Robert Linssen : Intelligence du corps et intelligence universelle


04 Jan 2009

(Revue Être Libre, Numéro 316, Octobre-Janvier 1988-1989)

Rapports existant entre l’Univers considéré comme corps d’un seul et même Vivant  et l’organisme psycho-physique de chaque être humain.

Nombreux sont les intellectuels et plus particulièrement les personnes s’intéressant aux problèmes spirituels qui n’accordent pas à l’équilibre et à la santé du corps l’attention qu’il mérite. Ce n’est souvent qu’au-delà de la soixantaine ou plus tard encore, au moment où le chercheur persévérant et sincère a réuni toutes les informations nécessaires à son éveil intérieur que les conséquences de sa négligence de soins à sa santé corporelle peuvent porter préjudice à la clarté de sa vision spirituelle. C’est à ce moment que nous devons exercer la plus haute vigilance d’attention.

Le corps humain est porteur d’une sagesse instinctive dont les possibilités sont immenses. Mais la presque totalité de l’espèce humaine, hyper-intellectualisée, identifiée exagérément à l’aspect extérieur et « surfaciel » des choses, se trouve dans un état d’agitation et de tensions innombrable entraînant une coupure de tout contact avec les messages de sagesse et d’équilibre que tente vainement de lui dicter l’intelligence du corps.

Les maladies de plus en plus nombreuses et les souffrances qui en résultent sont une conséquence de cette rupture. Un travail important de transformation, de purification, de déblaiement de nos vieilles habitudes alimentaires, mentales, s’impose à tout être humain qui, ayant été informé de l’immensité universelle du Vivant dont il fait partie, souhaite en prendre réellement conscience et la vivre à tous les niveaux : physiques, physiologiques, affectifs, spirituels. Dès lors, chaque être humain pourrait être son propre médecin. Il découvrirait spontanément les aliments qui lui conviennent. Des tentatives de plus en plus nombreuses se font dans ce sens telles celle de Claude Burger, fondateur de l’instinctothérapie.

Un contact et un lien permanent existent entre le champ de conscience universel du Grand Vivant et la totalité des cellules du corps humain. Chaque cellule participe à la contrepartie psychique et spirituelle de ses constituants répertoriés dans la nomenclature de la biologie moléculaire de 1989. Celle-ci ne doit être considérée qu’un niveau partiel d’un Univers pluridimensionnel formé de différents niveaux d’énergie s’interpénétrant mutuellement.

Chaque cellule est porteuse d’un patrimoine considérable de mémoires d’informations dont les origines remontent à des époques lointaines proches de la naissance de notre planète. L’être humain harmonisé par le yoga peut devenir le réceptacle fidèle et parfaitement souple, clairement sensibilisé aux informations émanant des contreparties psychiques et spirituelles de chaque cellule.

Les mémoires cellulaires se subdivisent en différents niveaux dont certains sont négatifs et d’autres sont positifs. Les mémoires négatives sont celles qui tendent à nous river au passé négatif. Elles peuvent être un rappel lancinant de douleurs ou d’événements pénibles. Il est nécessaire de s’affranchir de leur emprise en s’inspirant de la devise des Maîtres du Ch’an ou du Zen : « Etre neuf dans l’Instant Neuf » ou « Présent au Présent » ou « Ici-maintenant ». Les mémoires positives sont celles qui nous ont aidés à nous dépasser nous-mêmes dans une certaine mesure.

Ce qui vient d’être énoncé ici n’a que valeur provisoire, à titre d’étape se situant au début de notre itinéraire spirituel. En fait, selon l’exigence des « Voies abruptes supérieures », il y a nécessité de s’affranchir de l’emprise de toutes les mémoires, qu’elles soient réputées bonnes ou mauvaises, afin de laisser le champ libre aux suggestions infailliblement bénéfiques du champ de conscience universel du Grand Vivant.

Les ordres émanant de ce niveau sont « supra-mentaux ». Ce sont des suggestions « non-mentales » dans leur origine première. Mais elles constituent une véritable science du comportement adéquat. Le contenu peut en être accessible au cerveau à la condition que celui-ci ne soit plus entravé par les automatismes inférieurs de la mémoire, par ses auto-occupations, par le perpétuel « caquetage des avidités ou des peurs de l’ego » (dirait Krishnamurti).

Afin d’éviter tout malentendu, nous répéterons ici l’avertissement déjà publié ailleurs : nous ne jetons aucun discrédit systématique sur la mémoire ni sur la pensée. Mémoire et pensée sont des fonctions naturelles. Les problèmes apparaissent dès l’instant où nous en abusons ou lorsque nous les utilisons inadéquatement. Ainsi que l’écrivait Sri Aurobindo : « la pensée fut une aide : la pensée est l’entrave », « l’ego fut une aide, l’ego est l’entrave » et de même, la mémoire fut une aide mais l’utilisation abusive et inadéquate de cette fonction est une entrave.

La redécouverte de la sagesse instinctive du corps humain et de son intelligence requièrent la réalisation d’un état d’attention dans lequel n’interviennent plus les automatismes mentaux. C’est dans le silence intérieur que nous pouvons être à l’écoute des suggestions émanant à la fois de l’intelligence du corps et du champ de conscience cosmique.

Il s’agit en réalité de l’état d’être le plus simple, le plus naturel. La complexité hyper-intellectuelle dans laquelle l’espèce humaine semble provisoirement engloutie place le commentateur de ces vérités simples et fondamentales dans une situation particulièrement ingrate. En effet, nous sommes tellement compliqués qu’il est pour nous, très compliqué de devenir simple, de nous libérer des fausses valeurs impliquées dans nos complexités intellectuelles inextricables. Ainsi que le suggèrent les maîtres Taôistes et Zennistes, « nous n’avons rien « à faire » mais plutôt à défaire ».

Tout est très simple. Ceux qui ne le comprennent pas nous accusent par conséquent d’intellectuels, de métaphysiciens, dans la mesure où leurs efforts vers la décomplexification et la vraie simplicité mobilisent des quantités d’énergies considérables et des arrachements à certaines habitudes de pensée.

La pleine prise de conscience du corps, des fonctions sensorielles, de leurs habitudes, de leurs dépendances est le prélude de la découverte de l’intelligence profonde du corps.
C’est ici que se révèle l’importance fondamentale de l’attention véritable. Celle-ci mobilise la prise de conscience globale et harmonieuse de toutes les perceptions sensorielles dans la momentanéité de chaque instant. Afin d’éviter toute confusion, répétons une fois de plus que cette prise de conscience exclut toute référence au passé, tout acte de jugement, de comparaison, de verbalisation.

Le fonctionnement harmonieux des perceptions sensorielles implique que les énergies mobilisées dans les perceptions sensorielles envisagées globalement ne peuvent privilégier de façon excessive aucune activité sensorielle aux dépens des autres.

Le comportement général de l’être humain est en opposition radicale avec cette exigence. Les abus du plaisir sexuel émoussent non seulement nos capacités de sensibilité supérieure mais tendent à augmenter les exigences alimentaires et confèrent à ces deux aspects de notre sensorialité une importance démesurée dans la dépendance de laquelle se trouve la grande majorité du monde dit « civilisé »…

Il s’agit d’un cercle vicieux nous conduisant dans la ronde infernale d’ennuis de santé et de remèdes inopportuns. Nous sommes ici bien éloignés de toute possibilité de perception de l’intelligence du corps.

L’excès des perceptions sensorielles ne résulte pas seulement de la dépendance et du rythme des plaisirs organiques éprouvés. Ceux-ci engendrent sur le plan psychique un ensemble de mémoires, de ré-évocations des sensations vécues ainsi que l’appel de leur répétition.

Le cercle infernal se renforçant progressivement conduit à la dépendance, à l’attachement, à l’identification, à la fixation excessive ou obsessionnelle de la pensée sur certains objets, images ou affichages mentaux. Tel est le processus familier constituant le poison fondamental pervertissant la signification et la part d’intelligence que le message des sensations pourrait nous révéler.

L’action destructrice de la pensée sur l’intelligence du corps est clairement décrite par Krishnamurti dans ses « Lettres aux écoles ». Le contenu de ces lettres forme un enseignement très utile, non seulement aux jeunes élèves mais à tous les adultes. Nous lisons (p. 68) :
« La pensée détruit l’organisme. C’est ainsi qu’elle détruit l’intelligence naturelle du corps ».

Krishnamurti pose ensuite la question de savoir si l’organisme physique possède une intelligence naturelle qui lui est propre. Dans sa réponse, il évoque la nécessité sur laquelle nous insistions précédemment d’une action globale, harmonieuse, au cours de laquelle aucune activité sensorielle ne remplit une fonction prioritaire ou privilégiée par rapport aux autres.

Il déclare en effet : « L’organisme physique a son intelligence propre lorsque les sens agissent ensemble de sorte qu’il n’y a pas de tension. »

Il insiste de façon tranchante sur l’action destructrice que les mémoires, utilisées inadéquatement, peuvent avoir sur l’intelligence du corps et déclare à ce propos : « La mémoire fait des ravages dans le corps. Le corps devient alors son esclave… Le souvenir du plaisir d’hier rend la pensée maîtresse du corps ».

Nous terminerons ce paragraphe par la reproduction d’une question d’une importance fondamentale dans le contexte du commentaire considérant l’être humain comme membre du Corps du Grand Vivant universel. « L’Intelligence du corps est-elle différente de l’Intelligence totale, qui ne peut se manifester que lorsque la pensée réalisant ses propres limites, trouve sa juste place ? » Et la réponse est positive selon Krishnamurti. Notre accord est complet sur ce point.

R. LINSSEN.