Claudine Brelet : Il faut jardiner les femmes avec tendresse


29 Sep 2011

(Revue CoÉvolution. No 12. Printemps 1983)

A l’origine de toutes choses, nous disent pratiquement toutes les cosmogonies, se trouvait la Grande Mère, la Mère de l’univers. Aujourd’hui, notre conscience humaine s’est à nouveau ouverte à la Nature, grâce à l’écologie, et nous parlons de notre Terre-Mère, comme déjà les Romantiques parlaient de notre Mère-Nature.

La Femme est en relation étroite avec les cycles naturels, comme le sont les plantes. Ses poussées de sève sont liées aux rythmes de la lune. Sève rouge, sang de la vie humaine. Nos enfants humains, comme les enfants verts des végétaux, se révèlent plus volontiers les nuits de pleine lune. Comme les vagues les plus hautes des océans déferlent lors des marées sur les plages, nos enfants sortent des eaux primordiales et salines de nos ventres ces soirs-là, bien connus pour être des « temps pleins » dans les cliniques…

Engendrer, du moins volontairement, c’est aussi se retrouver plongée, à un moment plus ou moins fugitif dans sa propre mémoire de fœtus et entendre « la musique de la Terre ». Lyall Watson, dans son livre La Marée de la Vie, nous dit : « le fœtus apprend d’abord à reconnaître la musique de la terre et ce n’est que plus tard qu’il se préoccupe des moyens de devenir un être humain ». L’homme que j’aime me rend toute bruissante de cette musique dont je reprends conscience… L’homme que j’aime me fait l’amour et me voici jardin. Son sexe laboure avec tendresse mon ventre où nos graines vont germiner au fil des lunaisons. Nous voici tous deux à offrir à ce corps-terre les meilleurs des éléments nutritifs : pas de pollutions de fumée, pas d’alcool, mais des plantes fraîches et sans produits chimiques. Mon ventre-jardin se nourrit de compost pour offrir une belle récolte à l’homme que j’aime, mon jardinier-architecte qui fait de mon corps la maison d’un petit d’homme. Je me fais niche, je me fais nid.

J’accouche et, soudain, je découvre le visage, le corps et le sourire de cet être qui a germiné en moi au fil des lunes. Parfois, en le mettant au monde, je me déchire comme l’enveloppe des bourgeons d’où jaillissent les pétales des fleurs. Je l’arrache à la Vie et, dans mes efforts, je ne sais plus si je crie d’amour ou de souffrance ; si je crie ou si je chante. Un hymne, un cri d’espoir. Mon enfant sorti de mon ventre par césarienne s’est déployée comme un Soleil levant et son cordon opalescent palpitait comme un cordon de nuages. Grâce à l’acupuncture, j’ai vécu mon corps comme une Marée de la Vie : j’ai senti tous ses courants d’énergie. Je n’ai plus été que champs d’énergie, champs de vie. Mais l’Homme, pour moi, n’était pas à ce rendez-vous d’amour que devrait être aussi tout accouchement… Pourtant, la sève rouge continuait de couler dans mon corps.

Et voilà qu’un jour ou, plutôt, un soir, une main s’est posée sur ce ventre-jardin, sans plus. Et une voix douce a murmuré : « il s’en passe des choses, dans les ventres… ». L’hiver était fini.

Cet homme avait la main verte. Il laboura mes rigidités glacées par la peur et le chagrin. Avec patience, il arracha une à une les herbes folles et les épines, qui, souvent, lui déchirèrent les mains et aussi le cœur. Il dépierra les lits de mes plantes potagères, redressa les bordures des chemins, tailla les vieilles branches de mes rosiers. Puis il m’inonda de tendresse, comme de pluies printanières. Et il me demanda d’attendre, d’être patiente. Il fallait laisser notre jardin remis à neuf se reposer avant d’être ensemencé !

La tendresse, je voudrais vous le dire, mes Amis… la tendresse au même titre que la nourriture, l’habitat, l’habillement, l’éducation et la fête, fait partie des besoins essentiels des êtres humains. La tendresse ? c’est avoir le cœur dans la tête, ou la tête dans le cœur. Avoir le cœur et la main verte. La tendresse fait partie de l’équipement nécessaire à la survie. Aucun jardinier ne piétinerait ses fleurs. La femme est un jardin et l’homme son jardinier. Son bâtisseur. Son paysagiste.

Toute graine qui naît porte en elle sa propre mort. Je nais et je meurs à la fois. Pour mieux renaître.

Au revoir les Amis !