo reçut l’illumination ; le Seigneur Shri Krishna se révéla à lui; et le verset de la Guîtâ devint pour lui une réalité vivante : « Tout ce qui existe est Vâsoudéva, Shrî Krishna, le Seigneur. »

Cette expérience fut si forte que lorsqu’il fut conduit devant ses juges, il sentit que le tribunal, le président, l’avocat, les jurés, tous dans la salle, n’étaient que la présence du Seigneur. Retiré à Pondichéry, il se consacra entièrement aux études, à la méditation et à la formation de disciples.

Sri Aurobindo et le mouvement swarâjiste avaient diffusé deux ouvrages qui mettaient en valeur la pensée traditionnelle de l’Inde : la Bhagavad-Guîtâ et le Karma-Yoga du Swâmî Vivekânanda. Après avoir reçu à Calcutta une instruction occidentale, le Swâmî Vivekânanda était venu en contact avec un sage, Shrî Râmakrishna. Après la mort de son Maître, il parcourut à pied l’Inde entière; alors il comprit que ce n’était pas la religion qui avait causé la misère de notre pays, mais le manque de religion véritable.

Ainsi se rejoignent ces deux grands penseurs. Le Swâmî Vivekânanda et Sri Aurobindo ne voyaient la renaissance de l’Inde possible qu’en l’édifiant sur une base spirituelle. Vivekânanda a souvent répété que si l’Inde, à l’imitation de l’Occident, donnait une valeur primordiale à l’action politique, elle périrait; et les missions qu’il a fondées se tinrent à l’écart de toute démarche de cet ordre.

Je ne parlerai pas aujourd’hui de grandes personnalités telles que Tilak et Gokhalé. L’Europe connaît surtout l’action menée par le Mahâtmâ Gândhî. On ne saurait cependant isoler Mahâtmâjî de cette force, de cette soif de recherche spirituelle libérée dans l’Inde par Sri Aurobindo. Pour Mahâtmâjî, la libération du pays était un moyen de servir, une sâdhanâ, une discipline spirituelle. Nous devons toujours garder présentes à la mémoire les paroles de Mahâtmâjî : s’il devait choisir entre une action politique incompatible avec la Vérité, et la Vérité pure – qui était, selon lui, identique à Dieu – c’est-à-dire s’il était nécessaire de mentir pour obtenir la libération du pays, il renoncerait complètement à l’indépendance de l’Inde et se retirerait dans les Himâlayas, pour se purifier et connaître la Vérité. Cette attitude illustre une différence essentielle entre l’Inde et l’Occident. Dans l’Inde, la vie politique ne peut être séparée de la vie spirituelle, tout est envisagé dans l’esprit de la Guîtâ : « tasmâd yogui bhava Arjouna » – « deviens donc un yogui, Arjouna ! » Une compréhension de ce yoga peut être donnée par la spiritualité de Saint-François d’Assise, ou du Frère Laurent de la Résurrection; chaque action de la vie est une offrande à Dieu. Mahâtmâji a touché le centre même de la conscience populaire : sa spiritualité. On pense communément que le peuple est analphabète, dépourvu de toute culture, mais comme Mme Pandit, l’ambassadeur de l’Inde à Londres, l’a fort bien montré dans une récente conférence, on fait en Inde une grande différence entre la culture et l’instruction : un illettré peut très bien représenter la culture de son pays.

Nous ne trouvons pas dans l’histoire de l’Inde ces grands événements, ces grands sauts désignés en Occident par le terme « révolution ». On ne peut considérer Sri Aurobindo ou Mahâtmâjî comme des révolutionnaires. On attache en Occident une grande importance à ce terme, mais Mahâtmâjî et Sri Aurobindo n’étaient que différents interprètes de la conscience indienne. Bien que Mahâtmâjî soit devenu le leader, les vrais doctrinaires qui ont fait comprendre le sens profond de la renaissance de l’Inde étaient le Swâmî Vivekânanda et Sri Aurobindo; cette renaissance n’est pas une révolution, mais une réadaptation, de l’âme du pays aux nouvelles exigences de la vie moderne.

Nous voulons également montrer le caractère original de la philosophie de Sri Aurobindo. Il n’acceptait pas la théorie de mâyâvâda, exposée par Shankara, et refusait de voir une dichotomie irréductible entre le pourousha et la prakriti – l’âme et la nature – du système samkhien. Pour avoir la vision de Brahman il n’est pas nécessaire de nier prakriti ou mâyâ. Mais la nature inférieure doit être purifiée, elle doit manifester la lumière, la paix, la félicité et l’harmonie de la nature divine. Sri Aurobindo affirme que si la théorie de mâyâ est poussée à l’extrême, cette théorie elle-même devient illusoire; la vie est donc vraie, et n’est pas mâyâ ; elle est divinement vraie, vraie d’une réalité féconde. Pour arriver à cette compréhension, l’homme doit entreprendre une discipline de purification dont les effets modifieront le corps autant que le mental.

Dans son livre La Synthèse des Yoga, Sri Aurobindo décrit les différentes étapes de cette purification. Chez la plupart des hommes, le mental est dépourvu de l’intuition du Divin, il est attiré vers le grossier; Sri Aurobindo a montré comment les matérialistes ont cependant déifié ce « mental physique » ; ils ont rêvé de trouver sur le plan vital une égalité qui effacera toute distinction, qui établira l’unité. Cet idéal va à l’encontre de la culture ancienne de l’Inde. L’aspect physique doit manifester également la conscience infinie et spirituelle.

Le caractère du yoga intégral de Sri Aurobindo s’exprime par la synthèse de karma, bhakti et jnâna – l’action, la dévotion et la connaissance. La libération de l’homme doit s’accompagner de la libération de la nature. Le Suprême purifiera, en s’y intégrant, tous les plans de la conscience. Il y aura ascension de l’inconscient vers le supraconscient, et descente du supraconscient dans la matière. Selon Sri Aurobindo, la perfection et la nature divine sont identiques ; cette perfection inclut celles du corps, de la force vitale (prâna) et de l’intelligence (bouddhi). L’homme purifié devient alors le véhicule de la volonté divine; il est l’expression même du Suprême.

La disparition de Sri Aurobindo, survenue le 5 décembre 1950, est trop récente pour qu’il soit possible d’estimer et d’apprécier sa prodigieuse contribution à la renaissance de l’Inde. Il sera toujours considéré, vénéré comme l’un des plus grands penseurs des temps modernes, et aussi comme un homme dont la sainteté et la sagesse ont resplendi avec un remarquable éclat.

Avant de conclure, considérons l’attrait qu’exerce, sur l’esprit occidental, la pensée de Sri Aurobindo. Au cours des dix-huit dernières années que j’ai passées en Europe, j’ai rencontré de nombreuses personnes pour qui les écrits de Sri Aurobindo sont plus accessibles que ceux des autres penseurs de l’Inde moderne. Pourquoi ? Parce que Sri Aurobindo avait été élevé, éduqué en Europe, et avait découvert l’Inde après avoir été exilé pendant quatorze ans de son pays natal. L’Inde dont nous parlons n’est pas l’Inde nationale. C’est les pays où sont cachés les secrets de l’âme partout où l’on redécouvre ces trésors spirituels, l’INDE est vivante. Le poète Tagore a fort bien exprimé qu’elle n’était pas limitée par des frontières géographiques. Lorsqu’un homme qui a vécu dans le monde des réalités éphémères vient en contact avec les couches plus profondes du monde spirituel, il découvre son âme, comme Sri Aurobindo l’a découverte. Il ne s’agit pas de spiritualité hindoue, mais purement et simplement de spiritualité.

C’est pour cette raison que l’Européen trouve dans les écrits de Sri Aurobindo un langage qu’il peut comprendre. Après avoir acquis une connaissance intime de la civilisation occidentale jusque dans ses racines les plus profondes, après s’être imprégné des humanités grecque et latine, Sri Aurobindo a interprété pour nous le message philosophique et spirituel de l’Inde éternelle, cette Inde si ancienne et cependant toujours jeune.

Voici donc un homme qui peut engager avec l’Occident un dialogue, et non un monologue. Car il appartient à chacune des deux civilisations, il est remonté jusqu’à leurs sources. Il est la force prestigieuse qui relie l’Orient à l’Occident.