Robert Linssen : Impermanence des objets et des entités


25 Dec 2008

(Revue Être Libre, numéro 304-305, Juillet-Décembre 1985)

Il est très utile de se dégager de l’emprise considérable de nos valeurs habituelles de temps, d’espace, de durée, de fixité.

Le but de cet exposé est d’attirer l’attention du lecteur sur le bien-fondé de l’ancienne affirmation du bouddhisme au terme de laquelle il n’y a pas d’objet ni d’entité, mais il n’y a que des événements.

Les physiciens, tels Capra et David Bohm, énoncent une vérité identique sous une autre forme et déclarent : il n’y a pas de « chose », pas d’objet ni d’entités (ego), il n’y a que des processus. Un tel énoncé nous semble de prime abord paradoxal ou incompréhensible. Il nécessite des commentaires. La méditation de ces commentaires peut être le prélude de prises de consciences qui, malgré leur réalisation à un niveau intellectuel limité peuvent ensuite ouvrir la voie à des perceptions supra-intellectuelles et globales infiniment plus profondes.

L’évolution de la plupart des sciences, au seuil de ce IIIe millénaire, a entraîné un élargissement important des horizons pour tout ce qui concerne le temps et l’espace. Les nouvelles psychologies débordent les cadres limités de l’égo. Elles se veulent transpersonnelles. Elles s’inspirent de plus en plus de la nouvelle vision holistique unitaire ou globale qu’imposent les sciences et parmi elles, surtout la nouvelle physique quantique.

L’affranchissement de l’anthropomorphisme de nos mesures de temps et d’espace s’avère de plus en plus nécessaire. Le dépassement des limitations de nos perceptions familières est une obligation qui s’inscrit dans les lois naturelles.

L’ancien « anthropocentrisme » qui plaçait l’homme au centre de l’univers doit céder la place à un nouveau « cosmocentrisme » s’inspirant d’une vision globale de l’immensité de l’univers dans le temps et l’espace et surtout de l’antériorité de celui-ci.

Nous devons comprendre et sentir que nous ne sommes pas seulement ce que nous avons pensé être jusqu’à présent — ce corps né il y a quelques années et mourant dans quelques années — mais que nous sommes indissociablement partie d’une Totalité vivante dont nous ne sommes qu’une émanation périphérique, évanescente. Nous devons comprendre et sentir que ce qu’il y a de plus authentique, de plus réel et de plus valable en nous est cette Pure essence des profondeurs dont tous les mystiques ont proclamé l’existence et la gloire et qu’en cette fin du XXe siècle, les savants les plus éminents nous font entrevoir. Mystiques et hommes de sciences d’avant-garde en proclament la priorité et l’antériorité. Cette Réalité-Une est le « Corps Cosmique » dont chacun de nous est un membre apparemment séparé. Elle est le « Sujet » par excellence dont nous usurpons tous les pouvoirs en nous les attribuant dans une situation d’isolement absurde qui est en contradiction avec la Nature unique des êtres et des choses.

Il est indispensable de nous libérer de deux illusions fondamentales qui pervertissent toutes nos perceptions.

La première consiste à nous considérer comme des entités séparées et isolées. La non-séparabilité des êtres et des choses est l’une des bases de la vie mystique. Elle se trouve entièrement confirmée par la nouvelle physique.

La seconde concerne le temps et l’apparente fixité des êtres et des choses. Le temps ne s’écoule pas à la façon dont nous le percevons, il n’est pas séparé de l’espace et les phénomènes n’ont aucune fixité.

Il est important de porter notre attention sur ce que nous sommes réellement, à chaque instant de « l’ici-maintenant ». Nous ne sommes qu’une émanation provisoire, toujours changeante d’un champ de conscience cosmique lui-même en perpétuelle pulsation créatrice. De ces profondeurs immenses faites d’univers encore inconnus, a surgi il y a quinze milliards d’années un événement qui fit apparaître des océans de pure lumière, des milliards de poussières d’étoiles et finalement la fameuse « soupe primordiale » dont soudain naquit, le temps d’un éclair, l’espèce humaine. Celle-ci pendant un temps (qui nous paraît celui d’un éclair à l’échelle des temps cosmiques) mutera vraisemblablement dans d’autres espèces et d’autres formes en raison du dynamisme puissant de la Nature suprême des choses. Il est d’ailleurs inutile de spéculer sur cet avenir hypothétique.

Toujours est-il que nous sommes là : « ici-maintenant », comme épiphénomènes provisoires, simples « événements » périphériques de l’aventure prodigieuse d’un ACTEUR Vivant incroyablement immense par rapport auquel nous intervenons à titre second et dérivé. Il en est tout au moins ainsi pour autant que nous flottions à la dérive dans un état d’ignorance et de rêve qui nous sépare du GRAND VIVANT. Cet état d’ignorance résulte de la formation, dans le domaine de notre intériorité psychique, d’un écran opaque dont l’épaisseur résulte des dépôts sans cesse accumulés des résidus de milliards de mémoires.

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Afin d’assurer le triomphe du Grand Vivant sur les aspects résiduels qui nous engloutissent provisoirement, il est utile, une fois de plus, de nous dégager des limites infiniment petites et étroites de l’espace-temps humain pour nous situer au niveau cosmique de la Nature suprême des choses.

Nous ramènerons donc dans notre exemple, les grandes étapes d’un lointain passé cosmique englobant 15 milliards d’années à l’échelle des grandeurs d’une vie humaine de cent ans. Nous choisissons ce chiffre pour faciliter les calculs.

La vision globale de la rapidité de plus en plus grande des rythmes du devenir universel est saisissante. L’augmentation de cette rapidité n’est pas une constante. Après une période initiale très lente, tout semble soudain se précipiter au rythme d’une progression qui, après être géométrique, tend à être exponentielle.

Il s’en dégage une prise de conscience impressionnante de la place infinitésimalement réduite de notre vie et rôle personnels.

Il existe cependant un aspect différent et complémentaire de ce caractère évanescent et infinitésimalement réduit. En effet, l’être humain, est, malgré son caractère évanescent, l’instrument d’expression parfait du mouvement de création du Grand Vivant lorsqu’il s’accorde avec souplesse et transparence, dans la Plénitude de « l’ici-maintenant » dans la momentanéité de chaque instant.

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En consultant le calendrier cosmique de l’astronome Carl Sagan — présentant également une tentative de conversion cosmique à l’échelle humain — chacun pourra se rendre compte, non seulement de la rapidité croissante des rythmes de l’évolution, mais aussi du coté à la fois fragile, évanescent, des existences humaines individuelles.

Carl Sagan a publié un tableau dans lequel sont exposés les principaux événements illustrant l’histoire de l’univers depuis sa formation jusqu’à nos jours en la concentrant en une seule année.

Le 1er janvier (il y a 15 milliards d’années)          Big-Bang
Le  1er mai                                                             Origine de la Voie Lactée
Le 9 septembre                                                     Origine du système solaire
Le 14 septembre                                                   Formation de la Terre
Le 15 novembre                                                   Premières cellules
Le 27 décembre                                                   Oiseaux
Le 30 décembre                                                   Premiers hominiens
Le 31 décembre à 22 h. 30                              Premiers humains
23 heures 56                                                     Dernière période glacière
23 heures 59 min. 50 sec.                               Sumer, Ebla, Egypte
23 heures 59 min. 55 sec.                               Naissance du Bouddha
23 heures 59 min. 56 sec.                               Naissance du Christ
23 heures 59 min. 59 sec.                               Renaissance en Europe
24 heures                                                 Ere atomique, acquisition des moyens de destruction de l’espèce humaine.

Entre le moment de l’apparition des premiers humains à 22 h. 30 le 31 décembre et 1985 (dans le calendrier Sagan), il y a 1 h. 30, soit 90 minutes. Ces 90 minutes représentent environ 2.500.000 années.

Si nous donnons pour chaque génération une durée moyenne de 25 années (ce qui est généralement admis), cette période englobe 100.000 générations. Au cas où, selon certains auteurs, il existerait une vie psychique post-mortem qui porterait la vie et l’après-vie à une moyenne de 100 ans, le cycle des réincarnations comprendrait 25.000 vies. Si nous transposons ces 25.000 vies dans les valeurs de temps du calendrier Sagan, chaque vie humaine dure le temps d’un éclair.

Il peut être intéressant et révélateur d’accorder quelques temps d’attention sur les périodes de temps qui viennent d’être exposées en se situant à une échelle cosmique globale. Cette échelle cosmique globale s’impose dans la nouvelle vision holistique en cette fin du XXe siècle.

Ce qui précède nous donne une vision d’un monde intensément mouvant et fluide dans lequel absolument rien n’est fixe ni statique. Ceci est d’autant plus vrai que nous n’avons envisagé dans nos exemples que les aspects extérieurs et macroscopiques des êtres et des choses. Mais si nous en examinons l’intériorité ou l’aspect atomique, la vision est beaucoup plus saisissante encore. Car, dans le corps humain dont la naissance, l’épanouissement et la mort ne durent que quelques secondes, la totalité des cellules se détruisent et se recréent constamment tandis qu’au niveau des profondeurs sub-atomiques, l’essence ultime de la matière se recrée des milliards de fois.

La méditation sur l’ensemble de ce qui vient d’être évoqué confirme avec force le bien-fondé des anciens enseignements du bouddhisme : il n’y a pas d’objets fixes, il n’y a pas d’entités, il n’y a que des événements.

Les objets et les entités auxquels notre ignorance confère des caractères de fixité, de réalité immobile, d’indestructibilité et d’isolement, etc., ne sont que des processus, des événements évanescents qui s’insèrent dans le processus universel du Grand VIVANT.

R. LINSSEN.