Claude Gregory : Illusions quant à la lumière


04 Feb 2013

(Revue Être. No 3. 2e  année. 1974)

« toutes choses, la foudre les gouverne »

HÉRACLITE, Fragments

Tiré de la pupille comme un trait et borné par l’opaque qu’il rencontre ou heurte, le regard est flèche; l’œil s’oriente et balaie le champ de vision de son faisceau mobile. Ce cône de dispersion dont la prunelle est la source révèle l’objet, le découpe, l’inonde, le caresse.

Au lieu que les rayons lumineux venus frapper la chose, et réfléchis, réfractés ou diffusés par elle pénètrent dans l’œil, c’est ici le contraire qui se produit : la vision n’est nullement l’effet d’une propagation parvenue jusqu’à nous. Il n’y a de visuel que projeté. Et la lumière, milieu isotrope imperceptible, donne leur teinte au ciel et à la terre suivant la saison, le cours des astres et l’heure, conformément à l’ordre du monde. Ce lait cosmique invisible lui-même, qui nous abreuve et nous baigne, nous fournit la possibilité et les occasions de la vision que, pour ainsi dire, il porte.

Ainsi, jusqu’en des temps récents, les Chinois comprenaient-ils la relation immédiate que nous avons par delà notre peau avec les couleurs et les formes.

Sourire de ces vieux Chinois qui, dans leur ignorance invétérée, se passèrent plus longtemps que nous de Léonard, de Galilée, de Descartes, serait naïf. Peut-être présomptueux, peut-être sot; car rien dans l’outillage scientifique ne nous donne raison contre eux. Le rayon lumineux est une fiction de géomètre, un être de raison dont la physique s’est accommodée jusqu’à Maxwell, en se limitant, dans le calcul des miroirs et des lentilles, à un jeu angulaire où l’objet et son image peuvent indifféremment permuter. C’est de rayonnements que l’on parle aujourd’hui. Nul objet n’est récepteur inerte, tout absorbe, tout émet, dit-on. Ce qui nous ramène aux Chinois. Mais le tout, qui n’est pas cernable, sans dehors ni dedans, ni quelque chose ni rien, ce tout qui vibre vibré vibrant, tantôt réputé massif incidemment, tantôt épuré de présence compacte et décrit en théorie des champs, ce tout récuse l’indécidable alternative, le paradoxe d’une opposition entre une matérialité conçue à l’image du rassurant solide indéfiniment divisible et l’impalpable immatérialité des espaces concevables, promus à la dignité du possible par la vertu universelle baptisée énergie qui les manifeste plus ou moins densément, mais dès lors sans repère que le « lieu » pensant; — lieu privé de se voir (ici, l’évidence est absence).

Dans cette sainte incertitude, désormais fondamentale, où chose pensante se dissipe sans retour avec chose pensée, seul demeure ce qui est sans demeure, ce qui fait copuler la ténèbre avec le clair, ce qui met à chaque aube notre cocon atmosphérique en gésine du jour et rend le jour profond de l’insondable nuit partout régnante; — seule, ici et nulle part, maintenant et jamais, demeure la lumière.

Et la lumière est insoumise.

Elle n’est ni le fruit d’une parturition quantique ni l’autre façon d’être de « particules » entrechoquées aux carrefours de transhumances hasardeuses; elle n’est ni feu ni soleil, ni l’éclat ni la lueur; elle n’est pas la tendre couleur bleue du ciel.

Inexplicables ce bleu, ce nuage changeant et l’éclair.

Subite et sans origine, elle est QUE je vois le bleu, QUE j’entends, QUE je sens.

Tranchant du visible dans le visible, noirceur flamboyante, la lumière gît au cœur indécelable de la foudre.


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