Introduction à Aurobindo et son ashram


09 Jul 2010

Trois textes sur Aurobindo et son ashram. L’oeuvre d’Aurobindo commençait à être traduite en France. Aurobindo est décédé en 1950

SHRI AUROBINDO par R. Linssen

(Revue Spiritualité. No 37-38. Décembre-Janvier 1948)

Résumé d’une conférence donnée à Bruxelles par Ram Liussen, comme introduction à celle de Mme Marguerite Bangerter sur « Shri Aurobindo et son Ashram ».

Parmi les œuvres fondamentales de Shri Aurobindo, nous citerons les commentaires de la Bhagavad Gîtâ, l’Isha Upanishad, les Bases du Yoga et la Synthèse des Yogas.

Le titre de ce dernier ouvrage situe à lui seul la position spirituelle du grand penseur hindou. L’enseignement de Shri Aurobindo est véritablement constitué par une synthèse de tous les yogas.

Qu’est-ce que le Yoga ? Yoga et religare ont sensiblement la même étymologie : c’est réunir, relier. En fait : lier à nouveau. Relier quoi ? Relier le fini humain à l’infini divin comme le diraient certains mystiques.

Encore faut-il que, pour être réelle, cette expérience englobe tous les éléments constitutifs de la personne humaine. Aucune réserve ne peut être admise dans la transformation, dans le don qui s’effectue du fini à l’infini.

Le yoga de Shri Aurobindo est un yoga intégral. Jusqu’à nos jours, de nombreuses sectes hindoues se sont spécialisées. Les unes prétendent réaliser la découverte du divin par la seule voie de l’Amour, de la dévotion. Ce sont les Bhakta Yoguins.

Les autres prétendent réaliser la vie divine par la voie de la connaissance. C’est le cas des jnana-yoguins.

D’autres encore se sont spécialisés dans la maîtrise du corps physique, sa purification, son assouplissement. Ce sont les hatha-yoguins.

D’autre encore pratiquent spécialement le développement des forces latentes de la vie psychique. Ce sont les Raja-yoguins.

A quoi servent toutes ces richesses acquises, disent certains, si elles ne s’expriment pas dans des actes ? C’est la position des karma-yoguins.

Ces différentes spécialisations ont apporté au cours des siècles des résultats étranges : des êtres extraordinairement développés dans leur spécialisation, mais manquant d’équilibre.

Le yoga de Shri Aurobindo est constitué par la synthèse naturelle de tous les autres; ce qui nous apparaîtra logique et inévitable.

Dans la mesure où l’intelligence se développe réellement, elle aboutit à donner à l’homme une vision d’ensemble de l’Univers, où celui-ci prend conscience de la juste place qu’il occupe dans la hiérarchie des êtres et des choses.

Toute véritable connaissance, effectuée en pur « jnana-yoga », doit aboutir à la découverte de l’Unité du monde, unité de la Vie.

Elle doit se parachever d’un état d’amour qui embrasse l’univers entier. Ainsi, la compréhension de l’unité du monde du jnana-yoga, doit se compléter d’un contenu émotionnel inhérent à l’amour du monde.

Mais cette connaissance et cet amour s’expriment par un corps matériel. Il existe certaines conditions dans lesquelles le corps offre de plus grandes facilités d’expression des principes spirituels qui l’habitent. Le hatha-yoga étudie principalement ces conditions.

Il envisage quels sont les exercices physiques, les régimes, qui permettront au corps de se perfectionner, de s’affiner davantage, de telle façon qu’il puisse devenir un instrument de plus en plus souple, docile, des énergies intellectuelles et affectives développées par les jnana et bhakti yogas.

Nous saisissons donc la complémentarité qui lie naturellement le jnana yoga, le bhakti yoga et le hatha-yoga. Les mêmes remarques peuvent se faire pour le raja-yoga.

Mais la caractéristique essentielle de Shri Aurobindo se manifeste par l’exigence d’une matérialisation intégrale des énergies spirituelles, par une spiritualisation complète de tous les éléments matériels qui nous constituent. C’est au fond, un karma yoga intégral, un yoga de l’action, exprimant, dans les moindres détails de la vie quotidienne la richesse infinie qui réside aux ultimes profondeurs de notre cœur.

Pour concrétiser davantage la position de Shri Aurobindo, nous citerons l’une des pensées fondamentales de l’Isha Upanishad, commentée si abondamment par le grand sage: « L’homme est dans un corps, pour se réaliser par l’action ».

Il doit donc exprimer les richesses de l’esprit dans la matière et par la matière. Nous devons comprendre l’immense portée de régénération morale et effectivement sociale qui se trouve impliquée dans de telles considérations.

Cette tendance marque un revirement fondamental dans la pensée des élites de l’Inde moderne. En effet, durant de nombreux siècles, les Sages de l’Inde ont opposé un refus catégorique aux exigences de la vie matérielle. Une fin de non-recevoir absolue a été donnée à tous les problèmes posés par l’existence du monde extérieur. Les Hindous, dans les siècles passés, s’étaient uniquement préoccupés de la réalité intérieure du monde.

Durant de longues années, les sages subirent la fascination des seules splendeurs du monde spirituel. Cet exclusivisme était faux. Cette erreur fut en partie responsable du laisser-aller matériel où faillit sombrer tout une partie de l’Orient. Ceci est cependant loin d’être aussi grave que voudraient le faire supposer des propagandistes tendancieux qui ont tout intérêt à minimiser la grandeur des Orientaux.

Dès la moitié du 19e siècle, une équipe de grands penseurs et sages hindous réagirent énergiquement contre le laisser-aller matériel qui a tant nui à la santé des populations. Nous pensons à Sarasvati, Ramakrishna, Vivekananda, Tagore, Gandhi et surtout à Shri Aurobindo.

Jusqu’alors, l’essentiel de la vie spirituelle résidait dans des entraînements d’ordre psychique : méditations, contemplations, réclusions dans des forêts ou cavernes, extases mystiques où le chercheur était ravi au monde matériel par la fascination qu’exerçait sur lui la Lumière intérieure.

Loin de nous, l’idée de contester la valeur de cette expérience. Mais elle n’est qu’un pas. Elle doit se parachever d’une réalisation entrevue et développée par Shri Aurobindo. Dieu est à la fois esprit et matière, comme le disent les grands sages tibétains et Krishnamurti.

Le but du Yoga étant la réalisation du divin, il est évident que tout homme qui ne regarde que l’aspect spirituel du monde, — en fuyant obstinément l’aspect matériel, — est incomplet.

Celui qui a réellement perçu la lumière divine au delà du voile de la matière, peut revenir vers la matière. Mais il la reverra transfigurée à la lumière de sa perception nouvelle. Pour lui, plus un grain de poussière n’est sans valeur, car au delà de son aspect matériel et transitoire, il percevra la spiritualité et l’éternité du divin qui en forme l’essence et la substance mêmes. N’oublions pas que si les formes sont illusoires, évanescentes, c’est cependant par les formes que « Dieu » a rendu pour nous Son langage le plus accessible.

Shri Aurobindo nous fait comprendre que la vie spirituelle pourrait arbitrairement se diviser en deux étapes, se réalisant parfois simultanément.

Une première étape, où l’homme ayant compris l’impermanence de tout ce qui vit dans le monde extérieur, recherche une permanence dans le monde intérieur ou spirituel. La plupart des yogas traditionnels en restent là.

Mais Shri Aurobindo envisage surtout une seconde étape, où les énergies spirituelles- découvertes dans les profondeurs de la conscience doivent s’exprimer en gestes, en actes, ici, à la surface, c’est-à-dire dans la vie quotidienne. Les richesses que le mystique a découvertes dans le monde de l’esprit doivent s’exprimer dans la matière et par la matière, sans quoi, elles n’auraient aucune portée sociale.

A l’appui de cette thèse, Shri Aurobindo développe des commentaires des écrits les plus anciens de l’orthodoxie védique, et redonne aux éternelles vérités des Upanishads, la sève d’une vitalité nouvelle et d’une compréhension parfaitement adaptée aux exigences de notre époque.

En effet, à l’heure actuelle où la science nous démontre que la matière n’est que de l’énergie emprisonnée, il apparaît de plus en plus que les sages antiques avaient prévu de bien profondes vérités lorsqu’ils affirmaient que cette matière apparemment immobile n’était que de « l’esprit emprisonné et involué ».

La mission splendide qui échoit à l’homme consiste précisément à transmuer cette matière, à la sublimiser à l’image de la lumière divine qui en constitue l’essence même.

Cette vérité se trouve admirablement exposée par un disciple de Shri Aurobindo, Nolini Kanta Gupta, dans « Vers la Lumière », (page 51) :

« Le commencement de la création est l’objectivité de soi. Le divin sortit de Lui-même et se « mit au dehors », afin de pouvoir Se contempler Lui-même, et établir un système de relations infinies avec Lui-même. La manifestation — lîlâ — est le déroulement de ce complexe d’objectivation de soi. Dans le procédé de cette objectivation de soi, la possibilité d’un mouvement de dénégation de soi devint en apparence inévitable la dénégation de soi fût l’extrême limite, le terme final de l’objectivation de soi. Le divin permit sa propre annihilation afin de pouvoir à travers elle atteindre à sa propre réalisation la plus complète. Dans l’esprit il n’y a que lumière. Mais l’ombre fut permise ici-bas car elle était le véhicule dans lequel la lumière spirituelle devait être incarnée pour devenir réelle dans la matière et par la matière et en tant que matière. Là où se trouve la plus grande dénégation, la vraie perfection de l’affirmation du Divin doit surgir. »

Ces pensées d’une élévation magnifique expliquent assez bien, surtout dans leur fin, le processus de la spiritualisation de la matière dont l’homme se fait l’auxiliaire dans la vie spirituelle.

Quoique des réserves doivent être formulées métaphysiquement à l’égard d’un « commencement » de la manifestation qui présupposerait que le divin fut incomplet, le restant de cet exposé reste admirable, et nous fait comprendre en quoi consiste la spiritualisation de tout notre être.

Et ce qui pour nous prend une valeur suprême, c’est qu’en tous cas Shri Aurobindo constitue l’incarnation vivante du message dont il est le porte-parole.

Nous ne pouvons que conseiller à nos lecteurs, à nos membres, la lecture approfondie de son œuvre. Elle nous permettra de gravir pas à pas la route des hauts sommets tout en traversant les expériences difficiles du quotidien.

Elle nous permettra de porter dans chacun de nos actes d’une façon vivante, l’empreinte de l’éternelle loi d’Amour qui nous conduira à la Joie divine.

Ram LINSSEN

SHRI AUROBINDO ET SON AHSRAM

(Revue Spiritualité. No 37-38. Décembre-Janvier 1948)

Sous ce titre nous avons récemment reçu de Pondichéry une très intéressante brochure, imprimée en français sur les presses mêmes de l’Ashram et écrite par deux Français de qualité qui y vivent: M. Monod-Herzen, docteur ès-sciences et M. Saint-Hilaire, ancien élève de l’École Polytechnique.

Cette précieuse documentation, agrémentée d’une trentaine de photos du plus haut intérêt, nous prouve, comme la récente manifestation du Réarmement Moral à Caux, que l’épanouissement spirituel de l’homme ne le soustrait pas au monde ni ne tarit pas en lui les sources fécondes du travail, mais le rend au contraire infiniment plus sociables, et surtout, plus heureux.

Dans les réalisations de collectivités spirituelles comme celles-ci, qui nous apparaissent comme de véritables îlots émergeant du chaos de la norme actuelle, on discerne les positions avancées de la poussée évolutive qui œuvre en vue de l’établissement d’un règne supérieur. Leurs assemblées nous donnent un aperçu de ce que pourront devenir la société et l’organisation du travail quand l’homme aura changé.

Certains penseront peut-être que tout doit être aisé spirituellement quand on vit dans une communauté où tous poursuivent le même but élevé.

Et, de fait, on doit être heureux dans l’atmosphère d’un groupe de cette sorte où doivent foisonner de précieuses sources d’émulation.

Toutefois il ne faut pas perdre de vue que c’est parce que des êtres changent que le groupe se forme, et non pas l’inverse. C’est après le don de soi que le beau commence. Faire partie d’un ashram comme celui de Pondichéry n’est pas spirituellement une sinécure. Car devenir disciple de Sri Aurobindo, c’est s’assurer, certes, l’immense avantage de bénéficier de son exemple et du réconfort puissant de ses exhortations. Mais c’est surtout être constamment remis devant soi-même et subordonner absolument tout à la recherche ardue et persévérante de l’union avec le Suprême.

Le message de Shri Aurobindo par PH. Saint-Hilaire

(Extraits)

… Sri Aurobindo, en reprenant et en poussant à leur extrême logique la pensée et l’expérience des rishis védiques et en les complétant et les développant par son expérience personnelle, est venu apporter une impulsion nouvelle à la vie spirituelle de l’humanité.

Le Suprême est à la fois unique et multiple; il est simultanément immanent et transcendant; il est personnel et impersonnel tout ensemble, et encore au delà de toutes ces formulations. Chaque religion, chaque système a saisi un aspect de l’Absolu et l’a érigé comme la seule vérité. Mais tous les aspects sont vrais, relativement et partiellement, et faux lorsqu’ils s’opposent aux autres. C’est une grande tragédie que l’esprit humain ne puisse se saisir d’une vérité sans l’opposer immédiatement à sa contre-vérité, tout aussi vraie. Dès qu’on s’élève au-dessus de l’intelligence discursive on perçoit le caractère fallacieux de ces oppositions. Les antinomies ne sont que des problèmes mal posés, des pseudo-problèmes. La science elle-même en a récemment rencontré des exemples remarquables, qui ont donné des chocs douloureux à beaucoup d’esprits durcis : l’espace physique, fini mais illimité; la lumière, de nature à la fois ondulatoire et corpusculaire; la matière, identique à l’énergie.

Rien n’existe que le Suprême. S’il est tout, il est tous les contraires, tous les opposés, tout en restant l’Absolu, au delà de tout. Tout ce qui existe est issu de lui, reste en lui, reste lui. La séparation n’est qu’une apparence. C’est lui qui vit, sent et pense sous une conscience limitée dans tous les êtres. Cette limitation de la conscience suprême, son ensevelissement dans la matière afin d’évoluer un univers complexe par un développement progressif des pouvoirs de cette conscience, est la clé de l’univers. La matière elle-même n’est pas anti-divine. En essence est de même nature que la conscience; elle en est une concrétisation. La matière est en quelque sorte de l’esprit condensé; il n’y a pas de différence essentielle entre les deux; tous les pouvoirs de l’esprit sont enfouis, en sommeil, dans la matière. Le but de l’évolution est de les révéler, de les manifester.

S’il en est ainsi, le monde n’est pas le contraire de Dieu, un endroit d’où Dieu est absent. Il est ici, partout présent. C’est lui qui vit, sent et souffre en chacun de nous et qui, en nous et à travers nous, révèle progressivement ses attributs : beauté, connaissance, pouvoir amour. Le monde n’est pas une création ex nihilo, extérieure à Dieu; il n’est pas une illusion dépourvue de réalité (bien que la vue que nous en avons soit nécessairement limitée et fausse) ; il n’est pas non plus un lieu d’épreuves où des créatures sont placées pour y expier une faute qu’elles n’ont pas commise. Il est plutôt un champ d’expérience où s’élabore, sous une forme gigantesque, une des innombrables possibilités qui existent en puissance dans l’Infini…

… L’harmonie est possible ici-bas dans la matière; la matière est capable de contenir et de manifester la glorieuse perfection de l’esprit…

… Sri Aurobindo affirme que nous sommes arrivés, dans l’histoire de l’humanité, au point tournant capital, où la descente de nouveaux pouvoirs de conscience et leur établissement sur terre, sont prêts de se produire. Sur la crête de la vague évolutive l’homme doit céder la place à un être nouveau.

Peut-on se faire une idée de ce que sera cet être nouveau ? Sans doute vaut-il mieux ne pas conjecturer. De même que le singe ne pouvait prévoir ce que serait l’homme, celui-ci est vraisemblablement incapable d’anticiper et de se représenter ce que sera son successeur. Il aurait tendance à le concevoir comme un homme glorifié, un être où les facultés humaines caractéristiques (intelligence, mémoire, volonté, etc.) atteindront leur apogée : un surhomme, au sens nietzschéen. Il n’en sera certainement pas ainsi. Ce qui le caractérisera sera une nouvelle qualité de conscience, des facultés nouvelles de l’esprit, et non un développement, même une perfection plus grande des facultés existantes. Celles-ci ne disparaîtront pas; mais la priorité appartiendra aux plus hautes…

… L’enseignement de Sri Aurobindo n’est pas un système philosophique, c’est encore moins une doctrine religieuse; il ne renferme aucun dogme. Il nous offre ce qu’il sait et voit; il donne ses explications et ses conseils en réponse aux questions posées. Mais il n’impose aucune de ses vues. Son but est de mettre le disciple à même de connaître à son tour. C’est à cette expérience personnelle qu’il le prépare et le convie. Constamment il affirme qu’en matière de yoga un peu de pratique vaut mieux que beaucoup de théorie. L’étude intellectuelle est une préparation dont on peut se passer; son but principal est de calmer l’intelligence questionneuse et raisonneuse, et d’obtenir qu’elle se soumette, satisfaite, à un mode de connaissance qui la dépasse.

Il est très possible de commencer le yoga sans croire en Dieu, sans même admettre l’expérience suprasensible (pourvu qu’on ne soit pas un négateur obstiné). Ce qui est indispensable c’est l’aspiration intense du cœur et de l’esprit vers une vie plus vraie, plus belle, plus pure, plus vaste, et qu’on soit prêt à tout donner pour la réaliser.

Sri Aurobindo n’a pas de prétention à la nouveauté. Son enseignement est une formulation dans le langage de notre époque d’une partie de la connaissance suprême. Ce qu’il traduit est éternel et immuable, bien que la traduction, la formulation, doive nécessairement être partielle et adaptée aux conditions du moment…

… Quelle est la méthode du yoga de Sri Aurobindo ? Elle est à la fois simple et complexe. Simple, parce que ses principes directeurs sont aisés à saisir et peu nombreux; complexe, parce qu’elle doit s’adapter à l’infinie variété de la vie et de l’être humain…

… Comme la transformation de l’être à laquelle il vise doit être intégrale, il ne saurait être question d’y soustraire aucun élément de la nature humaine, aucune faculté, aucune acquisition individuelle. Tout ce qui est doit être pris et accepté comme point de départ tel qu’il est. Mais rien non plus ne peut être conservé tel qu’il est à ce point de départ: obscurci, déformé, perverti, par les forces de l’ignorance. Il faut surtout éliminer l’égoïsme individuel et le désir, car ils sont à l’origine de la perversion…

…La destruction du désir et de l’égoïsme ne peuvent s’atteindre par les seules méthodes de répression. Celles-ci peuvent empêcher les manifestations du désir, mais elles risquent de le refouler dans le subconscient où il demeure caché, hors de l’atteinte de la volonté consciente, attendant son heure. L’ennemi reste dans la place, d’autant plus dangereux qu’on le croit mort. D’ailleurs la répression ascétique engendre un dessèchement et un repliement. En même temps que la mauvaise herbe, beaucoup de plantes à fleurs périssent. Or le disciple du yoga intégral vise à l’accomplissement non à l’amputation, à une plénitude riche des pouvoirs de l’esprit non à un appauvrissement stérile. La tâche est donc plus ardue; il faut l’aborder autrement.

Une des premières constatations que fait celui qui plonge dans la vie intérieure est la complexité de sa propre nature, mentale, vitale et physique. Il se trouve en présence d’un grand nombre d’éléments distincts, qui ont une existence propre et souvent tirent chacun de leur côté. L’être humain est un champ de conflit de tendances contradictoires. Il est de première nécessité d’unifier ces forces divergentes, de les amener à se soumettre à la volonté centrale. C’est un processus long et difficile, si l’on veut dénouer les liens et non les trancher. L’une après l’autre chaque partie sera prise, étudiée, comprise, convertie et transformée. Chaque chose sera remise à sa place, purifiée du désir égoïste, soumise à la direction profonde, rendue et limitée à sa fonction propre…

… Le secret du yoga est d’obtenir la descente de la Grâce divine, qu’elle se charge du travail de transformation et le mène à son accomplissement victorieux.

Pour provoquer cette descente de la Grâce divine, un seul moyen est donné à l’homme et c’est une attitude intérieure faite de trois mouvements essentiels: l’aspiration, le don de soi et le rejet des mouvements faux.

L’aspiration initiale vers la lumière, la paix, la pureté, la perfection doit s’éclairer et s’intensifier, devenir une grande flamme ardente qui brûle toute droite, sans vaciller. C’est plus qu’une prière formulée, c’est l’appel du cœur au Divin accompagné de la volonté d’ouvrir toute la nature et de la transformer. A l’appel, la Grâce divine répond toujours, mais le don de soi est la condition pour qu’elle soit reçue et puisse agir.

Le don de soi, de tout ce que l’on possède, de tout ce que l’on est, de chaque partie de l’être et de chacun de ses mouvements, doit être sincère, c’est-à-dire sans calcul ni réserve. Un discernement vigilant devra déceler, à travers le subterfuge et l’hypocrisie, tout ce qui vient à nous des puissances de l’ignorance et le repousser sans faiblesse…

… Nous toucherons quelques mots du rôle du maître dans le développement spirituel du disciple. On peut dire que son action s’exerce de trois façons. La première se transmet par l’enseignement écrit ou oral, les instructions, les conseils. La deuxième est transmise par l’exemple: le maître est en effet celui qui a réalisé l’union divine et dont la vie est une manifestation de cette union. La troisième provient de l’influence invisible et de l’action occulte. C’est certainement la plus importante des trois; elle est une réalité tangible et constante pour le disciple avancé.

L’Ashram par Gabriel Monod-Herzen

(Revue Spiritualité. No 39-40. Février-Mars 1948)

(Extraits)

… A vrai dire quand Sri Aurobindo se fixa à Pondichéry en 1910, en compagnie de quatre compagnons des jours passés, il n’avait nul désir de devenir un gourou, un instructeur spirituel et nulle intention par conséquent de former un ashram.

Mais il était décidé à suivre, sans rien en négliger, la voie qu’il découvrirait comme bonne au cours de son yoga. Or de nouveaux venus s’ajoutaient peu à peu aux premiers compagnons. De quatre on passait à dix, puis à vingt-cinq. Et la passion patriotique qui avait soulevé les premiers de ces hommes se transmuait en un idéal de perfection humaine vécue.

En 1920, une Française qui avait découvert pour sa part la nécessité de voir la perfection spirituelle s’exprimer dans la vie matérielle, vient vivre près du groupe. Sous son influence, la vie autour de Sri Aurobindo s’organise et commence à refléter l’idéal qui l’anime. En 1925 ces disciples, qui vivent dans plusieurs maisons, voient leurs vies s’organiser en un groupement analogue à une famille, et moins d’un an plus tard, Sri Aurobindo, ayant décidé de se retirer de toute participation directe à la vie de la communauté, confie ses disciples à celle qui sera désormais la Mère: l’Ashram s’est constitué.

Un ashram est une communauté groupée auprès d’un instructeur en vue de vivre selon un certain idéal spirituel. Ce n’est ni une société, ni un monastère. Un ashram n’a besoin ni de statuts, ni de règles; les indications de l’instructeur en tiennent lieu. Ce pourrait être là une dictature, mais ce ne l’est pas, chacun, tout en acceptant les règles qui font de lui une partie harmonieusement liée à l’ensemble, n’en a pas moins toute sa liberté intérieure.

Cette liberté se manifeste très fortement dans l’Ashram de Sri Aurobindo. Elle est un élément caractéristique du climat qui lui est propre. En effet, là où l’idéal est un abandon du monde au profit de l’esprit, une certaine uniformité se constitue parmi les vies diminuées. Mais ici l’idéal est un accomplissement au cœur même de l’être matériel, un rayonnement qui doit pénétrer dans chaque acte. La personnalité, loin de se réduire à n’être qu’un support, doit se développer et devenir une expression de plus en plus parfaite de l’esprit qui l’anime.

Quand on compare, après quelques années d’absence, la vie et l’attitude d’un des disciples de l’Ashram de Pondichéry, ce qui frappe le plus est ce développement que chaque personnalité a suivi, selon sa propre nature. Et ceci dans chaque domaine, c’est-à-dire pour presque chaque aspect de la vie, car les cinq cents disciples de Sri Aurobindo, dont les soixante maisons sont dispersées en ville, forment plus qu’un village. Presque tous les métiers y sont représentés : cultivateurs, forgerons, poètes, mécaniciens, chanteurs et écrivains, artistes et comptables; on y trouve de tout, et chacun, comme dans une république idéale exerce avec joie son activité.

Cette joie est un caractère essentiel. Elle est si vraie, si forte, que même en croisant les disciples dans les rues, elle frappe : ce sont des hommes heureux.

Il y a sans doute plusieurs causes à cette joie, dont certaines sont toutes intérieures, mais parmi les autres deux prédominent. Tout d’abord cette activité n’est pas payée. Le disciple reçoit tout de l’Ashram, c’est-à-dire de son instructeur, auquel il a tout donné lors de sa venue. Il n’y a donc plus de « métier » au sens ordinaire du terme, il y a une activité accomplie parce qu’elle doit être accomplie, et que l’on s’efforce d’accomplir parfaitement, car toute perfection est une expression du Divin. « Le yoga, dit la Gita, c’est l’habileté dans les œuvres. » (11,50)

En second lieu chacun exerce une activité qui correspond à sa vraie nature, à la loi propre de son être. Il n’est pas rare de voir un disciple récemment arrivé changer de métier. Tel qui chantait, devient comptable; le bourgeois devient musicien, le professeur poète, l’officier paysan. Aucun de ces changements n’est le résultat de tests, d’examens d’aptitude, mais l’accomplissement d’un désir intérieur, d’une poussée qui n’est que la voie de l’être vrai qui veut harmoniser l’activité extérieure à la réalité profonde, Cette harmonie est une condition du bonheur, l’expérience de l’Ashram le prouve. Elle montre aussi que Sri Aurobindo a raison quand il voit dans les tendances les plus simples et les plus générales de l’être humain, désir de bonheur et de perfection, l’expression fruste et malhabile de possibilités, c’est-à-dire des étapes futures de notre évolution.

Cette multiplicité d’activités pose de nombreuses questions techniques, et l’Ashram les résout à l’inverse des entreprises habituelles. En effet, il nous est habituel de décider d’abord la création d’une blanchisserie, puis de chercher un blanchisseur, alors que c’est ici généralement l’inverse qui se produit : c’est parce qu’un disciple manifeste un don prononcé pour une activité donnée que celle-ci est mise en œuvre.

C’est ainsi que l’Ashram a ouvert successivement des ateliers de menuiserie et charpenterie, un autre de mécanique, une forge, une boulangerie, une blanchisserie, une ferme et une imprimerie. Dans chacune de ces entreprises, la direction et la surveillance sont confiées aux disciples; c’est eux aussi qui assurent une part de la main d’œuvre, le complément étant fourni par des ouvriers de l’extérieur. Pourtant seuls les disciples sont admis à s’occuper de tout ce qui touche à la nourriture.

Dans un climat comme celui de l’Inde, les questions alimentaires ont une importance primordiale. L’Ashram est arrivé à déterminer un régime simple, substantiel et parfaitement sain. Sa préparation est faite avec une propreté rigoureuse au moyen des ustensiles traditionnels indiens…

…Un jour l’Ashram eut une possibilité magnifique de construire une maison. Il faut dire que le nombre croissant des disciples dans une ville aussi peuplée que Pondichéry crée un problème chronique du logement. Aussi l’idée de réunir en un grand immeuble une cinquantaine de disciples fut-elle accueillie d’enthousiasme le jour où la générosité d’un donateur permit l’entreprise; on décida de baptiser cet immeuble « Golconde » …

…Cet immeuble contient une installation de toilettes, lavabos et lavoirs complète avec eau chaude dont la température est réglée automatiquement; un séchoir est sur le toit.

Le mobilier est entièrement fait dans les ateliers de l’Ashram et comprend sans plus — tout ce qui est réellement nécessaire: armoires, bibliothèques, penderies, chaises, tables, lits. Chacun de ces meubles a été étudié spécialement en vue de son utilisation dans un pays chaud, parfois humide et toujours infesté d’insectes, et chacun d’eux est une réussite.

Ces meubles si parfaits ont été la cause de grandes difficultés. La maison a été terminée pendant la guerre. Or à ce moment le bois dur a été réquisitionné par l’armée et la fabrication des meubles s’est tellement ralentie qu’une partie de Golconde est restée vide.

Elle ne le restera plus longtemps; le nombre des habitants de l’Ashram s’est en effet accru brusquement le jour où des enfants y ont été acceptés.

Pendant des années ils en avaient été exclus absolument. La calme insistance de la vie a fini par les y faire pénétrer. Des parents sont venus qui ne pouvaient confier à personne leurs enfants et, un jour (c’était pendant la dernière guerre) on a créé une école pour les éduquer et une maison pour loger ceux qui ne pouvaient rester prés de leurs parents.

L’école de l’Ashram n’a pas été faite pour permettre aux enfants d’obtenir un diplôme; comme toute autre activité des disciples, le travail ici ne rapporte rien, rien que l’épanouissement de l’être. L’école de l’Ashram est faite pour les enfants et les enfants l’aiment.

Deux caractères y dominent : l’importance donnée aux sports et à l’éducation. Les sports, soit sous forme de jeux, soit sous forme de gymnastique, sont pratiqués tous les jours, par les jeunes filles comme par les garçons. L’idée du sport féminin est totalement étrangère aux programmes classiques d’éducation indienne et l’école de l’Ashram est le seul établissement de Pondichéry où il soit pratiqué; c’est aussi le seul où le sport masculin a la meilleure part. J’entends par là qu’il est réellement sportif, qu’il tend à développer chez le jeune être non pas le sens de la compétition, mais le sens de l’équipe et de la libre discipline. Cela est certainement dû à la qualité des instructeurs, mais celle des enfants et l’atmosphère générale y sont aussi pour quelque chose. Il est bien remarquable, par exemple, d’être arrivé à entraîner des boxeurs qui s’opposent sans se battre.

C’est là une manifestation de l’importance donnée dans l’école à l’éducation. On veut y faire avant tout des femmes et des hommes de qualité supérieure. Dans ce travail, l’instructeur a une part, et une part importante, mais qui reste subordonnée à l’ensemble, et les résultats obtenus jusqu’à présent justifient largement cette manière de voir.

Le travail scolaire et la culture physique ne sont du reste qu’une partie de la vie de la jeunesse de l’Ashram. L’école accueille les enfants des disciples de 4 à 18 ans. Les petits passent leur journée à l’école, et ils y sont si heureux qu’il n’est pas rare de découvrir qu’un petit frère, ou une petite sœur s’est subrepticement glissé en classe avec ses aînés et refuse absolument d’en sortir.

On sait les excellents résultats obtenus dans certaines écoles ­— aux Roches par exemple — en occupant régulièrement les plus grands élèves à des travaux manuels, de menuiserie, de reliure, etc. A l’école de l’Ashram de 14 à 18 ans c’est un vrai métier que pratiquent les enfants. Les uns sont mécaniciens, d’autres cultivateurs; bon nombre de jeunes filles travaillent à l’imprimerie. C’est là une innovation qui a de remarquables conséquences.

Tout d’abord aucune idée de hiérarchie sociale entre les divers métiers ne peut se développer chez ces jeunes. Leurs camarades passent une partie de la journée avec eux; une autre est consacrée à diverses activités. L’égalité n’en est pas troublée puisqu’il n’existe aucun salaire qui permette d’évaluer la valeur des différents travaux.

Ensuite l’idée péjorative du métier considéré comme une corvée n’existe pas chez ces écoliers; il est une partie normale et agréable de la vie. Cela aussi est un enseignement.

En ce qui concerne les programmes, ils frappent par la large part faite au français, et par l’absence de tout enseignement religieux ou philosophique. Les œuvres ou la pensée de l’instructeur de l’Ashram n’y sont pas exposées ou commentées.

Il en est de même, du reste, dans le reste de l’Ashram; c’est un fait qui étonne bien des visiteurs. Ces disciples d’un même maître n’assistent à aucune conférence, ne suivent aucun programme d’enseignement.

C’est que chacun d’eux a pour charge de découvrir et de suivre sa propre règle, de déterminer la forme d’instruction qui lui est la meilleure. Chaque disciple a la possibilité chaque jour de se trouver en présence de la Mère. Par des lettres adressées à la Mère il peut demander l’aide qu’il sent lui être nécessaire. Ainsi, dans une parfaite liberté, il suit sa voie.

Vie intérieure et activité extérieure — deux faces d’une vie unique — sont donc différentes pour chacun, et nulle hiérarchie ne marque extérieurement les étapes du chemin parcouru.

Vers la fin de chaque mois, chacun fait connaître, par une lettre adressée à la Mère, ses besoins matériels pour le mois suivant. Et le premier du mois, chacun reçoit, avec la bénédiction de la Mère, ce qu’elle estime lui être vraiment nécessaire. Mais comme la coutume indienne veut que l’offrande accompagne toujours la vue de l’instructeur, chacun échange des fleurs avec la Mère, avant d’en recevoir ce dont il a besoin.

Les fleurs jouent un grand rôle dans la vie de l’Ashram. Il y en a dans toutes les maisons, soit en pots dans les jardins, soit en bouquets sur les tables. Elles offrent leur beauté et leur parfum à tout instant et pénètrent la vie de leur symbole d’offrande du meilleur de soi-même.

Car le grand secret de la vie spirituelle, c’est le don complet de soi, non seulement dans le silence de la méditation, mais aussi dans toutes les activités de la vie…

Gabriel MONOD-HERZEN

La perfection n’est pas un maximum ou un extrême. La perfection est un équilibre et une harmonisation.

Il n’y a pas de fin aux merveilles de l’Univers. Plus nous nous libérons des limites de notre petit ego, plus ces merveilles se révèlent à nous.

Notre vie entière doit être une prière offerte au divin.

MERE