Dr Thérèse Brosse : Image du corps et formation de l’ego


19 Jun 2011

(Revue Voir. No 8. Hivers 1983)

Extraits du livre du Dr Thérèse Brosse: La « Conscience-Energie », structure de l’homme et de  l’univers, éditions Présence, 1978, pp. 45 à 54.

Cet extrait ne rend pas compte de l’importance et de la spécificité de la recherche du Dr Brosse. Présenté ici comme un thème de réflexion, et non comme un instrument d’étude scientifique, ce texte a été allégé de certaines références bibliographiques. Le titre de l’article est de Jean Couvrin.

L’être humain (…), tel qu’il se manifeste encore actuellement, n’a pas le visage d’un représentant de l' »humanité » digne de ce nom; il n’est, dans la plupart des cas, qu’un « animal humain », dangereux pour la société et la planète toute entière. (…)

Interrogé sur l’infériorité des animaux par rapport aux êtres humains, le Sage d’Arunachala, Sri Ramana Maharshi (désigné également par Sri Bhagavan) répondit: « Les Upanishads disent que les hommes sont tout juste des animaux tant qu’ils sont soumis à l’ego, c’est-à-dire, tant qu’ils n’ont pas pris conscience du vrai « MOI ». Les hommes peuvent même être pires que les animaux. »      (…)

Les handicaps.

Existe-t-il, dans la structure même de l’être humain, un ou des éléments qui expliqueraient des potentialités à ce point monstrueuses chez certains de ses représentants? Eh bien oui!

Sa constitution et son activité psychologique telles qu’elles font l’objet des investigations scientifiques, rendent compte de la difficulté, pour une personne humaine, de réaliser un équilibre harmonieux dans sa propre individualité et partant, d’engendrer un ordre social satisfaisant. Cela pour deux raisons: la « dualité organique » et « l’ego ».

I – La dualité.

En premier lieu, l’ensemble psychosomatique est marqué du sceau de la « dualité ».

a) Sur le plan physiologique, il n’en résulte rien de fâcheux (…): la complémentarité engendre, dans le dualisme, une synthèse fonctionnelle pleinement satisfaisante. (…)

b) Le plan psychique qui a le pouvoir de perturber l’équilibre physiologique sous-jacent, est soumis à une dualité contradictoire qui, elle, ne connaît pas la complémentarité dont bénéficie constitutionnellement l’antagonisme physiologique. (…)

L’appareil visuel nous en donne la démonstration la plus élémentaire la plus typique avec l’anneau vert qui vient border le disque rouge que nous fixons pendant quelques instants. [Dans « Brain and  Behavior »] Ischlonsky démontre que nos opérations psychiques sont elles-mêmes soumises au même mécanisme inducteur qui engendre la dualité et, dans ce domaine mental, la contradiction. ( … )

Ainsi notre pensée captive oscille-t-elle entre des états antinomiques: le bien et le mal, la lumière et l’obscurité, la richesse et la pauvreté, le matérialisme et le spiritualisme… les contradictions ne semblent surmontées que pour réapparaître sous une autre forme. On conçoit à quel point, cette incessante tension des contraires peut induire le malaise individuel et favoriser le chaos social, si elle n’est pas résolue dans une synthèse plus haute. Responsable de toutes nos erreurs, elle constitue notre esclavage et notre infirmité. (…) Si rien ne peut être tenté efficacement sur le plan « horizontal », pourrait-on dire, à l’intérieur de ce psychisme oscillant et tumultueux, en revanche, un niveau supérieur, immanent mais ignoré et partant  inutilisé est là, au plus profond de nous-mêmes, pour réduire à néant les incessants remous de nos redoutables cogitations.

2 – L’ego.

Ce recours à un pouvoir supérieur de notre constitution, en vue d’instaurer une harmonie psychique est d’autant plus capital que notre vie mentale est affligée d’un élément plus perturbateur encore que le dualisme qu’il vient aggraver: l’ego. Utilisant le dualisme sous forme de « moi » et de « non moi », cet usurpateur va fragmenter notre pensée, la circonscrire et l’emprisonner, en la dotant d’un potentiel énergétique dangereusement accru.

Et cependant… Quoi de plus légitime et naturel apparemment que de dire « Je ». La soi-conscience est une donnée inaliénable de la vie. L' »Eternel » ne dit-il pas « Je suis » sans que cette déclaration vienne ternir à nos yeux son caractère d’universalité et d’absolu? Mais telle n’est pas, en réalité, l’attitude de l’ego. Cette conscience limitée, relative, conditionnée, exprime tout le poids de ce conditionnement lorsqu’elle précise: « je suis ceci ou cela ».

Comment soupçonner qu’il s’agit d’un « piège », devant cette discrimination du « moi » et du « non moi »? Elle semble s’imposer de façon toute légitime. L’ego se constitue autour du noyau de la représentation corporelle tandis que l’image du monde, appréhendée par les cinq sens et dans lequel il se déplace, s’impose également en tant que « milieu extérieur », Dans ce même milieu, l’ego rencontre « les autres » apparaissant, eux aussi, comme autant d’ego différenciés.

Ces derniers partagent d’ailleurs la même illusion avec une certitude inébranlable qui ne peut qu’accréditer la nôtre. Ils exigent même, ces « autres », d’identifier notre ego dans le milieu social et de l’estampiller pour mieux l’intégrer au troupeau, comme on marque les animaux, pour contrôler infailliblement leur destin.

a) Son existence illusoire.

Avant de suivre cet ego dans les amplifications successives de ses agrégats collectifs, arrêtons-nous un instant pour déceler la magie des processus qui ont présidé à la fallacieuse constitution de sa personne aussi bien qu’à celle du monde extérieur:

Les Sages de l’Inde, qui ont vécu et réalisé en eux-mêmes la libération de la Conscience, affirment par expérience: « L’ego est constitué par l’erreur  qui identifie au corps physique le SOI qui n’est  autre que la Conscience Universelle en chacun de  nous.  C’est là le véritable péché originel » (Ramana Maharshi).

Les données de la biologie, aussi bien que celles de la microphysique confirment ces déclarations.

L’étude de l' »image du corps », encore appelé « schéma corporel », a donné lieu à de nombreux travaux et les physiologistes nous informent que ce moi corporel détient l’apparente consistance de ses formes du lobe pariétal du cerveau, en corrélation avec les régions profondes du thalamus et du diencéphale. L' »image du corps » émerge de l’activation de ces réseaux nerveux. Cette plage d »engrammes’ somatiques a tôt fait d’aboutir à une excroissance morbide qui gouvernera despotiquement, en les référant à elle, tous les événements dont l’être humain est le siège ». Ainsi s’exprime Roger Godel qui, utilisant les données physiologiques les plus complexes a décrit longuement le mécanisme de notre représentation corporelle. (…)

[Stéphane Lupasco réduit] à des processus énergétiques à la fois l’apparente objectivité du monde extérieur et l’illusoire subjectivité de l’ego.

De même cette déclaration des Gnostiques de Princeton: « Non seulement le corps des êtres, leur « envers » visible, n’est qu’un aspect superficiel pour un voyageur extérieur à eux, mais « ils n’ont pas de corps », ils sont tout « endroit », ils n’ont un envers que les uns pour les autres. Ils se voient et, se voyant, se transforment en chose vue », Et, par ailleurs: « L’individualité biologique d’où émerge son « je », remonte, sans coupure, de génération en génération, aux cellules vivantes les plus primitives, et, ces cellules elles-mêmes, aux molécules pré-vitales, aux individualités physiques qui subsistent, dans le temps, par la continuité sémantique de leur action. Aucune des consciences qui disent « je », aucun des neurones dont les liaisons manifestent cette conscience dans l’espace, aucune des cellules d’un vivant actuel n’est jamais morte… aucun des vivants actuels n’est encore jamais mort.

Tous remontent, comme moi, au commencement du monde ».

Le biologiste Laborit, de son côté, nous rappelle que notre système nerveux n’enregistre que des variations d’énergie survenues dans le milieu. Notre soi-disant individualité, ajoute-t-il, n’est que le produit de notre imagination. En fait, nous sommes « les autres », aussi bien dans notre structure biologique (mélange de tout le déterminisme énergétique depuis les origines) que du fait du déterminisme social et de l’aliénation qu’il entraîne.

Einstein rappelle qu’un être humain n’est qu’une partie limitée dans le temps et l’espace, d’un TOUT que nous appelons l’Univers et que le fait de le considérer comme une entité séparée est une illusion d’optique qui l’emprisonne.

Bien rares cependant sont les egos qui, à un carrefour de leur existence, se posent la question salutaire de leur authenticité, Tout au contraire, la croissance et l’engagement dans la vie sociale vont les inciter à un développement que les oppositions ne feront qu’exacerber. Les egos collectifs sur lesquels ils se greffent font miroiter à leurs yeux une importance accrue, en échange de la valeur individuelle qu’ils pourront mettre au service de la collectivité. La famille, première prison qu’ils ont mission de perpétuer avec ses traditions, leur dépeint ce temple de la grandeur que doit devenir la jeune individualité. Que de facettes ne doivent-ils pas contempler: la notoriété, la puissance, la richesse, la gloire… à leur défaut: la vertu, l’héroïsme, la sainteté… en d’autres termes, la réussite dans ce monde ou dans l’autre.

b) Conséquences sociales.

Lancée dans la jungle sociale, c’est par opposition que vont se constituer les relations sociales de cette individualité. Car, les pensées et le psychisme tout entier de chacun des membres d’un groupe sont entachés de ces deux attributs maléfiques: la dualité et le fantôme de l’ego. Ce dernier s’amplifie par intégration à des groupes de plus en plus vastes (club, église, nation…) qui vont le revêtir d’un prestige supplémentaire, mais combien dangereux.

En effet, se valoriser par différenciation signifie toujours s’opposer à d' »autres » de différenciation antagoniste. Force lui est de constater que la destruction de l’opposant s’effectue, le plus souvent, dans un déchaînement de haine et de violence. Si la compétition sportive peut n’entraîner que de simples bagarres, les affrontements pour des privilèges d’origine religieuse ou autres, engendrent des hostilités armées. Les revendications territoriales ou les idéologies adverses des « nations souveraines » aboutissent à des guerres dont l’extension génocide risque, à notre époque, de signifier rien de moins que l’extinction de l’humanité. L’ego joue le rôle en toute bonne foi puisqu’en de telles contingences, il ne peut être qu’un héros ou un traître vis-à-vis du groupe choisi ou imposé.

Et cela risque de durer, sans atténuation possible, aussi longtemps que l’homme n’aura pas acquis une conscience planétaire car la suppression des opposants par la force n’est qu’une fallacieuse illusion.      (…)

… … …

Heureux ceux qui, dans ce désarroi, ont reconnu l’impuissance de l’ego à rénover ce qui représente l’essence même de sa constitution et qui, du fond de leur être, ont lancé cet appel intérieur: « Qui suis-je? » « J’exige la Vérité, quelle qu’elle soit ».

Des années aussi bien que des mois seulement peuvent s’écouler avant que ne puisse être captée l’inéluctable réponse qu’ils recèlent en eux-mêmes: « Tu n’es pas ce que tu croyais être; DEVIENS CE QUE TU ES. »

Exceptionnellement, l’intensité de la soif de Vérité qui les tenaille peut, dans un éclair, faire surgir l’expérience inexprimable de la Conscience sans limites et sans forme au sein de laquelle tous les egos ont cessé d’exister: si chacun n’est plus rien, c’est parce qu’il est devenu le TOUT.

QUELQUES CITATIONS COMPLEMENTAIRES glanées au fil des pages:

(…) la spiritualité ne peut désigner qu’une Conscience dégagée de l’ego. Etre spirituel, c’est vivre à son niveau énergétique supérieur, c’est ressentir et exprimer le caractère universel de la  Conscience et le reconnaître chez les autres, en dépit des apparences, ainsi que dans toute la « manifestation ». (1)

Il n’est qu’une possibilité de savoir ce qu’est la Conscience, c’est d’en avoir fait l’expérience  intérieure, si courte qu’elle ait été (…). (2)

(…) Dieu est représenté par l’homme comme un être personnel aussi longtemps que cet homme se considère lui-même comme un ego différent de ses semblables. A la disparition de l’ego, Dieu comme l’homme ont cédé la place à la seule Conscience Universelle qui a résorbé les images séparatrices. A cet égard, la « mort de Dieu » signifie évidemment la « mort de l’homme » dans l’instance la plus haute de cette appréciation. (3)

C’est l’ego qui a donné naissance au mental analytique (…). C’est lui qui, en association avec les organes sensoriels, donne naissance à la matière de l’univers et des êtres que contient ce dernier, y compris notre propre corps. (4)

L’espace est lié à l’illusion de la matérialité. Nous pensons que les objets ont une indépendance et une existence simultanée alors qu’ils n’existent qu’à l’état de « notions » lorsqu’ils sont pensés. Schrödinger affirme de même: « La matière est une image dans notre esprit » (cfr. « Science et humanisme ») ; tandis que le Sage hindou confirme: « Le monde que vous voyez et les gens qui s’y promènent ne sont que vos propres pensées ». (5)

Il y a deux manières d’être en rapport avec le monde, rappelle Berdiaev (les découvertes sur les deux hémisphères cérébraux l’ont confirmé): ou bien on se soumet en tant que partie du monde; ou ce dernier devient une partie de l’homme; cette deuxième manière est la seule qui mène à la libération spirituelle. Le Cosmos est en l’homme; pour connaître  l’univers il faut connaître l’homme; l’homme absolu est vérité. (6)

Si, en effet, peu de personnes ont entendu parler de l’état sans ego, au nombre de ces dernières, bien peu également le désirent. Elles apprécient pourtant la disparition provisoire du mental et de son ego dans l’obscurité du sommeil profond, sans rêve, et devraient, semble-t-il, souhaiter davantage encore sa résorption dans la lumière. Il n’en est rien. Nous aimons passionnément notre ego, nous lui vouons un attachement sans limites. Peu importe les souffrances qu’il nous fait endurer; ce mental individuel représente à nos yeux notre vie même, notre intelligence, notre conscience. (…) Nous ne savons pas, ou bien nous refusons d’admettre, que nous sommes, en réalité, cette Conscience sans limites; aussi préférons-nous mille tortures avec notre ego plutôt que la félicité sans lui. (7)

Dr Thérèse Brosse, La « Conscience-Energie »(…): (1) p. I82 – (2) p. I09 – (3) p. 74 – (4) P. I36 – (5) p. 272/273 – (6) p. 294 – (7) p. 371/372.

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 » Vous êtes semblables à un mirage dans le désert, L’homme assoiffé croit y voir un point d’eau; mais dès qu’il s’en approche il découvre que ce n’est rien. Et à l’endroit où il croyait le voir, il trouve Dieu.

 » Similairement, si vous vous observiez vous-même, vous découvririez que vous n’êtes rien, et, en lieu et place de vous-même, vous trouveriez Dieu. En d’autres mots, au lieu de vous atteindre vous-même, c’est Dieu que vous atteindriez.

De vous il ne resterait rien, sauf un nom, et pas l’ombre d’une forme. »

Sheikh Al’-Alawi (Algérie, 1934)


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