Interview d’Edouard-Salim Michaël


07 Apr 2010

Emprunté à http://edwardsalim-michael.org

(Revue Samsara. Janvier 2003)

Samsara : Vous venez de publier un nouvel ouvrage dont le titre est très interpellant : « S’éveiller, une question de vie ou de mort », pouvez-vous nous commenter ce titre ?

Edouard-Salim Michaël : Oui, j’ai souhaité, par ce titre, faire prendre conscience aux aspirants qui pensent être engagés sur une voie spirituelle à quel point il s’agit de quelque chose de sérieux, de vital pour eux. En fait, il s’agit de la chose la plus importante qui soit, de ce qui peut donner sens à la vie et qui justifie notre existence sur ce globe. Or la plupart des gens ne savent même pas ce qu’ils cherchent vraiment dans une pratique spirituelle et ils se contentent bien souvent d’une simple approche intellectuelle. De plus, ils ont beaucoup de mal à comprendre la nature des efforts qui leur sont demandés ainsi que le genre de difficultés qu’ils vont rencontrer en route.

S : Est-ce que la première des difficultés n’est pas l’ignorance ?

S.M. : C’est tout à fait vrai, dans le Dhammapada, le Bouddha affirme que l’ignorance est la pire des souillures. L’ignorance dont il s’agit là est en vérité non pas une ignorance intellectuelle de la doctrine bouddhiste ou de toute autre doctrine, mais l’ignorance de notre véritable nature, de notre Nature-de-Bouddha que nous portons déjà en nous et qu’il nous faut, par des efforts incessants, arriver à découvrir avant que la mort ne s’empare de nous.

C’est la reconnaissance de cette Nature-de-Bouddha en nous par une expérience directe, et non par une conviction intellectuelle, qui constitue l’illumination. Il faut toutefois préciser qu’il existe plusieurs degrés d’illumination et que l’illumination ne signifie pas la libération.

Un certain degré d’illumination représente en fait le premier pas indispensable pour commencer une véritable pratique, car c’est seulement alors qu’on a clairement fait la discrimination entre l’aspect de soi-même auquel on doit renoncer et l’aspect supérieur et impersonnel en soi-même vers lequel on doit se tourner.

Toutefois, même alors, le chemin est encore très long. En effet, tant qu’on n’est pas capable de rester tout le temps avec cet aspect de notre nature qui est déjà parfait, on retombe inévitablement dans l’autre aspect de soi, soumis à l’impermanence et sujet à la souffrance, cet aspect inférieur de soi-même qui n’est qu’un agrégat d’influences et de conditionnements comme le bouddhisme l’a clairement expliqué.

S : le Bardo Thodöl (le Livre des Morts Tibétains) parle de reconnaissance de la « Claire Lumière », est-ce la même chose que cet aspect supérieur dont vous parlez ?

S.M. Tout à fait, j’ai d’ailleurs traité cette question de la mort et de la confrontation avec cette Claire Lumière dans tout un chapitre de ce dernier livre. C’est parce que nous portons en nous cet aspect supérieur de notre double nature que dans le Bardo Thodöl, le mourant est interpellé par ces mots : « O noblement né » Nous sommes en fait d’origine divine.

S : Vous avez prononcé un mot étrange, et même étranger, chez les bouddhistes, le mot « divin ». Dans vos livres, vous utilisez un vocabulaire qui est parfois totalement bouddhiste, par exemple quand vous soulignez la précarité et l’impermanence de l’existence terrestre ainsi que la souffrance de cette forme d’existence, et parfois, vous parlez plus comme un mystique. Vous considérez-vous comme bouddhiste ?

S.M. : Je me considère comme bouddhiste en ce que je reconnais dans le bouddhisme le chemin spirituel le plus complet qui insiste à la fois sur l’importance d’un travail sur soi dans la vie pour transformer les tendances indésirables ainsi que sur la méditation et la concentration intenses qui sont indispensables pour découvrir en soi cet aspect impersonnel qui est au delà du temps et de l’espace.

Si l’on ne s’attache qu’à étudier le fonctionnement des constituants de notre personnalité ordinaire, autrement dit de l’ego impermanent et imparfait, on manque le but d’une pratique spirituelle et on ne pourra jamais atteindre l’aspect supérieur que l’on porte en soi et qui n’est que Être, Conscience et Félicité.

D’un autre côté; si on ne veut que rechercher ardemment cet aspect supérieur en négligeant l’étude de soi et de ses tendances indésirables, on ne pourra aller bien loin et l’on sera toujours appesanti par tout ce qui est non transformé en soi-même.

Comme vous l’avez souligné, ma vision du monde rejoint celle du bouddhisme, je vois l’impermanence de tout ce sur quoi se pose mon regard ainsi que la souffrance qui afflige tous les êtres, leur insatisfaction fondamentale ne pouvant être comblée par quelque chose appartenant au monde des sens.

Certainement je me sens un mystique, car, grâce à des expériences indubitables, je sais qu’il existe quelque chose de plus haut que le petit moi habituel de l’homme.

S : Est-ce que vous diriez que le mysticisme existe dans le Bouddhisme ?

S.M. : Pour moi il ne peut en être autrement puisque toute quête spirituelle véritable doit déboucher sur l’expérience de la Transcendance.

Les contextes religieux des différentes traditions du monde peuvent être différents, mais l’expérience intérieure est la même. Catherine de Sienne déclarait : « mon moi est Dieu », un soufi célèbre fut tué pour avoir affirmé : « Je suis Dieu », et Ramana Maharshi disait : « La Conscience épurée du mental est ressentie comme étant Dieu ».

Il existe à l’heure actuelle chez beaucoup de bouddhistes une incompréhension du but de leur pratique qui leur est tout à fait préjudiciable et les empêche même de comprendre la sorte d’effort exigée d’eux s’ils veulent un jour parvenir à l’Éveil.

Effectivement Dieu n’est pas le vénérable vieillard soutenu par des anges tel que peint par Michel-Ange sur le spectaculaire plafond de la Chapelle Sixtine. Il est difficile en Occident de se libérer des associations de mots dus à des schémas culturels représentant un Dieu anthropomorphe.

S : Mais vous-même vous venez de quelle religion ?

S.M. : Mes parents ne pratiquaient aucune religion et, je ne me souviens pas étant enfant être jamais entré dans un quelconque lieu de culte. Nous avons habité dans différents pays du Moyen Orient où nous avons connu pas mal de tribulations ; mes parents étant d’origine anglo-indienne, nous avons échappé à plusieurs reprises à des massacres perpétrés par des fanatiques religieux. J’en ai gardé une profonde aversion pour toute croyance aveugle.

En raison de ce contexte particulier, je ne suis jamais allé à l’école et je n’ai appris à lire et à écrire qu’à l’âge de dix-neuf ans ; nous venions d’arriver en Angleterre lorsque la seconde guerre mondiale éclata. Étant sujet britannique, je fus affecté à la Royal Air Force comme simple soldat dans le personnel au sol. C’est là que je rencontrai un aumônier d’une extrême bonté qui m’apprit des rudiments de lecture, d’écriture et de calcul. Ce manque d’instruction a toujours constitué un sérieux handicap pour moi ; et il m’a fallu l’aide, sur le plan grammatical, de ma femme pour mener à bien la traduction du Dhammapada ainsi que l’écriture de mes livres.

S : Pouvez-vous nous relater les circonstances qui déterminèrent votre engagement spirituel ?

S. M. : Quelques années après la fin de la guerre, j’ai fait la connaissance d’un homme qui avait de hautes aspirations spirituelles. C’est chez lui que je vis pour la première fois de ma vie une statue de Bouddha. C’était une assez grande statue d’un bouddha assis en posture de méditation, de près d’un mètre de haut, incrustée de pierres de couleurs qui brillaient à la lumière. Ce visage serein aux yeux clos fit surgir en moi un sentiment impossible à décrire, comme si je voulais me souvenir de quelque chose appartenant à un passé insondable sans pouvoir le formuler en mots. Lorsque je rentrais chez moi, je me sentis poussé par je ne savais quelle force mystérieuse à prendre la même posture que ce Bouddha : j’ai fermé les yeux et j’ai commencé à méditer !

Tout de suite, j’ai senti la nécessité non seulement d’une concentration intense durant la méditation, mais aussi durant la vie active, et j’inventai pour y parvenir toutes sortes d’exercices de concentration. Je dois dire que j’ai été privilégié de connaître rapidement de puissantes expériences spirituelles qui me permettent de dire, sans nul doute possible, qu’il existe en l’être humain quelque chose d’autre qui le dépasse, quelque chose qui seul peut le combler.

L’existence et la nature de cette Transcendance demeurent un sujet de controverses chez ceux qui n’ont qu’une approche intellectuelle du bouddhisme ; mais ceux qui ont eu cette expérience à un degré suffisamment fort se reconnaissent entre eux et comprennent tout à fait les descriptions qui en ont été faites au cours des âges, que ce soit par un Maître zen comme Dogen ou un mystique chrétien comme Maitre Eckhart.

Il faut dépasser les idées reçues et l’aversion (qui résulte d’un conditionnement) que l’on peut ressentir envers certains mots pour comprendre que le Divin, ou le Brahman (terme hindou) représentent la même expérience que la « Nature de Bouddha ». Et cet Absolu peut et doit être expérimenté en soi avant que la mort ne nous emporte. N’est-ce pas la chose la plus extraordinaire que d’avoir, en tant qu’être humain, la possibilité de cette découverte monumentale ?

Grâce à une intense concentration durant la méditation, permettant à un chercheur de se décoller de son état d’être et de conscience ordinaire, l’Infini peut être appréhendé comme un état de Pure Conscience Ethérée, dans lequel on perd son individualité coutumière ; il s’agit d’un Vide sacré qui n’est pas un néant, mais le Dharmakaya, cette Claire lumière Fondamentale, décrite dans le Bardo thödol dans les termes suivants :

« Et maintenant, tu es sur le point de l’expérimenter dans sa Réalité dans l’état du Bardo ; dans cet état du Bardo, toutes choses sont comme le ciel sans nuage et l’intellect immaculé et nu est pareil à une vacuité translucide sans circonférence ni centre. A ce moment, connais-toi toi-même et demeure dans cet état. »

Autrement dit, cette injonction « connais-toi toi-même » associée à « demeure dans cet état » signifie que notre véritable moi, notre véritable nature est un état, un état impersonnel de la plus grande subtilité, qui nous libère de toutes les limitations et imperfections liées à l’individualité.

S : Les instructions du Bardo Thodöl sont lues précisément pour que les personnes qui n’ont pas reconnu de leur vivant cette Claire Lumière puissent être libérés au moment de la mort.

S. M. : Ces paroles doivent s’appliquer non seulement à l’état que l’on connait après la mort, mais à l’état que l’on doit, par des efforts appropriés, arriver à expérimenter durant la méditation. Bien qu’il soit tout à fait important et nécessaire de préparer un mourant à tourner ses pensées vers quelque chose de plus haut au moment où il quitte ce monde, il faut comprendre, ainsi que cela est clairement répété dans le texte même et dans les commentaires du Bardo Thodöl, que si quelqu’un n’a pas reconnu, même à un faible degré, cet état de son vivant, il ne lui sera plus possible de le faire après la mort.
Il y a un travail spécifique de renoncement à l’attachement que l’on porte au tangible et au monde des sens qui doit se faire quand on est encore dans un corps, ainsi qu’un renoncement à l’individualité coutumière que les gens croient faussement être eux-mêmes.

S : Justement, ce qui a différencié le bouddhisme de l’hindouisme, c’est l’insistance du Bouddha sur le fait qu’il n’y a rien de permanent que l’on puisse appeler soi-même.

S.M. : Il faut faire une claire distinction entre le moi ordinaire (que le christianisme appelle le vieil homme) et le Soi, que l’hindouisme dénomme également Atman (et qui est aussi appelé âme ou esprit dans la terminologie chrétienne actuelle.)

Il faut replacer le Bouddha dans le contexte indien de son époque. On a tendance à oublier qu’Il était Indien et donc que son enseignement était nourri du contexte culturel de l’hindouisme.

Il rejetait la notion de « jiva », c’est-à-dire le fait qu’un homme arrivé à la fin de sa vie, restant ce qu’il est, rejette simplement son corps usé pour en retrouver un nouveau dans un enchaînement sans fin d’existences. Il insistait sur le fait que l’être humain est changeant d’instant en instant et que son individualité coutumière, résultante à la fois des influences de son environnement et de la manière dont il a vécu, ne peut subsister telle quelle après la mort — une conception qui est le souhait de bien des gens et qu’il est courant de rencontrer en Inde et même en Occident.

En revanche, l’identité de l’Atman et du Brahman, c’est-à-dire l’identité entre la nature supérieure de l’être humain et la Divinité Suprême est quelque chose qui était évidente dans le contexte culturel hindou et que le Bouddha a reconnu dans le sutra : “Il est, ô disciples, un non-né, non-produit, non-créé, non-formé. S’il n’y avait pas, ô disciples, ce non-né, non-produit, non-créé, non-formé, il n’y aurait pas d’issue pour le né, le produit, le créé, le formé. Mais, puisque, ô disciples, il est un non-né, non-produit, non-créé, non-formé, à cause de cela, il est une issue pour le né, le produit, le créé, le formé.” (Udhâna, VIII).

On retrouve cette connaissance dans le Christianisme lorsqu’il est dit que l’homme a été conçu à l’image de Dieu, et que son âme est immortelle. Il faut comprendre là qu’il s’agit de l’aspect impersonnel de son être et non pas, comme les gens se l’imaginent de façon naïve, de leur moi ordinaire ou ego.

C’est cette ignorance de cet aspect de leur être qui est la source de toutes les souffrances qui affligent les êtres humains, c’est pourquoi le Bouddha a dit : « Éliminez cette souillure et devenez purs, ô bikkhus ».