Jean Malye : Humanisme


03 Sep 2015

(Extrait de l’ouvrage collectif d’hommage : Roger Godel – De l’humanisme à l’humain, Éd. Les Belles Lettres, 1963)

Qu’est-ce qu’un humaniste au siècle où nous sommes ? La définition n’en est pas facile, surtout si on veut la frapper en une formule lapidaire, précise et néanmoins complète. Au XXe siècle, un humaniste est un être humain adulte de tem­pérament libre, qui a été formé par les disciplines qui procu­rent une culture générale d’esprit universel. Il pense par lui-même, se rappelant que la pensée ne se délègue pas. Il s’efforce donc d’échapper à toutes les entreprises avouées ou sournoises qui ont pour but de déterminer sa pensée et son action, d’amenuiser en lui ce qui est l’individu, la personnalité au profit de ce qu’on appelle l’homme social qui sera bientôt — par suite de dirigismes divers mais toujours totalitaires — l’homme robot. L’humaniste est donc une personne libre et agissante, animée d’une immense curiosité intellectuelle, attirée par la connaissance de toutes cho­ses et de tous les êtres. Être de pensée, l’humaniste est aussi un être de cœur et de goût penché sur autrui pour le mieux connaî­tre et lui être utile.

Ainsi l’humaniste doit-il posséder de rares vertus, de nombreu­ses qualités. Il représente donc une sorte d’être humain idéal auquel chacun de nous devrait tendre. Mais est-ce possible ? Est-ce encore possible ? Rencontre-t-on encore fréquemment de tels humanistes ? Sans doute. Peut-on en former d’autres, pour le bien de la société future ?

Essayons cependant d’envisager un tel personnage d’une fa­çon plus précise, plus concrète, dans la réalité des conditions de la vie d’aujourd’hui.

Doit-on d’abord choisir pour l’y faire naître tel milieu, fami­lial, provincial, social ? Pas nécessairement. Toutefois, la solidité, l’unité de la famille est importante. Elle peut déterminer dès l’en­fance notre personnage dans un sens heureux. Mais un milieu tout différent pourrait — par réaction — le déterminer tout au­tant. L’ambiance provinciale peut agir de la même façon. Les bords de la mer, les vastes plaines, les vallées emprisonnées dans leurs montagnes, peuvent déterminer dans le même sens. Reste enfin le métier, la profession. Ici encore la détermination peut jouer pour des raisons opposées. Un métier routinier, abrutissant, monotone peut provoquer des réactions salutaires — mais cela devient de plus en plus difficile et de plus en plus rare. Par contre, il paraît hors de doute que certaines professions peuvent et doi­vent favoriser l’existence de conditions permettant à un être hu­main de développer en lui ses possibilités de liberté, de valeur personnelle et son potentiel intellectuel et affectif.

On peut se sentir un homme libre et d’esprit humaniste dans n’importe quelle profession. Toutefois, celle du médecin paraît être privilégiée.

Le médecin a dû faire de longues et difficiles études, se fami­liariser non seulement avec les sciences exactes mais encore — et pleinement — avec toutes les sciences naturelles. Car il s’agit de connaître l’homme, l’animal humain, sa structure la plus com­plexe — il s’agit de connaître tout ce qui venant de lui-même et de l’extérieur est capable de ruiner son équilibre, de le rendre « malade », et il s’agit enfin de connaître et de rechercher tout ce qui peut rétablir son équilibre et le guérir. Tout cela nécessite de l’intelligence, de l’application, de la mémoire, bien entendu, mais aussi de la minutie, de la patience, de l’observation et de l’imagination. Travail, connaissance, bon sens, imagination, telles sont les qualités requises du médecin. Il est aux prises avec les réalités les plus mouvantes, les plus difficiles souvent à déceler. Ainsi il est à même, mieux que quiconque, de savoir ce qu’est l’être humain, de déterminer en quoi, dans quelle mesure, il peut être libre et personnel. Devant la réalité, les systèmes, les théories a priori ne peuvent guère résister. Pratiquement — et non théo­riquement — il sait ce qu’est un être humain ; physiquement, il sait ses limites et ses possibilités. La connaissance de sa profes­sion, chez le médecin, sera encore renforcée, accrue, s’il a le pri­vilège de pouvoir se livrer à la recherche en laboratoire — s’il soigne dans un hôpital et encore bien davantage s’il a la haute main sur un grand hôpital outillé de la façon la plus moderne et traitant de toutes les maladies et accidents possibles. Mieux en­core, ce médecin déjà privilégié le sera encore davantage s’il ensei­gne dans une Faculté de médecine, s’il forme des étudiants, de futurs médecins, s’il suscite des disciples.

Il est bien certain que le médecin remplissant toutes ces con­ditions professionnelles, avec succès, prend figure de maître, de prince parmi ses confrères et c’est justice. Mais toutes ces connais­sances techniques médicales n’ont toute leur valeur que parce qu’elles sont accompagnées de la connaissance de l’âme, de l’esprit, du cœur humain. Tout naturellement, le médecin se double et se complète d’un philosophe — mais non pas d’un phi­losophe doctrinaire, d’un théoricien de système, car sa curio­sité scientifique le pousse à étudier le fonctionnement men­tal de tout être, tenant compte de son âge, de son sexe, de son milieu, de son mode de vie, de sa race, de son hérédité. Il se convaincra vite que tout être humain est digne d’intérêt en soi, que, partant, il n’y a pas de maladies, mais uniquement des êtres malades, tous ayant leur personnalité propre et leur maladie particulière. Passionné par l’étude de l’homme, ce médecin voudra connaître toutes les explications qu’historiquement on a pu donner du fonctionnement mental de l’être humain, toutes celles qu’on en peut donner aujourd’hui, il voudra connaître tou­tes les méthodes employées ici ou là en vue de servir l’homme pour son développement, son progrès, sa santé. Rien ne le rebu­tera, il ne méprisera aucune foi, aucune méthode a priori. Sagesse antique, métaphysiques diverses, action des religions révélées, mystiques, même les plus étranges et les plus éloignées, feront l’objet de ses études acharnées, consciencieuses, critiques certes mais toujours enthousiastes. Il ne pourra rester étranger aux grands problèmes de l’origine de la vie, de celle de toute chose et plus particulièrement de celle de l’homme. Il se passionnera pour le destin de celui-ci, pour son avenir et plus encore pour la signification de son existence.

Cette curiosité intellectuelle, cette sympathie généreuse mais intelligente pour tout ce qui concerne l’homme, s’étendra chez notre médecin-philosophe, à toutes les manifestations de l’activité humaine et en premier lieu à toutes ses réalisations dans l’ordre de l’esprit. Tous les arts solliciteront son attention et son étude, œuvres littéraires dans toute la variété des genres, œuvres artisti­ques, qu’il s’agisse de musique, de peinture, de sculpture, d’archi­tecture, d’urbanisme. Il sera sensible aux formes, aux couleurs, aux sons, à la magie des mots, aux finesses de toute expression de pensée et de sensibilité.

Assoiffé de lectures, il sera aussi assoiffé de voyages. Il voudra voir les lieux où a soufflé l’esprit, où il souffle encore, où il souf­fle toujours et même où il ne souffle plus. Il ne se contentera pas de voir et de lire, il réfléchira, il observera, il notera impres­sions, idées, tout ce qu’il ressent, et tout ce qu’il apprend. Il écrira enfin, pour ordonner, préciser, vérifier ses pensées, pour communiquer aux autres ce qu’il aura appris. Le message qu’il aura en lui, il voudra le faire connaître autour de lui, le mettre au service des autres hommes. Bien entendu, il aura des préférences, il aura ses auteurs, ses paysages de prédilection. Et l’exposé cha­leureux de ses préférences rendra sa personnalité encore plus originale et plus attachante. On lui saura gré d’ailleurs de ne pas tout mettre sur le même pied, sur le même plan, de faire un choix et de montrer que ce choix est bien le sien, qu’il porte la marque de sa personnalité originale et la révèle tout entière. Comment ne pas se féliciter de le voir choisir, par exemple, par­mi les grands penseurs de l’humanité, Platon, si divers et si un, si séduisant par sa pensée profonde et sa poésie sublime, Platon dont le génie bienfaisant anime toujours les hommes d’aujour­d’hui, même à leur insu. Comment notre médecin humaniste, au­quel tout le passé humain, toute l’histoire des hommes ne peut être étranger, ne se passionnerait-il pas pour toute une époque, celle du Ve siècle avant Jésus-Christ, par exemple ? Pourquoi, enfin, ne nous confierait-il pas, en y revenant sans cesse, son admi­ration pour les terres de soleil et de ciel clair de la Méditerranée, pour les enchantements tour à tour rudes et doux des paysages de la Grèce, de l’Égée, de l’Ionie et de toute la Grèce hellénique, de l’Égypte et du Liban ! Tout cela, toutes ses préférences, nous les trouverons marquées dans ses œuvres. Nous y trouverons, pourrait-on dire, tous ses amours. Car ce message sera l’expression de l’intérêt, de l’amour qu’il éprouve pour autrui. Rien, dans son attitude, dans son action, ne saurait avoir toute sa valeur, s’il n’était inspiré par l’amour des hommes. Amour raisonné, amour sentimental aussi, qui ne doit pas exclure l’amour des sens, bien au contraire, car tout amour pour être véritable ne saurait être incomplet. Mais cet amour passion qui est exclusif, ne s’adresse qu’à des élus, qu’à l’élu même pourrait-on dire et il doit impré­gner toute une existence. Cet amour décanté, transformé à l’usa­ge des autres êtres humains devient alors l’amitié. Amitié solide et féconde, amitié qui n’a pas besoin d’être entretenue par des rapports constants, amitié supérieure qui dépasse la présence, amitié inattaquable, que les distances, les silences, les longues an­nées n’atteignent pas, amitié profonde et vivante, amitié toujours efficace qui ignore la mort et ne la redoute pas.

Cette amitié lorsqu’elle a été accordée n’est altérée et touchée par rien. La mort ne l’atteint pas. Elle continue à répandre ses bienfaits, à exercer son influence, à garder, dans le cœur de ceux auxquels elle a été donnée, sa force vive, à envelopper toujours ceux qui s’attardent encore dans sa vie, de sa générosité et de son dévouement.

Ces quelques réflexions bien modestes et qui feront peut-être penser que son humble auteur a cherché à dresser le portrait de cet humaniste tel que le rêvaient Rabelais et Montaigne aussi et tant d’autres, mais encore plus humain, plus penché vers nous, ces réflexions et aussi ces souvenirs, bien qu’imparfaitement et gauchement exprimés, ont été inspirés, hommage d’affection et de reconnaissance, par la vie exemplaire de Roger Godel.

Jean MALYE

Jean Malye était le fondateur des Éditions Les Belles Lettres


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