Wei Wu Wei : Introduction à « vivre sans tête »


07 Jul 2009

(Revue Voir – No  6 – Eté 1982)

Ce texte d’introduction au « On Having No Head » de D. Harding, édité par la Buddhist Society de Londres, ne figure pas dans l’édition française, « Vivre sans tête ». En raison de sa rigueur nuancée et de la notoriété de son auteur, il nous a semblé que ce document méritait la publication. (Traduction: Jean Couvrin)

WWW, René Fouéré, Robert Linssen, Francine Fouéré, Natacha (l'épouse de WWW), Douglas Harding

Le conditionnement est tel que certains d’entre nous ont de la peine à croire que Douglas Harding entend nous faire prendre à la lettre ce qu’il nous dit, et cela en dépit de son insistance. Pourtant, ce qu’il exprime, et ses citations le prouvent, tous les grands Maîtres l’ont enseigné à leurs contemporains, chacun à sa propre manière, dans le contexte et l’esprit de son temps. Dans ce petit livre, cela nous est dit à nous dans notre propre génie, d’une façon amusante et personnelle, à tel point que peut-être nous trouvons difficile de croire qu’une si bonne lecture doive être prise au sérieux.

Il partage son expérience personnelle, il la décrit, et il nous dit aussi bien que possible comment nous pouvons avoir cette expérience, nous aussi. Mais je crois qu’il veut s’en remettre à nous, que nous voyions par nous-même en quoi elle consiste. Pour éclaircir ce qui se passe effectivement dans cette expérience, accordons-lui une participation attentive et honnête. Alors peut-être éprouverons-nous moins de timidité et d’incrédulité. Quoi qu’il en soit, peut-être m’accordera-t-il d’émettre quelques suggestions interprétatives?

Commençons par remarquer ce qu’il nous demande. Il nous demande de voir comme de petits enfants, et comme voient les gens à l’esprit simple. Jésus et de nombreux autres Maîtres à la vision intérieure la plus haute n’ont-ils pas dit avec insistance que nous devons en arriver là, pour retrouver notre nature originelle, notre être vrai . Par exemple, il nous demanderait de voir un bateau de guerre à l’horizon tel qu’en fait nous le voyons vraiment: rien d’autre que ce qu’un très jeune enfant prendrait pour un jouet, une chose qu’un adulte pourrait perdre dans la poche de son gilet. Ce bateau, il nous invite à le voir tel qu’il est donné, sans que nous allions imaginer de quoi il pourrait avoir l’air à une distance de 50 yards. De plus, il nous ferait remarquer que si nous regardions sa coque à quelques pouces de distance, nous ne verrions aucun objet reconnaissable du tout.

Qu’est-ce que ceci implique? Que nous devrions percevoir sans former de concepts à propos de ce que nous voyons. N’était-ce pas le cas pour les dix moines de l’anecdote fameuse dans laquelle chacun des moines arrivait seulement à en compter neuf, si bien qu’ils durent supposer que l’un d’entre eux s’était noyé. Mais c’étaient des hommes de grande maturité, si mûrs qu’ils étaient prêts pour l’éveil à l’illumination, Lorsqu’ils comprirent que chacun d’eux était le dixième homme, ils s’éveillèrent tous: le dixième homme était l’homme absent qui était en train de regarder. Chaque moine avait reconnu sa nature originelle – la nature originelle de chacun d’entre nous.

Aussi longtemps que nous conceptualisons chaque perception, nous sommes identifiés à cette propension de l’esprit qui se divise en sujet et objet, laquelle est nommée dualisme ou relativité. Et divisés de la sorte, nous ne pouvons jamais espérer apercevoir ce que nous sommes en tant qu’esprit indivis, puisqu’il nous est impossible de percevoir ce qui est en train de percevoir, ce que nous sommes. Nous ne pouvons pas voir notre tête, devons-nous pour autant en imaginer une? Qui donc voit, et à partir d’où voit-il ? Nous voyons, et cela signifie tout simplement: « il y a vision ». Et ce qui est vu est ICI, toujours Ici et toujours Maintenant. Le « Je » conceptualisé (moi) s’est évanoui. Là où il y avait une « tête », il y a simplement perception, ni proche ni lointaine.

L’univers est conceptuel. La conceptualisation est la division de l’esprit, de l’esprit qui est indivis, que nous sommes, mais qui n’est objectivement comparable à aucune « chose ». Divisé de la sorte en sujet et objet, l’élément subjectif devient un « concept-je » et se localise dans une « tête » conceptuelle. Quand la « tête » disparaît, il disparaît en même temps – et tous les objets sont ce que nous sommes: des Je-sous-d’autres-apparences. Telle est la porte sans porte qui conduit à l’anatura-samyak-sambhodi, la tête sans tête qui voit ce qui apparaît et sait qu’elle ne peut pas apparaître elle-même – puisqu’elle ne peut pas se voir elle-même. Alors, là où vous pensiez avoir une tête, conceptuellement, se trouve l’univers.

Ce dernier paragraphe essaie-t-il de dire trop de choses, trop simplement? Peut-être, mais veuillez me pardonner. Sans doute, pour une dissertation métaphysique, ce n’est pas la place indiquée, à supposer qu’il y ait jamais une place pour essayer de dire en termes relatifs ce qui est exempt de relativité. Mais nous ne visions rien d’autre qu’une compréhension de ce petit livre au cours duquel on vous dit que Vivre sans tête, c’est percevoir sans conceptualiser ma perception, et que nous devons faire cela pour arrêter, ne fusse qu’une seconde, la division de notre esprit. Car ce que nous appelons « asservissement » est très précisément l’asservissement à la conceptualisation en général et à la conceptualisation de l’espace-temps en particulier. Ceci n’implique évidemment pas que nous ne devons plus jamais nous servir de notre faculté de conceptualiser. Les grands Maîtres raisonnaient aussi bien que nous le faisons maintenant – en fait, juste un peu mieux peut-être ! Ils utilisaient cette faculté au moment où ils l’estimaient nécessaire, sans être « asservis » par elle comme nous le sommes, et ils ne vivaient plus sous l’emprise « naturelle » et inévitable des concepts.

Comme objet, je parais avoir une tête, autant que – si c’est là tant de chose – je parais avoir un pied, Mais en tant que ce-que-je-suis, il me serait impossible d’avoir une « tête » – ni un « pied » d’ailleurs. Tandis que nous observons qu’objectivement nous avons peut-être un pied dans notre champ visuel, Douglas Harding nous souhaite de remarquer que notre tête, en tous cas, est entièrement conceptuelle. En admettant que chacun d’entre nous « parait » avoir l’une et l’autre chose, nous devenons conscients du fait qu’il est impossible qu’aucun d’entre nous ait une tête en tant qu’être. La méthode qu’il propose et qu’il met en pratique avec un succès éclatant est moins l’abolition métaphysique de la conceptualisation en tant que telle, que la déconceptualisation spécifiquement appliquée à la représentation conceptuelle de notre centre-tête personnel -appliquée à cet-ici-et-maintenant, au lieu de ma présence, lequel s’impose dès lors par son vide complet. Tout le reste devrait découler de cette réorientation personnelle. Qu’on me permette toutefois de souligner un point: au concept-tête, gardons-nous de substituer, par voie d’implication, un concept « non tête » ! En aucun cas, je ne puis avoir ou ne pas avoir de « tête », parce qu’il n’y a pas de « Je » objectif possédant ou ne possédant pas une chose quelle qu’elle soit. De même, seul un « soi » conceptuel peut connaître ou ne pas connaître quelque chose d' »autre ».

C’est l’esprit fragmenté qui conçoit, mais pour l’esprit dans sa totalité, la perception est une conscience sans phénoménalité positive ou négative. Lorsque survient la splendeur finale, illuminant une fois pour toutes le champ total de la vision, alors une connaissance ultime me révélera que mon absence en tant que « moi » est ma présence en tant que Je.