Raymond Ruyer : Des humanistes crédules


01 Apr 2017

(Extrait de Le Sceptique résolu 1979)

La foi du charbonnier humaniste

Les hommes ont cru longtemps que la terre était non seulement le centre du monde, mais, par son énorme masse, le « gros morceau » du monde. L’astronomie les a détrompés. La terre n’est qu’un grain de poussière dans le cosmos.

Ils ont cru d’autre part que l’espèce humaine était l’espèce vivante supérieure, que l’homme, par ses qualités spéciales, était, sur la Terre, le roi de la création. Et la biologie scientifique, à la différence de l’astronomie, leur donne cette fois raison. Vertébré, mammifère, capable de civilisation progressive, l’homme est bien le Souverain terrestre. Ce n’est pas une illusion vaniteuse. Il n’est pas vraiment menacé par les autres vivants. Les insectes et les virus l’ennuient, mais ne le menacent pas dans sa royauté.

Oui, mais qu’est-ce qui compte le plus pour nous : la rude désillusion de l’astronomie, ou la flatteuse confirmation de la biologie? Le « sacre » biologique, évidemment. Si les sondes américaines découvraient que la planète Jupiter est habitable, pleine de ressources énormes, et habitée par des populations plus avancées, nous pourrions les envier. Mais c’est sans vraisemblance. Quant à l’idée d’autres quasi-humanités ou surhumanités dans d’autres systèmes stellaires, cette idée est plus amusante que troublante. Les étoiles sont si loin!

C’est pourquoi, sous les pessimismes superficiels, ou les relativismes philosophiques qui affichent « la mort de l’homme » après « la mort de Dieu », on surprend, chez les contemporains, un fond de solide confiance dans une sorte de Providentialisme abstrait, de Providentialisme-sans-Providence, mal défini, mal avoué, mais fort comme un instinct.

Nous continuons subconsciemment à croire, dur comme fer, à l’homme-objet-d’une-dilection-spéciale-de-la-divinité. On a beau affirmer du bout des lèvres : « Dieu est mort », puis, renchérissant : « Il n’y a pas de nature humaine, l’homme de l’humanisme classique est mort », les deux morts se portent assez bien, apparemment, pour maintenir leurs « relations privilégiées ».

Il est sous-entendu que l’un — l’Homme — continuera à régner et à progresser, l’autre — Dieu — à favoriser ses progrès, en le morigénant de temps à autre, comme Yahvé ses Israélites. Le « projet » humain, le Progrès, le vrai Progrès, on en est sûr, est estampillé, « vu et approuvé », par Dieu lui-même. Les athées en sont tout aussi assurés que les déistes. Plus assurés encore sans doute puisqu’ils misent sur la Cité terrestre, non sur la Cité céleste.

Ce « Providentialisme-du-charbonnier » apparaît dans les discussions sur la pénurie croissante du pétrole et sur la crise de l’énergie. Quand, après examen technique, on se convainc que les énergies de remplacement sont décevantes, et poseront, de toute manière, de terrifiantes difficultés de mise au point, l’idée qui émerge est d’abord celle-ci : « Les savants trouveront bien quelque chose! » Puis apparaît cette autre idée — subconsciente : « Non, il n’est pas possible que l’homme ait fait déjà tant de progrès pour buter stupidement sur une question de kWh. Ce serait choquant, ce serait absurde. Tout de même, nous ne sommes pas les premiers venus dans l’univers! Nous sommes des intelligences supérieures, et Dieu, qu’il existe ou non, a pour premier devoir de ne pas nous laisser périr. Tant de belles mécaniques, génialement inventées, tant de beaux projets en cours, tant de perspectives d’un progrès que nous nous promettons qualitatif, mais qui aurait besoin cependant d’une base énergétique large et solide, tant de belles villes, bien chauffées et éclairées! Nous grognons contre la vie urbaine. Mais nous sommes fiers des grandes cités et nous sommes sûrs qu’un visiteur extra-terrestre serait émerveillé par Manhattan ou Paris. Il est inconcevable, il est injuste, que tant de belles choses soient promises à la paralysie, puis à la désagrégation, que les autos et les trains s’arrêtent, que les grandes villes soient désertées, comme Rome après Alaric. »

Rétablissons en clair le langage de l’inconscient humaniste : « Saint Augustin et les Chrétiens théistes pouvaient se consoler de la ruine de la Cité terrestre en se réfugiant en pensée dans la Cité céleste. Comme nous sommes, Dieu merci, plus intelligents qu’eux, et athées, nous ne pouvons nous contenter d’un tel refuge. Donc, Dieu (qui n’existe pas), a pour devoir évident d’empêcher la ruine de la Cité terrestre. »

Curieuse logique. Malheureusement pour nous, cet athéisme providentialiste, ce providentialisme scientiste, dépasse la dose d’absurdité permise même au langage de l’inconscient. Poussières sur un grain de poussière selon l’astronomie, rien ne nous garantit notre survie. Dieu, mort ou existant, quel qu’il soit, n’agit pas par volonté particulière, pas plus pour les espèces vivantes qui se croient royales, que pour les familles royales.

Progressistes! Dépassez au moins Bossuet!

Le Soleil et ses zélateurs

En simplifiant quelque peu — à peine — les choses, on peut dire qu’aujourd’hui tout jeune homme barbu-chevelu est un adorateur du Soleil. Le Soleil est le dieu des écologistes, des ennemis de la civilisation industrielle et du Pétrole. Le Soleil, c’est la Nature divinisée, la Source de nouvelles énergies non polluantes. Il est le dieu qui permettra d’abandonner les grandes villes, et de fonder une nouvelle culture anarchiste, égalitaire, en petits groupes « agro-électroniques », autonomes, en « technologie douce ».

Si l’on ajoute à « barbu-chevelu » le troisième terme « guitariste », c’est encore plus vrai. On peut chanter la gloire du Soleil tout en le laissant chauffer doucement sa maison et sa piscine, tirer son eau, faire tourner ses petits moteurs domestiques. Tandis que l’on peut difficilement imaginer la célébration musicale d’une cuve à mazout, d’un camion-citerne, ou même d’un puits de pétrole.

Le monde futur marchera, dansera, à l’énergie solaire.

Les livres écrits par les croyants, armés de la connaissance de la règle de trois et d’un crayon, commencent dans l’euphorie et l’optimisme. Crise de l’énergie? Sottise, ou bluff des compagnies pétrolières et de l’EDF. Nous vivons dans un flux énergétique solaire. Il suffirait du quart du territoire égyptien pour fournir de l’énergie à toute la planète, du tiers du nouveau Mexique pour couvrir les besoins américains. De plus, l’énergie solaire serait toute distribuée, et n’obligerait pas les hommes à s’entasser dans les villes, autour des mines de charbon ou de pétrole.

Par malheur, l’euphorie-du-premier-chapitre s’évanouit, dès que l’on aborde le terrible problème de la capture du flux solaire, de sa concentration, et de son stockage. Pour chauffer une maison individuelle, cela va encore, surtout si l’on ne cherche qu’un supplément de chauffage. On peut même imaginer toutes sortes de variations technico-esthétiques : murs à tambours chauffants, toits équipés de capteurs paraboliques, baies vitrées à doubles parois, de transparence variable. Les pompes solaires, pour tirer l’eau d’une nappe souterraine, en région chaude et sèche, peuvent servir d’amorce à de micro-oasis.

Mais les vraies difficultés commencent avec les centrales solaires à grande puissance, d’ordre industriel, et non plus domestique. Il en faut pourtant, si l’on veut disposer d’un courant électrique collectif. Tours à miroirs et chaudières chauffées par soleil concentré? Il faut alors une orientation automatique des miroirs pour suivre le soleil, très difficile à réaliser, ou semi-automatique, mais alors avec grosse main-d’œuvre. Quant aux chaudières et turbines, leur fonctionnement régulier est si difficile que les projets, examinés de près, doivent être de moins en moins ambitieux, ce qui ne les empêche pas d’apparaître de plus en plus coûteux.

Il est vrai que les adorateurs du Soleil sont aussi les maudisseurs de tout calcul de rentabilité, parce qu’ils n’ont pas d’argent à placer et à perdre, et qu’ils s’imaginent que, parler de rentabilité, ce n’est jamais que parler de « gros sous ».

Alors, des photopiles géantes et des panneaux solaires? Les photopiles sont des sortes de tartines au silicium « dopé », qui fournissent un courant électrique quand la lumière solaire tombe sur elles. Coûteuses, et de faible rendement, elles exigeraient, sur terre, pour accéder aux besoins industriels, de très grandes surfaces. Une auto qui marcherait aux photopiles devrait avoir des ailes plus grandes que des ailes d’avion [1].

Aussi, on a proposé des centrales solaires dans l’espace, géostationnaires, à trente-six mille kilomètres de la Terre, avec des panneaux à photopiles dont la surface serait de l’ordre de dizaines de kilomètres carrés. La construction d’une telle centrale, de plusieurs milliers de tonnes, serait laborieuse : il faudrait des centaines de navettes spatiales jusqu’à la première orbite basse, des chantiers dans l’espace pour l’assemblage, avec robots et ouvriers munis d’outils très spéciaux. Et il resterait encore à remorquer l’assemblage à trente-six mille kilomètres de la Terre. Et comment rapatrier l’énergie produite? Il faudrait, dans la centrale, une antenne à micro-ondes envoyant un faisceau qui devrait bien viser pour ne pas tout griller sur terre. Et finalement, il resterait encore à reconvertir ces micro-ondes en courant électrique ordinaire.

Les photopiles, comme les miroirs, ne valent que pour les petits appareils, qui n’obligent pas à ce vertigineux détour : postes de télévision, balises à marées impossibles à brancher sur un réseau électrique. Mais il s’agit d’énergies minuscules. Si l’on veut davantage, même seulement un peu davantage, il faut pouvoir stocker, dans des batteries d’accumulateurs onéreux et lourds.

Le Soleil est comme un milliardaire qui, à la différence des rois arabes du pétrole, ne consentirait à accorder aux pauvres gens que des misérables piécettes, et ne prêterait jamais de grosses sommes.

« L’informatique énergie du futur » ou les sucreries sans sucre

Ce titre, « L’informatique énergie du futur », était le titre d’un article fort sérieux de première page d’un journal très bien informé. Aux États-Unis, 50 p. cent à peu près des emplois, sont des emplois dans l’informatique au sens large, c’est-à-dire dans la manipulation, le stockage, la transmission des informations, et non dans la manipulation de matériaux ou d’énergies, ou la fabrication d’objets pour l’alimentation, le vêtement, l’habitation. En France, nous ne sommes pas très loin de la même proportion.

L’informatique, sous la forme des intercommunications électroniques miniaturisées, est présente partout, souvent insoupçonnée de l’usager, même dans les appareils de puissance, électriques et non électroniques : fer à repasser, machines à laver, automobiles, etc. Les nations avancées peuvent exporter l’informatique, la vendre aux nations moins avancées, contre leurs combustibles ou leurs matériaux.

Tout cela est vrai. Mais le lecteur ou l’auditeur distrait est exposé à tirer une conclusion simpliste, une conclusion de ce genre : « Ne nous bilons pas trop devant la crise du pétrole ou les difficultés des centrales nucléaires et des « énergies nouvelles ». Car bientôt les hommes civilisés travailleront presque tous dans l’informatique, trouveront des emplois dans l’informatique. » Ou encore, plus simplement : « Nous n’avons pas de pétrole, mais nous avons des idées, et nous les vendrons. »

Un dernier pas de plus, et l’on a : « Nous n’aurons même pas besoin de vendre. Tout marchera à l’informatique. L’informatique sera l’énergie du futur. »

Les experts remarquent que, dans les coûts de production des beaux appareils ultramodernes, le prix de l’énergie utilisée par le fabricant compte peu. De même, dans l’usage de ces appareils. L’augmentation du prix de vente de l’essence ne ralentit guère la circulation, car l’essence n’est pas ce qui est le plus onéreux pour l’automobiliste. Qu’est-ce que la dépense de force motrice pour faire tourner les rotatives d’un journal? Les dépenses en matière grise des journalistes rédacteurs coûtent beaucoup plus cher. La société tout entière deviendra pareille à un journal où chacun sera à la fois rédacteur et lecteur. Un directeur de théâtre, un tourneur de film, comme un directeur de journal, a bien peu de souci des dépenses de lumière et d’électricité. Ses vedettes lui coûtent tellement plus cher et sont tellement plus nerveuses!

Ce genre de raisonnement, ou plutôt d’impressions, revient très exactement à ceci. Dans la fabrication des sucreries et des confiseries raffinées, les achats du sucre nécessaire comptent relativement peu. Donc, encore quelques progrès et nous arriverons à faire des sucreries sans sucre. On a bien fait du vin, dit-on, sans une goutte de jus de raisin. Pourquoi pas de l’électronique sans électricité, sans laides et dangereuses centrales thermiques ou nucléaires? Pourquoi pas de l’informatique pure, sans moteurs (ou presque)?

Pourquoi pas une société tellement intelligente, tellement cérébrale, tellement informée, tellement semblable à la salle de rédaction d’un journal, à un studio de télévision, ou à une salle de conférence d’une université, avec de petites, toutes petites prises de courant, bien dissimulées — si petites, si bien dissimulées qu’elles en deviennent négligeables?

Ce n’est pas de l’électronique dissimulée dans l’électrique que le public devient inconscient, c’est de l’électrique dissimulé dans l’électronique, et de l’énergétique dissimulée dans l’informatique.

Par malheur, le public devra un jour se réveiller, lorsque les prises de courant, élégamment dissimulées, ne lui fourniront plus d’énergie. Le cerveau compte beaucoup, et ses idées. Mais l’homme n’est pas un pur cerveau.

Un homme perdu dans le Sahara, loin des points d’eau, ne peut dire sans délirer : « Je n’ai pas une goutte à boire, mais j’ai des idées, des idées à revendre! Pas de souci à me faire! »

C’est Alphonse Allais, je crois, qui avait proposé cette mirifique invention pour traverser le Sahara sans danger : « L’eau déshydratée. » Un petit sachet de cette poudre dans la poche, et l’on pouvait boire partout : il suffisait de la réhydrater. « L’informatique, énergie du futur », c’est l’eau déshydratée d’Alphonse Allais, ou « les sucreries sans sucre ».

« Les savants trouveront bien quelque chose » ou les deux sens du mot « trouver »

« Depuis que j’ai un appareil de télévision, je ne crois plus que l’impossible soit impossible. » Les miracles de la science, l’incroyable réalisé, la possibilité de suivre des yeux le débarquement sur la lune, ou un match à des milliers de kilomètres, ou d’écouter, ici, un concert donné ailleurs l’année dernière — rien de tout cela n’étonne les jeunes enfants. Mais pour les adultes, qui ont vu les derniers progrès techniques, ils apparaissent encore vraiment comme des miracles, et ces miracles ont pour effet d’émousser le sens de l’impossible.

Le pétrole s’épuise? Les sources fossiles d’énergie se tarissent au moment où la consommation mondiale ne cesse d’augmenter? L’énergie atomique de fusion de l’hydrogène paraît de plus en plus difficile à domestiquer pour l’industrie?

« Bah! les savants trouveront bien quelque chose. » Les difficultés mêmes paraissent être un bon signe, comme les craintes de l’épuisement des forêts au temps de la métallurgie au bois, avant l’ère industrielle du charbon, ou les craintes de l’épuisement des mines d’or et d’argent au Moyen Age. « Nous sommes à la veille de l’emploi en grand de forces prodigieuses. »

Après les premières réalisations de la télégraphie sans fil envoyant des signaux Morse, et après les premiers films des frères Lumière, de hardis auteurs de science-fiction ont vite entrevu la télévision. « Rêverie impossible, répondait l’homme-de-bon-sens : le télégraphe ne peut envoyer, par définition, qu’un message linéaire, il ne pourra jamais envoyer un tableau, une surface, encore moins un tableau qui bouge, encore moins un tableau coloré. » Et pourtant l’homme-de-bon-sens avait tort.

Conclusion générale : « Le mot impossible n’est pas scientifique. Les sceptiques, les douteurs, seront toujours ridicules — aussi ridicules que les sceptiques de la musique atonale, ou de la peinture abstraite. Le pétrole s’épuise, la crise de l’énergie menace, rien ne sera jamais aussi commode que le pétrole? Absurde! Les savants trouveront bien quelque chose — et même quelque chose de mieux, puisque le nouveau est toujours mieux que l’ancien. »

Mais bravons le ridicule, et examinons. L’optimisme de : « Les savants trouveront bien quelque chose », repose sur une confusion. « Trouver » a un double sens. Il signifie « inventer » (des astuces techniques, des procédés ingénieux, des cheminements, pour faciliter les fabrications par emploi de matériaux et d’énergie). Il signifie aussi « trouver-en-une-heureuse-rencontre », trouver un trésor enterré, tomber sur la bonne cachette (et dans ce cas, seul le langage juridique parle de « l’inventeur », du trouveur du trésor).

Or, le charbon, le pétrole, le gaz combustible, ainsi que les métaux, le fer, le cuivre, ont été « trouvés » dans ce deuxième sens. Le « trésor » était là, depuis des millions d’années, accumulé au cours de millions d’années, exploitable et utilisable au prix de quelques ingéniosités mécaniques, relativement simples.

Mais l’ingéniosité humaine ne peut créer un gramme de cuivre ou un millionième de gramme d’énergie. Le plus grand savant, doublé du plus grand ingénieur, peut inventer des articulations, des mécanismes utilisateurs, des procédés de transmission, de modulation, de reproduction dans l’espace et dans la durée, il peut inventer des machines à information, des appareils électroniques de plus en plus subtils. Mais il ne peut « inventer » des forces motrices. L’homme avait « trouvé » le cheval qui pouvait tirer les chars. Les locomotives ont marché à la vapeur parce qu’il avait « trouvé » le charbon. Elles marchent à l’électricité, parce que l’électricité est une bonne courroie de transmission, mais il faut toujours brûler du charbon, ou du mazout, dans une centrale thermique.

« Les savants trouveront bien quelque chose », signifie confusément ceci : « Ayant eu la chance de trouver, au dernier siècle, une caverne d’Ali Baba, un trésor enfoui, maintenant que nous arrivons au bout de ce trésor, nous devons attendre avec confiance de trouver, au bon moment, un deuxième trésor encore plus grand. »

Cet espoir n’est vraiment pas garanti. Quand un inventeur a donné cent preuves d’ingéniosité, il est raisonnable d’attendre de lui d’autres bonnes trouvailles, mais quand l’« inventeur », au sens juridique, d’un trésor, est devenu riche par cette chance, puis a tout dépensé, ou dilapidé, il n’est pas du tout raisonnable de dire : « Bah! il trouvera bien un autre trésor, et il redeviendra plus riche que jamais. »

Objection du philosophe subtil et optimiste. « Vous êtes pessimiste, parce que vous raisonnez en matérialiste, et en matérialiste naïf. Vous mettez d’un côté la matière (et l’énergie stockée dans la matière), de l’autre, les savants et les techniciens qui ne peuvent rien ajouter à cette matière-énergie, qui peuvent seulement imaginer des attelages ingénieux pour faire travailler le charbon, le pétrole, l’uranium.

» Mais regardez les choses moins superficiellement. Les forces motrices sont révélées, et l’on peut même dire, créées, par l’invention même d’un mécanisme utilisateur. C’est l’emploi qui fait exister pour nous le matériel, ou l’énergie, employable. C’est le moteur à explosion qui fait exister le pétrole-comme-richesse-énergétique.

» Il existait auparavant, il suintait même, en Perse ou en Californie. Mais il n’existait pour nous que comme remède, ou cosmétique (le pétrole Hahn pour les cheveux en est un des derniers témoins). C’est encore comme remède qu’il fut utilisé lors du forage du premier puits de pétrole par Drake à Titusville en 1859. Ou même, auparavant, dans la Perse de Zoroastre, le pétrole était porteur de sacré, comme Feu divin. Puis, il est devenu aliment des lampes, en remplaçant la graisse. C’est encore avec ce pétrole lampant que Rockefeller a commencé sa fortune.

» C’est le moteur à combustion interne qui a fait le pétrole comme énergie industrielle. De même, l’uranium n’est devenu un « combustible » que du jour où Fermi a inventé la pile atomique.

» De même enfin, le Soleil, plus vieux que la Terre, est Dieu depuis les débuts de l’humanité, et il est encore guérisseur, et cosmétique pour les vacanciers sur les plages. Il n’est devenu agent industriel que depuis hier, depuis l’invention des moteurs et pompes solaires ou des photopiles. Il n’attend que de nouvelles inventions humaines pour devenir le moteur de la grande industrie de demain. Le vent (fils du Soleil) a depuis plus longtemps cessé d’être seulement poétique, divin ou maléfique, depuis que l’on a inventé le bateau à voiles et le moulin à vent, ou l’éolienne. La rotation de la Terre, combinant l’attraction de la Lune et du Soleil, sert déjà de force motrice, puisqu’on utilise les marées pour faire marcher des turbines. L’hydrogène (père du Soleil), sera le nouveau pétrole inépuisable quand on saura fabriquer des bouteilles à fusion aux parois magnétiques et que l’on obtiendra des températures de 100 millions de degrés.

« Bref, c’est l’ingéniosité de l’attelage qui fait apparaître, qui suscite des « chevaux » invisibles aux yeux, et qui, presque littéralement, les crée. Or, des chevaux invisibles sont partout, dans toute matière selon Einstein. Peu importe donc que l’homme soit incapable de créer un gramme de matière ou d’énergie, que toute son ingéniosité ne soit que d’inventer des systèmes transmetteurs de force et des attelages. Cette ingéniosité suffira, puisque pratiquement, le problème de l’énergie n’est que la question de savoir inventer de nouveaux attelages. »

Réponse moins optimiste au philosophe. — Vous avez raison, en théorie pure. Mais vous êtes à côté de la question pratique. Si le charbon, le pétrole, ont été une aubaine, une chance, un trésor enterré et déterré, ce n’est pas comme énergie, mais comme énergie stockée, commode, presque immédiatement utilisable, comme trésor accumulé par la nature pendant des centaines de millions d’années et que nous pouvons dépenser en quelques décennies, comme héritiers prodigues de l’énorme capital, en argent liquide, d’ancêtres avares. C’est l’accumulation qui était le trésor.

Le trésor dépensé, nous nous trouvons dans la situation du jeune héritier qui, ayant dilapidé la partie liquide de son héritage, doit désormais vivre et travailler sur les revenus journaliers du domaine.

L’avenir « crée à volonté »

« L’avenir de l’homme ne dépend que de la volonté des hommes. »

Cette idée est fort à la mode, parce qu’elle semble donner toute licence aux créateurs en tous genres, artistes, politiques, moralistes ou immoralistes révolutionnaires, prêcheurs de nouvelles mœurs et de nouvelles esthétiques. L’avenir est à créer de toutes pièces. Il sera ce que nous voudrons. Le règne de la Loi, de la Loi dominant le temps, est aboli, non par le règne de l’Amour ou de la Grâce, mais par la Liberté des émancipés. Il n’y a pas de nature (intemporelle) des êtres, et il n’y a pas de surnature, guidant la nature vers l’avenir. Je suis ce que je suis, je serai ce que je dis vouloir être.

C’est une idée de civilisé gâté par la civilisation, habitué à parler et à écrire, et qui sent, ou croit, qu’il peut dire et écrire n’importe quoi sur une page blanche. C’est une idée de civilisé, habitué aux écoles et aux bureaux et aussi aux terrasses de café : en parlant ou en écrivant, on peut influencer les autres, créer ainsi un autre monde social, et, par là, une autre nature.

Une telle idée peut difficilement venir à un agriculteur, à un artisan, à un ingénieur, à un politique sorti de l’âge scolaire, pour qui le langage n’est que l’auxiliaire d’une technique aux exigences sévères, plus contraignantes que des murailles d’acier. Le cheminement vers l’avenir, voulu ou souhaité par tout artisan-technicien, n’est jamais une promenade capricieuse. Pour aller dans la Lune, ou, pour un homme, vivre encore dans dix ans, ou, pour un peuple, se maintenir prospère encore cent ans, il y a des couloirs invisibles de cheminement obligé. C’est pourquoi les techniciens se retrouvent toujours entre eux dans leur cheminement, alors que chacun d’eux croit avoir inventé seul son chemin. Alors ils se guettent aux tournants, ils s’espionnent et se copient. Les Américains et les Russes, qu’ils parviennent ou non à s’espionner, emploient les mêmes techniques pour conquérir l’espace. Choisir le même but, c’est choisir le même chemin.

Certes, si l’on renonce au but, on n’a plus besoin d’emprunter les couloirs ou les points de passage obligés. C’est pourquoi les intellectuels prêcheurs de révolution sont avant tout des « changeurs de but ». Changer de but, passer du but A au but B, c’est en effet le seul moyen de se passer des techniques obligées pour atteindre le but A.

Si l’on considère comme une vanité de se promener en automobile ou en astronef, il est inutile de se tourmenter pour se procurer des carburants et des métaux. Si toute civilisation est vanité, il est inutile d’établir gouvernement central, police, techniques de contrôle social. Décidons un avenir tout nouveau. Nous le pouvons, en renonçant à tout l’ancien. Les prophètes ne sont pas des « diseurs » de l’avenir, ce sont des prêcheurs de renoncement. Les prophètes hébreux prêchaient contre l’agriculture, comme les prophètes modernes prêchent contre la civilisation industrielle. « Renoncer » est en effet le seul moyen, pour une créature, d’être maître de son avenir. Tandis que, si un homme ne renonce à un idéal que pour en choisir un autre, il est voué à la technique de l’idéal nouveau, avec une nécessité aussi contraignante que lorsqu’il s’appliquait à la technique de l’idéal ancien.

Le renoncement total, le suicide, est le seul cas possible d’avenir créé à volonté. Mais c’est une absence totale d’avenir. Et même l’accomplissement du suicide comme acte demande encore une technique, et fort soignée, si l’on veut ne pas se manquer. Si l’on veut quoi que ce soit de définissable pour son futur, il faut accepter de suivre, et de découvrir en tâtonnant, les murs de couloirs invisibles.

Rien donc de plus creux que l’idée de l’avenir ad libitum, ou d’un temps entièrement à la libre disposition de l’homme. Vouloir quelque chose, c’est faire acte d’allégeance à la Nature, ou à Dieu. C’est se laisser envelopper en sa volonté.

Un résigné, un peu suicidaire, comme Sainte-Beuve vieilli, peut dire : « Tout m’est égal, pourvu que je fasse quelque chose le matin, et que je sois quelque part le soir. » S’il écrit ou s’il parle, il ne peut pourtant dire, ou faire, n’importe quoi, il est seulement indifférent au genre.

Vouloir quelque chose, c’est vouloir aussi le chemin vers ce quelque chose. « Where is a will, there is a way », « Là où il y a une volonté, il y a un chemin. » On interprète souvent ce dicton d’une façon orgueilleusement optimiste : « Une volonté, si elle est forte, crée ses moyens. » Le vrai sens en est plutôt : « Une volonté, si elle est forte, finit toujours par découvrir le chemin qu’elle doit suivre pour le réaliser. » En d’autres termes, « Toute volonté implique bonne volonté technique. »

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1 Ce texte, publié en 1979, ignorait les dernières avancées dans ce domaine…