Gabriel Monod-Herzen : Instruction et éducation


06 May 2010

(Revue Panharmonie. No 195. Juillet 1983)

Les Occidentaux confondent instruction avec éducation, ce n’est pas du tout la même chose. Cela provient d’une raison bien plus profonde, de quelque chose qui manque à la psychologie en Europe. On ne se rend pas compte que l’intelligence, dont nous sommes tellement fiers, ne sert pas à découvrir la vérité. L’intelligence, comme tout ce qui est mental, sert à exprimer la vérité et à la transmettre et non à la trouver. La Vérité ne se trouve que par intuition.

Un des exemples les plus frappants concerne Einstein dont on est sûr qu’il ne manquait pas d’intelligence ! C’est lui-même qui a raconté les faits qui suivent : « La théorie de la relativité, dit-il, je l’ai découverte en jouant une sonate de Bach et la théorie de la variation possible de la masse avec l’énergie, en écoutant chanter les oiseaux dans une forêt. J’ai su que c’était cela ! » Puis il a fallu qu’Einstein le démontre et ceci, c’est une question d’intelligence, une question mentale. Évidemment il s’était depuis longtemps concentré sur ces questions, mais l’ouverture est une ouverture intuitive. Par conséquent il n’y a pas d’éducation complète qui ne tienne pas compte de l’intuition.

Le rôle d’un véritable éducateur, ce n’est pas d’instruire l’enfant en versant dans la bouteille quelque chose de plus, mais c’est d’aider l’enfant à développer ce qu’il a en lui et qui doit se manifester. De deviner, grâce à son expérience, par de tout petits faits, dans quelle direction l’élève va pouvoir développer son intuition, quelles sont les tendances qui pourraient l’y amener. Cela peut être le sport, la musique ou tout autre chose, car il ne faut pas perdre de vue que l’enfant deviendra adulte, c’est-à-dire que le problème va changer et qu’il devra passer par différentes périodes.

La première de ces périodes est celle où le bébé n’est pas entièrement séparé de ses parents et surtout de sa mère. Il ne fait pas encore partie de la société, il n’est pas encore quelque chose d’indépendant, etc. Puis vient le moment où il entre à l’école, la période scolaire, une période de jeunesse, caractérisée par les désirs. C’est l’âge où l’on désire satisfaire toutes ses impulsions qui varient au fil des années. Et peu à peu l’enfant devient adulte et les questions sociales vont se poser, quelque chose de nouveau va se présenter dans sa vie et ce quelque chose de nouveau sera doublé par sa capacité de gagner sa vie. C’est-à-dire qu’il aura à quitter sa famille, à fonder à son tour un foyer, donc à se marier. Le profit devient alors légitime pour entretenir les siens, à condition toutefois qu’il permette de développer et de conserver les possibilités de progrès spirituel.

En Orient et particulièrement en Inde, l’individu isolé ne compte pas. L’unité sociale, c’est le couple. Toutefois il y a une exception, celle où l’individu, très jeune, se rend compte qu’il ne veut pas de vie de famille, mais qu’il désire se consacrer entièrement et dès maintenant à la vie spirituelle. Il va trouver un Guru qui s’occupera de lui et tout se passe très bien.

Néanmoins, pour l’immense majorité ce n’est pas le cas ; il ne faut pas oublier que Sri Aurobindo se préoccupait toujours non des exceptions, mais des généralités. L’homme intégral n’est pas « tout vous » ou « tout moi », c’est tous les hommes. C’est le plus grand nombre possible. La plus grande majorité vit les étapes telles que je les ai décrites.

Généralement dans les familles modernes qui ont conservé la tradition, on cherche un Guru pour l’enfant, le Guru n’étant jamais un membre de la famille, il est éducateur tout simplement. Et, s’il l’est vraiment, il se rendra compte que le jeune homme ou la jeune fille va maintenant entrer dans la vie. Si c’est une jeune fille c’est un peu différent, il est inconcevable qu’elle ne se marie pas et c’est dans sa propre famille qu’elle apprendra à être maîtresse de maison, mère de famille, et qu’elle trouvera tous les exemples et toute l’éducation voulue.

Cela ne signifie pas qu’en Inde la femme soit inférieure â l’homme. On trouve dans l’histoire indienne, comme dans l’histoire chinoise, des femmes qui, même militairement ont joué des rôles extrêmement importants, sans parler de celles qui ont été de grandes artistes. Ainsi Mirabaï a été un grand poète, tout en étant une princesse qui a régné toute une partie de sa vie. La femme n’est pas inférieure du tout, c’est elle qui fait les enfants, qui est la seule à pouvoir s’occuper d’eux, surtout au début. Elle est la maîtresse de maison au sens fort du terme.

Dans son livre « Mohini », Rose Vincent, une française qui s’était liée avec une indienne et qui a eu accès à sa vie de famille, raconte qu’au début du mois le chef de famille qui était ministre, remettait la totalité de son salaire à la grand-mère qui, ensuite, donnait à chacun selon ses besoins. Et tous les membres masculins de la famille en faisaient autant, la grand-mère, dans son rôle de mère de famille, pourvoyait aux besoins des siens.

C’est là le fait d’une éducation bien faite, c’est-à-dire de ne donner que ce qui est nécessaire au développement matériel et spirituel de chacun, et rien de plus.

Le droit de chacun c’est de se développer spirituellement totalement quelles que soient les conditions physiques et affectives auxquelles on est confronté. Et le Maître spirituel, choisi par la famille, véritable éducateur, conseillera les choix qui seront à faire. L’éducation est permanente, ce n’est pas une instruction. Les gens peuvent apprendre ce qu’ils veulent dans des livres, en s’inscrivant à l’université, etc., c’est une instruction, mais ce qui est à ex-ducere, ce qui « conduit dehors », ce qui est en nous, ce qui fait fleurir la plante, c’est l’éducation. Et cela ne s’apprend pas dans le livre. On peut dire que pour un oriental et particulièrement pour un Indien, l’éducation c’est toute la vie, parce que le but est tellement élevé, tellement grand…

L’adolescent va donc passer de l’étape où il satisfait ses désirs à l’étape du profit et là se posera la question du métier à choisir, de son vrai métier. C’est difficile, parce que généralement il y a une famille qui considère certains métiers plus honorables que d’autres.

Sri Aurobindo refusait cela. Pour lui il y a des métiers qui permettent de se développer et d’autres qui ne le permettent pas. C’est là la seule chose qui compte. Tous les disciples de Sri Aurobindo dans l’Ashram travaillent, ils ont tous un métier que l’on respecte de la même façon, que ce soit d’enseigner le sanscrit ou les mathématiques supérieures. La seule chose qui importe, c’est la perfection avec laquelle c’est fait. Cela montre encore l’importance de l’éducation, de l’éducation qui va se prolonger toute la vie.

Du point de vue indien, la partie profit est la plus longue de la vie. Elle commence en général vers la vingtième année, on se marie très tôt en Inde, et elle s’étend jusqu’au moment où l’on marie ses enfants. Lorsque l’on a, en tant que couple, puisque c’est le couple seul qui compte, rempli complètement son devoir social. A partir de ce moment-là, on gagne sa liberté. On a alors trente-cinq ans, cela va rarement jusqu’à cinquante ans. La moyenne de vie est courte en Inde. Le couple est donc libéré puisqu’il a eu des enfants et qu’il les a introduits dans la société.

Du point de vue indien la paternité est extrêmement importante. C’est le père qui rend ses enfants capables, et principalement ses fils, de fonder une famille à leur tour.

Qu’est-ce qui va remplacer le sens du profit ? C’est le sens du dharma, c’est-à-dire la consécration à la réflexion sur le sens de la vie et pourquoi elle est faite. Les années qui restent à vivre doivent être bien employées. Jusqu’à présent le couple était tributaire de certaines habitudes et d’une société organisée. Il suivait le mouvement le mieux possible, grâce à l’éducation, mais à présent son existence est dans ses propres mains.

Cette vie dure jusqu’à la mort, mais il peut arriver qu’à un certain moment quelque chose jaillit dans l’être et le décide à se consacrer plus complètement à Mukta, c’est-à-dire à la libération (au sens spirituel). Alors là il se retire hors de la ville ou du village, il va vivre en marge. En général il est nourri et respecté par les gens du village qui viennent lui demander conseil. Il sera sorti du courant de la rivière, il sera sur l’autre rive et il ne dépend plus que de lui d’aller le plus loin possible.

Cela n’implique pas forcément le dépouillement. Mirabaï a vécu dans le luxe pendant toute sa vie jusqu’au jour où elle a tout quitté, où elle a disparu. Personne ne sait comment elle a terminé son existence. Elle a abandonné les siens, mais elle aurait pu ne pas les abandonner.

Açoka, lui, a régné en robe de moine. Il a mené une vie qui n’était pas luxueuse, mais c’était tout de même celle d’un roi.

Lorsque vous avez lâché prise en ce qui concerne la satisfaction de vos désirs, rien ne vous empêche d’être dans une maison dorée si votre destin vous y a mis, cela n’a alors plus beaucoup d’importance. Cela ne vous intéresse pas, parce que vous n’y êtes plus attaché. Ce n’est pas le fait d’abandonner quelque chose, de se couvrir de haillons, ce qui importe c’est l’attachement que l’on a aux choses.

Il en est de même pour les questions sexuelles. L’idée de péché n’existe pas. Jamais personne n’a reproché à un Maître spirituel d’avoir une femme dans sa vie. Sri Ramakrisha était marié et il n’est pas le seul. C’est parfaitement normal et c’est leur affaire. Ce que l’on demande, c’est de ne pas s’attacher outre mesure au plaisir que cela peut donner et à oublier le reste. Ce serait se mettre la corde au cou ! On peut vivre complètement et pleinement.

La même chose pour la nourriture. Dans l’Ashram on ne vous demandait pas d’être végétarien, si vous ne l’étiez pas, on ne vous en voudra pas, on le regrettera peut-être. L’important c’est qu’on ne s’attache pas à un plaisir extérieur, qu’il envahisse toute la vie et qu’il supprime les possibilités de développement spirituel. Il faut choisir !

Dans la question du mariage qui fait partie de l’éducation, les Bouddhistes sont allés le plus loin. Le Bouddha a dit à peu près : « Moi, je vous enseigne une voie qui vous permettra d’échapper à la douleur morale, mentale, sociale et même parfois physique. Par cette voie vous aurez la paix et la cessation de la douleur. C’est tout ! S’il vous plaît de croire en un Dieu, ou pas, c’est votre affaire, moi, je n’ai rien à vous en dire ! » En effet il l’a toujours refusé. C’est pourquoi en Europe on ne considère pas le Bouddhisme comme une religion. Pour lui le mariage est un contrat civil entre deux individus. Comme il pourra y avoir des enfants, les époux s’engagent à les prendre à leur charge à tous deux. La femme travaillant en général, ce n’est pas une chose unilatérale.

Au Tibet les femmes ont plusieurs maris, dans d’autres contrées, les hommes ont plusieurs femmes, dans d’autres ils n’en ont qu’une seule, c’est une question personnelle. Mais si vous avez pris un engagement, vous devez le tenir. Vous ne pouvez pas abandonner un enfant, c’est inadmissible !

Il a été demandé à la Mère de l’Ashram : « Quelles sont les étapes de l’éducation ? » — « Elles sont quatre, répondit-elle, ou plutôt trois plus une. Vous avez une période scolaire qui va consister à développer l’être physique, sa sensibilité, le côté affectif, vital et le côté mental. A la fin de la période scolaire se poseront les questions sociales dans lesquelles les parents ont encore un rôle à jouer. Et puis, il y a l’être humain intégral qui est une question de possibilité, qui est l’ouverture de la conscience spirituelle. Là tout ce que l’on peut faire, c’est d’offrir aux jeunes gens la possibilité d’en profiter, personne ne peut le faire pour eux, cela ne s’enseigne pas et ne se trouve dans aucun manuel ou livre. Mais si l’on a en soi cette tendance il n’y a pas à hésiter, il faut s’adresser à quelqu’un qui puisse vous guider.

J’ai été très étonné en arrivant dans l’Ashram de Pondichéry de constater qu’on ne me disait rien. Il n’y avait pas de réunions de méditations, il n’y avait pas d’enseignement. On faisait des cours de philosophie, sur Platon et sur Shankaracharya, mais pas sur Aurobindo, parce qu’il était vivant, qu’on pouvait lui écrire si on avait quelque chose à lui demander. A ce moment on est devant soi-même. Voulez-vous avoir cette ouverture, cet épanouissement qui ne suppose pas l’abandon du reste à condition de ne pas s’y attacher ? C’est un lâcher prise, pas du tout un mépris.

Mais il y a une quatrième possibilité que tout le monde possède de la même manière que les trois autres, qui nous est offerte, un renouvellement d’ouverture de notre conscience à quelque chose : c’est l’intuition. L’homme de génie, c’est celui qui a accès à l’intuition d’une façon beaucoup plus facile que les autres.

Ce que je reproche à l’Occident, c’est qu’il n’y a aucun développement, aucun enseignement de la sensibilité chez l’enfant à l’école. La méthode Montessori est tout à fait remarquable. J’ai rencontré Madame Montessori en Inde, elle m’a dit : « J’ai deux très grands regrets dans ma vie, c’est de n’avoir jamais pu adapter ma méthode à l’enseignement secondaire ». C’est précisément parce qu’elle n’avait pas d’idéal spirituel. Quand on arrive dans le secondaire, c’est justement le moment où quelque chose peut jaillir. « Le deuxième grand regret, c’est que cela coûte cher, le matériel coûte cher. » Et cela a beaucoup gêné certaines écoles et certains éducateurs. La méthode Steiner est aussi très bonne. Krishnamurti a, lui, créé des écoles en Angleterre dans lesquelles il y a une ouverture de ce côté-là.

Le point important, c’est de se rendre compte qu’au-delà d’un développement scolaire et universitaire, il y a autre chose qui ne consiste pas à avoir un doctorat d’État, mais à faire un peu plus qu’un animal pensant, comme dirait Mère. Si vous voulez être un être humain, il faut qu’il y ait un élément de plus.

En Occident on le trouve surtout dans le domaine artistique. Je citais tout à l’heure Einstein qui avait trouvé par intuition la solution d’un problème qu’il se posait, donc après toute une préparation scientifique. Il y a d’autres exemples encore : Un grand pianiste, quand il se met au piano, va-t-il penser au solfège lorsqu’il posera ses mains sur le clavier?

Il pense au morceau qu’il va jouer, il est le morceau, le reste, c’est son corps qui le fait. Eh bien, c’est cela la chose importante, l’éducation doit comporter une partie de maîtrise intégrale de la partie scolaire, de façon à offrir à la partie spirituelle une possibilité d’expression complète.

Il y a beaucoup de scientifiques qui ont été d’excellents musiciens. Cela se comprend très bien, ils ont cessé de penser. Comme ils n’avaient jamais fait de yoga, ni appris à « faire le vide », comme le font les Japonais, on leur a donné un moyen extérieur qui remplaçait la méditation. Entraînés par leurs sentiments artistiques, le mental n’avait plus de place, il s’est arrêté et, à ce instant-là, une possibilité de descente peut se faire. Et alors on a ces moments extraordinaires dans la vie où l’individu est plus large que lui-même. L’exécution d’une œuvre à laquelle on se donne entièrement peut remplacer une méditation.

Pour en revenir au mariage, Jung a trouvé le fil d’Ariane qui nous rend clair tout le problème psychologique qui s’y rattache. Le fait capital est que nous avons exactement le même nombre d’ancêtres masculins et féminins. Donc si notre conscience dépend de tout ce qui nous a précédé, quelle que soit la théorie que nous admettons, réincarnation ou non, l’enfant qui va naître a à sa disposition un héritage disons psychologique, qui n’est ni masculin, ni féminin comme origine. Or dès la conception, le sexe de l’enfant est déterminé et, au fur et à mesure que le corps se fabrique, il va y avoir une polarité dans ce sens que toute une partie de l’inconscient va être entraîné par cette sexualité déterminée et va tendre à venir au premier plan, donc à être plus près de la manifestation extérieure. Le résultat inévitable en sera que la partie intérieure lui sera complémentaire et que, comme le dit Jung, la femme a un « animus » et l’homme une « anima ». C’est-à-dire que chez l’homme l’âme est féminine et chez la femme, masculine. Le grand problème éducatif qui se pose alors, c’est de mettre en harmonie cet inconscient qui est complémentaire du conscient, chacun ayant sa tendance. Il s’agit d’obtenir l’harmonie complète de notre être sous sa double manifestation. Cette harmonie est appelée « égalité d’âme » quelles que soient les erreurs que nous commettons. Dans le rapport du couple ce processus est le même, harmonisation entre l’animus de l’un et l’anima de l’autre.

Le vieillissement ne touche que le corps, c’est la partie extérieure qui vieillit. Il y a des vieilles dames qui commencent à avoir de la moustache, qui prennent la direction du ménage, etc. Et le vieux monsieur fume sa pipe, est assis dans son fauteuil, ne fait plus rien et se laisse chouchouter. Ce sont des choses très connues.

Mais, chose curieuse, elles ne se produisent pas chez des êtres spirituellement très développés. Chez eux — j’en ai rencontré plusieurs — il y a une unité si parfaite que c’était eux-mêmes qui étaient là tout entiers. Et si c’étaient des hommes, aidés par l’anima féminin, ils ne séparaient jamais la sensibilité du sentiment de la raison. C’est là le résultat extérieur de « l’égalité d’âme », cette absence de coupure que nous faisons tellement en Europe, du rationnel d’avec tout ce qui ne l’est pas.

Ce qui est vrai, c’est l’union des deux symboliquement représentée par la salutation indienne : cette main, c’est avec celle-là que j’écris, c’est ma raison dans son expression extérieure. Celle du côté du cœur, c’est celle qui correspond à ma sensibilité et, lorsque je salue en joignant les deux mains, cela signifie que de tout mon être, je rends hommage — non pas à vous — mais à ce qui est en vous. Car vous avez en vous une étincelle de Dieu et c’est celle-là seule qui mérite un hommage total de tout mon être. De façon familière cela veut dire : « Je salue le Dieu qui est en toi, je salue le Dieu qui est en moi, je salue le Dieu qui est en tout », car il n’y en a qu’un.

Ainsi, après une éducation bien faite, après la période scolaire, il doit y avoir l’accomplissement de cette harmonie de l’individu avec lui-même, qu’il soit homme ou femme.

Le mariage n’est pas l’union de deux personnes, il est l’union de quatre choses : des deux inconscients et des deux conscients complémentaires. Quand deux êtres se rapprochent pour vivre ensemble, le problème qui se pose à eux est double. Il y a d’abord l’entente extérieure, celle des corps qui en fait partie, c’est-à-dire de la personnalité. Et puis il faut savoir si les impulsions venant de l’inconscient se complètent, ce n’est pas toujours le cas et alors maintes fois c’est la catastrophe !

Du point de vue hindou on n’aime pas « pour une raison », on aime parce qu’on aime et c’est suffisant. Le côté extérieur on ne l’a que pendant quelques années, ce qui n’est déjà pas si mal, mais cela n’empêche pas les tourments intérieurs et la mésentente qui peuvent être terribles et rendre impossible la vie en commun.

En Orient on consulte toujours un astrologue avant de se marier. Il y a dix ou quinze ans — les temps sont hélas changés — les jeunes ne commençaient pas par aller trouver leurs parents, mais ils voyaient d’abord leurs Gurus afin de ne pas se laisser entraîner aveuglément par le côté extérieur du mariage et de pouvoir réaliser cette union totale, cette double harmonie qui doit être celle du couple idéal. Et qu’est-ce que le couple idéal ? C’est le Divin Lui-même. L’aspect féminin n’est jamais séparé de l’aspect masculin, il n’y a jamais séparation des deux, ils sont toujours unis, toujours féconds, parce que sans cela le monde disparaîtrait. Ils ne sont pas seulement des créateurs, mais ce sont eux qui maintiennent la vie et l’existence du monde. C’est réalisable pour les êtres humains. En tout cas on peut s’en rapprocher en y mettant chacun du sien.

Et justement l’éducation bien faite doit aboutir au couple parfait ou, en tout cas, capable de s’en rapprocher. C’est la suite de la vie qui va montrer si on a réussi ou non, parce que ce n’est pas fini, le jour du mariage ce n’est pas tout. Après cela il y a les années qui viennent pendant lesquelles il est possible d’évoluer encore et de corriger ce qui, au début n’allait pas très bien.

L’éducation devient alors quelque chose de très important, parce que si cette vie complémentaire existe, elle a comme premier résultat ce qu’on peut appeler « ananda », une félicité totale. L’être a conscience d’être exactement à la place où il doit être. Il a trouvé dans celui qui est avec lui ce qu’il faut pour qu’il y ait complément, donc un échange de bonheur, de bonheur complet qui va permettre tout ce qui est possible. Car il émane de lui à ce moment-là le rayonnement du bonheur et c’est la chose qui peut aider le mieux les autres êtres à parcourir un chemin semblable.

On peut avoir un couple admirablement réussi physiquement et pas intérieurement et alors c’est très difficile, il y a un gros travail de compréhension à faire. Le contraire est aussi possible, c’est-à-dire deux êtres unis par un amour immense, sans relation extérieure, physique. Saint François d’Assise et Sainte Claire par exemple, Saint Jean de la Croix et Sainte Thérèse d’Avila. Ils n’avaient pas besoin d’autre chose. C’est exceptionnel, mais cela peut être.

Dans ces cas la question d’âge n’existe plus, précisément parce que le subconscient ne vieillit pas. C’est le corps qui vieillit. C’est le cas des grands mystiques chrétiens, l’âge marque leur corps, mais l’essentiel dans leur conscience est intact, c’est admirable ! Les grands mystiques avaient une vie spirituelle intense, tout le reste perdait de sa valeur et ils arrivaient à cette quatrième étape de la conscience où ils étaient pleinement eux-mêmes.

En partant sur ces bases on arrive à faire des gens heureux. A l’école de l’Ashram les élèves sont heureux, les professeurs sont heureux. J’en ai vu passer par des crises sentimentales et j’ai été rempli d’admiration en voyant comment cela se passait. Ils souffraient, ils souffraient beaucoup, mais cela n’entamait pas le fond essentiel et, par conséquent, ils passaient à travers. Ils souffraient profondément parce qu’ils avaient senti une possibilité et qu’ils voyaient qu’elle ne se réalisait pas, parce qu’il y avait un élément qui faisait que cela ne pouvait pas se réaliser. Ils l’ont supporté en se disant que cela devait être une conséquence de leur passé et qu’il fallait qu’ils apprennent maintenant à l’accepter. Et, à partir du moment où on l’accepte, elle perd de son venin et peu à peu la souffrance s’en va ou elle change de forme et devient autre chose.

J’ai eu l’occasion de lire un hymne de Saint Grégoire de Naziance, un des plus grands mystiques de l’Église Orthodoxe Grecque. Il a fait un hymne qui a l’air de sortir de l’Ancien Testament. Les Juifs disaient que le Divin ne peut être nommé. Pourquoi ? Parce qu’Il n’a pas de nom. Mais on peut s’adresser à Lui, on peut Lui dire « Toi ». Saint Grégoire a fait un très bel hymne là-dessus, dans lequel il y a cette phrase (je cite de mémoire) : « Vers Toi Ton univers élève un hymne de silence ».

Et Sri Aurobindo prévoyait dans l’humanité future un état où cette union sentie entre les êtres serait générale, où chaque être, quoique seul à être ce qu’il est, serait un aspect de l’unité. C’est vers cela que nous irions.