René Alleau : Inventaire des mystères et des principales sociétés secrètes depuis l’antiquité jusqu’aux temps modernes


15 Jan 2015

(Extrait de Les Sociétés Secrètes. Encyclopédie Planète. LDP 1969)

Chapitre précédent

1 Les mystères antiques

Mystères babyloniens et assyriens

Le culte des astres et des constel­lations en Mésopotamie correspon­dait à des mystères magico-religieux que l’on doit distinguer de ceux de la dévotion publique et de la religion officielle. « Ils appartenaient, dit É. Dhorme, à la religion des initiés, des astrologues, des devins, qui suivaient sur la sphère céleste les évolutions des êtres mystérieux dont ils faisaient dépendre la vie du monde. Tout devenait dieu dans ce domaine où brillaient les étoiles qu’on avait précisément adoptées, dans l’écriture, pour représenter la divinité. » 1 Cette adoration des astres a été répandue dans tout le monde antique 2 ; on la désigne parfois sous le nom de « sabéisme ». Maïmonide assure que le caractère dominant de ces croyances et de ces pratiques était de favoriser et de protéger par des prières et par des rites les travaux de l’agriculture. Mentionné dans le Coran, le sa­béisme y désigne la religion des chrétiens de saint Jean ou « men­daïtes ».

1. Les mystères de « Sin » le dieu-Lune

Ces mystères magico-religieux remontent à la plus haute antiquité; ils sont attestés déjà au IIIe millénaire avant notre ère par les décou­vertes faites à El-Obeid, sur l’em­placement de la cité antédiluvienne d’Ur. Le nom de cette divinité pro­venait du complexe sumérien « en-zu » devenu « zu-en » puis « sin », ce que confirme l’orthographe des tablettes cappadociennes. La pro­nonciation « schin » est assyrienne. On la retrouve dans le nom de la vingt et unième lettre de l’alphabet hébraïque dont la forme évoque encore les trois phases de la lune : croissante, pleine et décrois­sante. Sin est désigné dans les textes mésopotamiens comme le « Seigneur de la couronne », le « Roi de la couronne », Hammurabi est appelé « la semence de royauté qu’a créée le dieu Sin ». On remarquera que, dans l’admirable poème de Salomon Ibn Gabirol : « Kether Malcouth », « La Couronne royale », l’hommage rendu à la Lune précède celui qui célèbre la puissance des autres planètes. L’astre des nuits y est chanté comme le symbole de la résurrec­tion : « Cependant elle revit après sa chute. Et elle reluit après son obs­curcissement. » 3

2. Les mystères de « Shamash » le dieu-Soleil

Les hommes-scorpions gardaient la porte où entre et sort le Soleil, sur le mont « Mashu ». Il est assez im­portant de signaler que, contraire­ment à ce qu’affirment les corres­pondances symboliques ultérieures, les anciens textes considèrent sou­vent la Lune comme un principe actif et le Soleil comme passif. Des inscriptions utilisent le groupe « Sps’arn » qui répond à une déesse Soleil. Sur les monuments découverts dans l’Arabie du Sud, « Shams » est une déesse. Dans la mythologie d’Ugarit, « Shapash » est une divinité féminine. La langue allemande conserve le souvenir du nom masculin de la Lune : « Der Mond » et féminin du Soleil : « Die Sonne ». En effet, celui-ci, comme prototype de la femme donne la vie en faisant apparaître les formes de tous les êtres de la nature et, en quelque sorte, chaque matin, en leur « donnant le jour ».

3. Les mystères d’« Ishtar » : la « Dame du Ciel » (Vénus)

L’idéogramme particulier de Vénus, « Ishtar » ou « Inninà », est le signe « Ri », confondu avec lui dans le code de Hammurabi. Déesse du soir et déesse du matin, elle est assimilée à la lionne par les poètes chaldéens, car elle est la « déesse des batailles ». Elle préside aux jeux de l’amour, mais aussi aux tortures de la volupté, car ses amants ont un sort tragique. C’est, par exem­ple, du prototype mésopotamien de l’infortuné « Tammuz » que procè­dent les mystères d’Adonis. Dans la Bible, le mot « ashteroth », pluriel de « ashtoreth », signifie les « fé­condations » 4 ; il dérive de l’ancien nom sacré d’« Ishtar ». Dans le tem­ple sumérien de Vénus, l’« E-anna », le culte et les mystères de la déesse étaient associés à des prostitutions sacrées. Les inscriptions de Mari, publiées et interprétées par Thu­reau-Dangin, montrent que l’idéo­gramme d’« Ishtar » est suivi du signe qui représente primitivement le phallus.

4. Les mystères des divinités astrales

Dans le rituel des fêtes du Nouvel-An, à Babylone, les invocations mentionnent les divinités qui correspondent à Jupiter, Mercure, Sa­turne, Mars, et elles s’achèvent par les noms du Soleil et de la Lune, « Shamash » et « Sin ». On deman­dait à ces dieux de donner au monde la paix. Les lignes des ins­criptions consacrées à chacun des astres se terminent par la formule : « Mon Seigneur, apaise-toi ! » (Cf. Deutéronome, VII, 13).

Mystères hittites et hourrites

Aucun temple hittite n’a été décou­vert jusqu’à présent ; les ruines de Boghaz Keny sont celles d’un palais royal entouré de ses magasins plu­tôt que les vestiges d’un sanctuaire ; R. Dussaud pense qu’il est proba­ble que le culte ne disposait que d’une chapelle réservée au roi 5. Les textes montrent que chez les Hittites indo-européens le souve­rain incorporait, grâce aux rites de consécration, toutes les forces vi­ves de la collectivité. Il était à la fois chef religieux, chef militaire et juge. Le sacre se pratiquait par une onction d’huile et par l’impo­sition d’un nom nouveau. Ce der­nier rite donne une valeur initia­tique à cette cérémonie. Le choix du successeur du roi devait être ratifié par une assemblée où figu­raient la famille royale, la noblesse et les guerriers.

Le roi était le grand prêtre de la déesse Soleil. Assisté de la reine, il présidait et réglait les cérémonies, vêtu d’un costume spécial : un grand et large manteau qui tombait jusqu’aux chevilles, la tête coiffée d’une calotte, une main tenant un bâton recourbé à son extrémité : le « lituus ». Le roi avait le pouvoir d’évoquer les divinités des villes ennemies pour les contraindre ma­giquement à emporter les biens de ses adversaires. Il jetait aussi l’in­terdit sur le pays vaincu en le vouant comme lieu de pâture aux taureaux ténébreux du dieu de l’orage.

Il est vraisemblable que la pratique de l’« evocatio », que les Romains limitaient aux cités du Latium et de l’Étrurie méridionale, était d’ori­gine hittite.

Mystères égyptiens

Il ne faut pas confondre sous ce titre la religion égyptienne propre­ment dite et les mystères magico-­religieux plus tardifs qui, seuls, se­ront signalés ici. Ces derniers, pour la plupart, sont d’origine ptolémaï­que. Les Ptolémées s’efforcèrent de faciliter la fusion de deux civili­sations, la grecque et l’égyptienne, en identifiant les divinités des deux panthéons : Amon fut assimilé à Zeus, Ptah à Héphaistos, Horus à Isis, Athor à Aphrodite, Thot à Hermès, Neith à Athéna. Ainsi, par une conséquence naturelle, dans le monde romain, Amon était Ju­piter Ptah, Vulcain ; Isis, Vénus ; Thot, Mercure ; Neith, Minerve. La plus évidente création de ce syn­crétisme a été le culte de Sérapis, dieu-taureau, identifié ensuite à Osi­ris puis à Zeus. Parmi les sanc­tuaires célèbres de cette divinité, il faut citer notamment le « Sera­peum » d’Alexandrie, et rappeler la dévotion particulière de l’empe­reur Hadrien pour ce grand dieu de Memphis.

Plus importants encore par leur extension considérable dans le monde antique furent les mystères d’Isis et d’Osiris qui se prolongè­rent jusqu’au IVe siècle après J.-C. et qui furent les dernières manifes­tations de l’antique initiation égyp­tienne dont le christianisme triom­phant fit disparaître les vestiges. On peut se demander toutefois si la Gaule ne garda pas très long­temps des traces de l’ancien culte isiaque, notamment en Bretagne, par l’intermédiaire du druidisme. C’est ainsi que l’on doit signaler qu’au XVIIe siècle Michel de No­bletz trouva dans l’île de Sein trois druidesses qui enseignaient encore les mystères païens. Il réussit à les convertir à la religion chrétienne et elles finirent leurs jours dans un couvent du Finistère. Qui sait si cette survivance obstinée n’éclai­rerait pas l’origine égyptienne du culte druidique ? Il y avait en effet, sous la XVIIIe dynastie, en Haute-Égypte, une île sainte par excel­lence et qui était un lieu de pèle­rinage, l’île de Senem, dont un temple, datant du règne de Ptolé­mée III Évergète, est consacré à Isis-Athor. Il se peut que des prê­tres et des prêtresses de ce culte eussent établi de lointains sanc­tuaires en des lieux qui évoquaient l’île sacrée où l’on célébrait ces mystères. Faut-il rappeler également que l’on a retrouvé sur des fresques égyptiennes des personna­ges de mercenaires gaulois qui por­taient des tatouages caractéristiques dont on pouvait voir encore les dessins sur les bras des soldats de l’ancienne armée française ?

Mystères phéniciens de Ba-al

Nous n’entrerons pas dans les dé­tails des mystérieux sacrifices hu­mains pratiqués par les adorateurs de Ba-al. Nous signalerons simple­ment la parenté que l’on peut constater entre ces pratiques san­glantes des Phéniciens et celles des Carthaginois, qui, selon Diodore de Sicile, sacrifiaient à Saturne-Kro­nos des enfants qu’ils précipitaient dans une fournaise. On a découvert à Carthage une vaste installation où pendant plusieurs siècles on a déposé des urnes contenant des os­sements calcinés d’enfants. Ces sacrifices étaient appelés Molk, d’où l’on a tiré le nom du dieu Moloch, qui n’a jamais existé. Ces pratiques ont été connues chez les voisins des Phéniciens, les Israélites, comme le prouve le « tophet » de la vallée de Ben-Hinnom, spécialement destiné aux sacrifices d’enfants 6. La disposition de ce lieu est analogue à celle du site carthaginois. Il semble que la victime était chargée, par la vertu des opérations rituelles, des péchés et des tares de celui qui offrait le sacrifice et qu’elle pouvait ainsi le délivrer de ses fautes. L’agneau et le chevreau ont été substitués ultérieurement à des vic­times humaines.

Mystères syriens d’Atargatis

Le nom de cette déesse, traduit en grec par « Derkéto », signalé par Diodore de Sicile, évoque le sanctuaire d’Ascalon, célèbre par son lac et par ses viviers remplis de poissons sacrés, bagués d’or et ornés de pierreries. Les mystères sy­riens étaient répandus dans toute la Méditerranée. En 128 avant J.-C., ils furent fondés par un Hié­rapolitain dans l’île de Délos. Le corps de la déesse Atargatis se terminait par une queue de poisson. Les mystères syriens ont été sou­vent confondus avec ceux de Bacchus et d’Hermès. « On sait, par ailleurs, dit R. Dussaud à ce sujet, que les cultes agraires comportent généralement une initiation ou tout au moins un enseignement réservé à une élite. L’initié prêtait serment de ne rien révéler de ce qu’on allait lui apprendre. » (Id., p. 398)

Dans ces conditions, il est évidem­ment difficile de séparer l’histoire des mystères magico-religieux de celle des sociétés secrètes dont les rites initiatiques, dans la plupart des cas, ont été empruntés aux cérémonies des initiations antiques. C’est le cas, notamment, de l’étude des symboles dionysiaques ou her­métiques, dont on retrouve les em­blèmes, associés ou non avec ceux de religions plus récentes, dans une littérature qui compte des milliers d’ouvrages, lesquels, pour la plu­part, n’ont pas été traduits ni même recensés systématiquement. Pour­tant, en citant un seul exemple, l’emblème de la sirène, celui-ci ne peut pas être étudié indépendam­ment d’antiques traditions religieu­ses dont celles du panthéon syrien comptent peut-être parmi les plus importantes et les plus mal connues dans l’état actuel des recherches archéologiques.

Mystères crétois

Des indications de Diodore font penser que la religion crétoise avait adopté la forme des mystères que la Grèce dorienne réprouva et dont l’organisation, comme le souligne très justement C. Picard, a provoqué plus tard la constitution fermée de « thiases », c’est-à-dire de confré­ries ésotériques. « De telles sociétés secrètes ont fait fermenter à la lon­gue ce qui deviendra le mysticisme païen. » 7

Certains détails de l’aménagement architectural des temples helléni­ques où l’on célébrait les mystères dérivent, semble-t-il, d’installations crétoises préhelléniques. C’est le cas des barrières, des accès réservés, les « abatas » ou « adyta », des coffres sacrés, qui sont devenus portatifs, et, plus généralement, des instru­ments d’un culte agraire et funé­raire, de tout un mobilier sacré de cérémonies mystiques en l’honneur de la Terre-Mère, protectrice des vivants et des morts, ou du dieu mâle générateur.

Certains bijoux et des fresques montrent ces rites archaïques. Une bague d’or d’Isopata figure des danses préparant l’évocation de la déesse souterraine parmi les iris où rampe le serpent sacré ; à Cnossos, sur une fresque, on voit tour­ner vertigineusement une ballerine aux cheveux épars, servante d’un culte extatique dont la forme évo­que, avec assez d’évidence, les pra­tiques des derviches tourneurs. L. Deubner a étudié d’ailleurs spé­cialement le caractère extatique des mystères préhelléniques (L. Deubner : « Ololyge und Ver­wandtes ». Berlin, 1941).

Mystères grecs

Nous leur avons consacré un cha­pitre particulier, à propos des céré­monies d’Éleusis. Nous nous bornerons donc à dresser la liste des autres mystères de l’Hellade :

Les mystères des Cabires, des Co­rybantes ou des « grands dieux », célébrés surtout à Samothrace, et qui ont eu, semble-t-il, une exten­sion considérable, puisqu’on en a retrouvé des traces jusqu’en Irlande, à l’époque romaine, selon les travaux d’A. Pictet.

Les mystères de Cronos et des Ti­tans.

Les mystères de Zeus crétois.

Les mystères d’Hécate, à Égine ; on y demandait à la déesse de pro­téger ses fidèles contre la folie.

Les mystères d’Antinoos, à Man­tinée.

Les mystères d’Athéna, à Athènes.

Les mystères des Dioscures, à Am­phissa.

Les mystères de Driops, chez les Antinéens.

Les mystères de Héra, à Argos et à Nauplie.

Les mystères de Dionysos 8 en Crète, en Béotie, à Delphes, à Athè­nes et en bien d’autres lieux.

Les mystères d’Aphrodite à Chy­pre.

Les mystères des Grâces à Athè­nes.

Les mystères de Sagra et d’Hali­monte en Attique.

Et enfin les mystères de Déméter et de Perséphone, qui étaient célé­brés dans toute la Grèce, notam­ment à Mégare, à Sparte, en Ar­cadie où Pausanias signale un sanctuaire souterrain, à Olympie, à Épi­daure, à Corinthe et à Lerne.

Mystères romains

Beaucoup sont encore mal connus. Origène mentionne « les mystères des Romains initiant les plus nobles du Sénat » 9 et Tertullien, les mystères de Bellone : les combats que se livraient les gladiateurs entre eux et les luttes des condamnés que l’on exposait aux bêtes fauves se rattachaient probablement à des mystères 10.

Il faut signaler d’abord l’impor­tance du pythagorisme, de l’or­phisme et de la religion dionysiaque dans la période mystique singulière qui se manifesta à Rome au début du IIe siècle avant J.-C., après la seconde guerre punique. Comme l’extase dionysiaque, l’ascèse py­thagoricienne avait pour but d’exal­ter la puissance divine que possède la nature humaine, analogue, di­saient les Orphiques, à celle des Titans, mauvaise comme celle de leurs ancêtres fabuleux, mais qui n’en gardait pas moins dans ses profondeurs un peu de la substance surhumaine absorbée par ces êtres fabuleux. La tâche de l’homme pen­dant sa vie mortelle était de déve­lopper l’intensité du rayonnement de cet élément divin. Du succès de ces efforts dépendait sa condi­tion dans une autre existence.

Les mystères orgiastiques du culte de Dionysos se célébraient la nuit ; le premier acte évoquait la descente aux Enfers et le rapt de Koré. Le dieu sauvage de la Thrace entraînait ses fidèles en des courses folles à travers la ville et les champs. Des beuveries, des chants, des danses, des actes luxurieux précédaient l’ex­tase qui, manifestant la force de Bacchus, ravissait ses fidèles à eux-mêmes.

Ce culte venait d’Orient. À Rome, ses prosélytes avaient été des pri­sonniers qui, au nombre d’une trentaine de milliers, avaient été faits dans l’Italie méridionale pendant la seconde guerre punique. Diony­sos était le dieu principal de la région de Tarente.

Il faut supposer qu’en 186 avant J.-C. ces mystères étaient très ré­pandus à Rome puisque Tite-Live évalue à plus de sept mille per­sonnes, hommes et femmes, ceux qui se trouvèrent impliqués dans les poursuites engagées après le dé­cret pris contre les sectateurs de Bacchus. Après cinq ans, note cet historien, la persécution n’avait pas encore pris fin. Ces faits témoignent de la très large audience des conceptions ésotériques et mysti­ques de la Grande Grèce dans l’em­pire romain. « On eût dit, ajoute Tite-Live, que les dieux ou les hom­mes avaient été tout d’un coup changés, non seulement dans l’intimité des maisons, mais au Ca­pitole et jusque sur le forum, on abandonnait les rites romains. » Les mystères isiaques dont le culte devait connaître une vaste extension dans tout l’empire pénétrèrent dans Rome par le port commerçant de Pouzzoles, probablement sous l’influence des navigateurs égyp­tiens, qui propagèrent dans toute la Méditerranée le mythe d’Isis et d’Osiris.

À Délos, les mystères d’Hermès et de Poséidon étaient répandus sur­tout parmi les négociants et les armateurs. Ils correspondaient à des collèges composés d’initiés qui portaient les noms d’« hermaïstes » et de « posidoniastes ». Nous pen­sons que la diffusion des symboles hermétiques par de grands marchands ou par des financiers comme les Lallemant et Jacques Cœur, au Moyen Âge, représente une survivance de ces antiques ini­tiations et de ces « guildes ».

Nous remarquerons aussi qu’un dieu qui présidait à tous les com­mencements : « Janus » et qui a donné son nom à « januarius », « janvier », le premier mois de l’an­née qui voit la renaissance du So­leil, était honoré le 9 janvier, jour où le « Rex Sacrorum », chef de la hiérarchie sacerdotale, au nom du roi, offrit à ce dieu un bélier. Or les attributions magiques de Janus montrent sa haute antiquité. On trouve sa louange en tête des frag­ments qui restent du vieux chant des étranges prêtres-danseurs de Rome, les Saliens : « Tu es sancus Janus ». 11

Si l’on rapproche ces faits du sens précis du mot « initium », « début, commencement », il est curieux de constater que le « sancus Janus » des Saliens répond assez exactement au « Saint Jean » qui préside, on le sait, aux initiations de l’her­métisme chrétien et aux fêtes ma­çonniques du solstice d’hiver. Nous avons noté précédemment que la date de la Nativité chrétienne, qui était primitivement fixée au Jour des rois, avait été reportée par le pape Libère au 25 décembre. Détail non moins singulier : les Rois Ma­ges figurés sur les mosaïques de Ravenne portent le bonnet mithria­que dit « phrygien » ainsi que trois « tabliers » différents. Il suffit d’exa­miner cette scène pour constater que les vases offerts par les mages et jusqu’aux moindres détails de leurs costumes symboliques sont en rapport avec « trois degrés » suc­cessifs. Sans vouloir découvrir dans ces indices autant de preuves de l’antiquité de l’initiation maçonni­que, nous constaterons simplement qu’ils n’excluent point cette hypo­thèse.

La synthèse religieuse qui accompa­gna la fin de l’empire romain est, dans les mystères de Mithra que nous avons étudiés précédemment dans un chapitre particulier, étroi­tement unie avec la science de cette époque. F. Cumont a bien marqué qu’elle représente « la forme reli­gieuse de la cosmologie de ce temps, et — c’est à la fois sa force et sa faiblesse — les principes rigoureux de l’astrologie déterminent la conception qu’elle se fait du ciel et de la terre… elle tend nettement au monothéisme… le paganisme est devenu une école de moralité, le prêtre, un docteur et un directeur de conscience 12. »

Mystères celtiques

Les Celtes, partis vraisemblable­ment de l’Europe centrale, entre la mer du Nord et les Alpes, se sont répandus dans trois directions, au cours des siècles qui précédèrent l’ère chrétienne. Au sud, après avoir pris Rome en 390 avant J.-C., ils pillèrent le sanctuaire de Delphes en 278 avant J.-C. À l’ouest, ils envahirent la Gaule, l’Espagne, la Grande-Bretagne et l’Irlande ; à l’est, le bassin danubien, et ils fondèrent au-delà de la mer Noire, sur la côte d’Asie Mineure, trois tétrarchies galates ayant pour centre la ville d’Ankara. Pourtant ces vastes conquêtes ne formèrent jamais un empire. Les tribus cel­tiques ne s’arrêtaient que lors­qu’elles étaient contenues par des forces armées plus puissantes. Elles semblent avoir été composées de guerriers nomades, jaloux de leurs particularités tribales, incapables de s’entendre et de s’unir entre eux, déchirés par des rivalités de per­sonnes et de clans.

La religion celtique contient des éléments d’origines très diverses. Des figurines d’Isis ont été retrouvées sur toute l’étendue de la Gaule ; Sérapis, Osiris, Anubis, Mi­thra ont été honorés par les Celtes ou, du moins, par des populations mêlées aux tribus celtiques. Par ail­leurs, on sait que celles-ci atta­chaient une valeur particulière aux symboles du ternaire. Dans le Nord-Est de la Gaule, on honorait comme dieu des routes et des voya­geurs une divinité tricéphale ; d’autre part, l’extension en Irlande comme dans le pays de Galles du procédé d’exposition des événe­ments et des préceptes par « tria­des » a été souvent signalée bien qu’elle ne soit pas absolument ori­ginale ni particulière aux Celtes, comme l’a remarqué Usenek. Enfin, nous sommes d’autant plus mal informés des mystères celtiques que nous n’avons retrouvé aucun docu­ment original à leur sujet ; les Gau­lois n’écrivaient point. Selon César, les druides donnaient, durant vingt ans, à leurs élèves un enseignement oral qu’ils confiaient à la seule mémoire de leurs disciples. Ce que nous savons des druides par les écrivains grecs et latins est suspect d’avoir été déformé volontairement pour des raisons diverses, en par­ticulier par les auteurs chrétiens. L’épigraphie est une source plus certaine, mais elle pose aussi de nombreux problèmes, souvent insolubles. C’est, par exemple, le cas du fameux chaudron de Gundes­trup, le plus curieux monument de l’art celtique, trouvé au Jutland. L. Spoestedt a essayé de déchiffrer les collections de monnaies gauloises en faisant appel aux légendes irlandaises. On connaît aussi l’im­portante contribution apportée à ces recherches par les travaux de Lancelot Lengyel. La conclu­sion la plus juste que l’on puisse tirer de ces tentatives diverses nous semble avoir été formulée par André Breton : « L’important, aujour­d’hui, est de vérifier et de compren­dre qu’à ce problème qui était Un, celui de transgresser le monde du visible pour lui arracher ce qu’il cache sous ses apparences, deux régions telles que l’Ouest et l’Est de la Gaule ont fourni des solutions au plus haut point convergentes bien qu’extérieurement on ne peut plus dissemblables. » 13

Les textes irlandais du Moyen Âge, tous postérieurs à l’évangélisation de l’île, étalent sans la moindre réserve le vieux paganisme celtique, et les saints y sont présentés comme des magiciens qui rivalisent avec les druides. Cette littérature, la plus originale de toute l’Europe occi­dentale à cette époque, présente encore des reflets légendaires ar­chaïques. Mais nous ignorons s’il s’agit là d’une inspiration propre­ment celtique ou bien d’un mélange de celle-ci et de traditions locales irlandaises antérieures à la conquête de l’île par les Celtes.

Dans ces conditions, on compren­dra que notre inventaire des mys­tères celtiques soit hypothétique et sujet à de sérieuses réserves cri­tiques. Toutefois, nous accordons quelque importance aux trois grands dieux signalés par Lucain dans la « Pharsale » et qui auraient été : « Ésus », « Teutatès » et « Taranis ». « Esus » semble dérivé de l’iranien « Ahu », « Maître, génie », dont dérivent « Ahura » et le sans­krit « Ahura » désignant des divi­nités. Tel est du moins son étymo­logie scientifique probable. Mais nous savons par d’autres sources, celles de l’hermétisme notamment, que le mot lui-même désigne le « Feu-eau », « Es-u », c’est-à-dire l’union des deux natures. C’est pourquoi les mystères d’Ésus peu­vent être assimilés, comme le si­gnale, d’ailleurs, une glose du texte de Lucain, aux mystères de Mars et de Mercure, l’un et l’autre étant conjoints dans le même culte d’un dieu des métallurges. Quant à Teu­tatès, il était, selon le témoignage des druidesses de l’île de Sein in­terrogées par Michel de Nobletz, le « dieu-père », c’est-à-dire, selon toute vraisemblance, Saturne, car les mystères de Teutatès compor­taient des sacrifices humains ana­logues à ceux que pratiquaient les Phéniciens et les Carthaginois. Enfin Taranis était un dieu du ton­nerre, maître des combats, dont les foudres évoquent naturellement celles du Zeus-Jupiter romain. Le tonnerre, en irlandais, est nommé « Torann », et « Taran » en gallois. Nous ne pensons pas, d’ailleurs, qu’il s’agissait là d’une triade, car le nom de « Teutatès » s’applique, d’une façon générale, au « dieu-père » d’une « tribu » (« teuta »).

L’organisation du sacerdoce drui­dique est mieux connue que le pan­théon celtique. Il est vraisemblable de lui attribuer une origine indo-européenne analogue à celle des brahmanes de l’Inde, des mages de l’Iran et des flamines de Rome. Le nom de « druide » aurait été formé à partir d’un nom indo-euro­péen composé de « dru », le « chêne », et de la racine « veid », « savoir ». Les druides présidaient aux sacrifices, interprétaient les mystères de la religion, réglaient les litiges publics et privés, instruisaient la jeunesse. Dion Chrysos­tome assure qu’ils dominaient toute la société celtique. « Sans eux, dit-il, les rois ne pouvaient ni agir ni décider, au point qu’en vérité c’est eux qui commandaient, les rois n’étant que leurs serviteurs et les ministres de leurs volontés. » 14

Nous n’entrerons pas dans les dé­tails de la description du druidisme. Nous remarquerons seulement que les prêtres et les prêtresses des an­ciens cultes celtiques ont été confondus semble-t-il, pendant des siècles, avec les sorciers et les sor­cières, les enchanteurs et les fées, dont les exploits ont été décrits par les contes et les légendes lo­cales. Les réunions secrètes du « sabbat », les rites bizarres des an­ciens grimoires, les formules étran­ges des cérémonies magiques cor­respondaient sans doute à des survivances obstinées du paganisme gaulois et, à ce titre, ils méritent de retenir l’attention des historiens des religions.

2 Les principaux rites maçonniques

Un rite est un ensemble de grades maçonniques formant un tout or­donné et disposé selon un plan déterminé 15. Chaque degré de la hiérarchie d’un rite correspond à une ou plusieurs cérémonies exécutées selon un rituel précis et qui communiquent à l’initié, sous le sceau du secret, des mots, des signes et des symboles propres au grade qui est désormais le sien dans l’organisation traditionnelle apte à lui transmettre cette initiation. Depuis 1717, les historiens comptent près de cinquante rites différents, qui ont été créés, conser­vés ou perdus.

En dehors du rite écossais, qui, actuellement, est le plus répandu à travers le monde, il existe d’autres rites, qui ont encore des adhérents. Nous allons examiner les princi­paux d’entre eux : le rite d’York, le rite écossais rectifié, le rite de Mis­raïm et de Memphis, le rite mixte international.

Le rite écossais ancien et accepté

Avec ses variantes, on peut consi­dérer que c’est un rite plus proche de l’esprit traditionnel des mystères anciens que tous les autres rites maçonniques. Il comprend essen­tiellement les trente degrés des hauts grades qui ont pour fonction de développer et de perfectionner les connaissances ésotériques transmi­ses sous une forme symbolique aux apprentis, aux compagnons et aux maîtres dans le cadre des « loges bleues » nommées aussi « loges de Saint Jean ».

Les ateliers écossais portent des titres spéciaux : « loges de perfec­tion » (du 4e au 14e degré), « chapitres ou ateliers rouges » (du 15e au l8e), « aréopages ou ateliers noirs » (du 19e lu 31e, « souverains tribunaux » (31e), « consistoi­res » (32e), « suprême conseil » (33e).

Il n’existe qu’un suprême conseil par nation, sauf aux États-Unis qui sont partagés en deux juridictions, Nord (Washington) et Sud (Char­leston).

Les ateliers de la grande loge confè­rent les 4e, 12e, 13e, 14e, 18e, 30e, 31e, 32e et 33e degrés du rite écos­sais ; ceux du grand orient confè­rent le 30e, 31e, 32e et 33e, comme précédemment, mais ils se distin­guent des ateliers de la grande loge par des grades différents entre le 14e et le 18e.

Les constitutions, statuts et règle­ments de l’ordre écossais, remaniant l’échelle des grades, portant à trente-trois le nombre des degrés de l’écossisme, instituant au-dessus du 32e le grade de 33e, auraient été établis le 1er mai 1786 par Frédé­ric II, en sa qualité de « souverain des souverains ». Cette origine alle­mande a été contestée.

Les constitutions déterminent l’or­ganisation des suprêmes conseils ainsi que leurs attributions à l’égard de l’administration et de la direc­tion de l’ordre dans tous les pays qui les ont partout approuvées. Le nom que porte ce rite vient des faits suivants : au XVIIe siècle, les loges qui existaient en Écosse, exclusivement composées d’ouvriers et de contremaîtres du bâtiment, maçonnerie dite « opérative » pour la distinguer de la maçonnerie philosophique dite « spéculative », pri­rent la décision d’accepter, de rece­voir dans leurs loges des adeptes appartenant à la noblesse et à la bourgeoisie.

C’est de là que date la maçonnerie des Écossais libres et acceptés. Pen­dant longtemps, les loges travaillèrent isolément, n’ayant entre elles d’autres liens que celui de la fra­ternité, établi par les « landmarks ». Ce fut seulement en 1736 que les loges, devenues nombreuses, s’en­tendirent pour fonder la grande loge de Saint Jean d’Édimbourg. Paral­lèlement à la maçonnerie anglaise se constitua la maçonnerie écos­saise qui pratiquait alors seulement les trois degrés symboliques de la maçonnerie dite de saint Jean. De 1738 à 1788, elle fonda des loges à Berlin, Copenhague, Stockholm, en Russie, à Boston et à Charles­ton et enfin à Rouen, en 1788.

Le rite d’York

Lors de la Saint-Jean d’hiver de 1813, la « grande loge unie des anciens maçons d’Angleterre », constituée sous la direction du duc de Sussex, commença de travailler selon le rite des « Anciens », qui, depuis 1756, s’intitulaient : « ma­çons d’York » en souvenir de la pre­mière loge, où l’on aurait reçu, en 926, les maçons opératifs, et de leur « charte d’York ».

Ce rite, le plus répandu dans les pays anglo-saxons, se compose de trois grades symboliques auxquels s’est superposé le grade de « Royal Arch » dont la première mention dans les archives maçonniques anglaises remonte à 1743. Entre les trois premiers degrés de la maçon­nerie primitive et celui de « Royal Arch » on compte des grades ac­cessoires : « Mark Master », « Past Master », « Most Excellent Master » qui ne sont pas exigés d’ailleurs pour atteindre celui de « Royal Arch » 16.

Le rite américain, légèrement dif­férent, comporte neuf grades : ap­prenti, compagnon, maître maçon 17 conférés dans les loges ; Mark Mas­ter, Past Master, Most Excellent Master, Royal Arch, conférés dans les conseils ; Royal Master et Se­lect Master, contrôlés par les grands conseils. Les commanderies confè­rent encore trois degrés ultimes : chevalier de la croix rouge, che­valier de Malte, chevalier templier, qui sont dirigés souverainement par ­le grand campement. Aux États-Unis, en dehors du rite d’York et du rite écossais qui, on le sait, compte trente-trois degrés, existent des organisations annexes impor­tantes.

Voici les principales :

« Order of Molay », « Rainbow Girls », « Job’s Daughter », « Grotto », « Order of the Eastern Star », « Tall Cedars of Lebanon », « Shrine », « Daughters of the Nile ». Les maîtres maçons peuvent accéder au « Grotto » et aux « Tall Cedars of Lebanon ». Les jeunes filles américaines sont affiliées aux « Job’s Daughter » ou aux « Rain­bow Girls » ; les femmes, à l’« Eas­tern Star » ; les jeunes gens à l’« Order of Molay ». Seuls, les maçons écossais qui ont reçu le 32e degré peuvent appartenir au « Shrine » et les femmes des « Shriners », aux « Daughters of the Nile ».

Aux États-Unis, la franc-maçon­nerie est la plus ancienne et la plus puissante de toutes les organisations fraternelles initiatiques. Quatre millions d’hommes adultes sont maçons, c’est-à-dire près d’un douzième de la population mâle totale. Entre 1947 et 1957, le nombre des maçons américains s’est accru de près d’un million de nouveaux initiés, si bien qu’à eux seuls les États-Unis comptent à peu près autant de maçons qu’il en existe dans les autres parties du monde. On a recensé seize mille ateliers symboliques ou « loges bleues » aux U.S.A. Dans une petite ville comme Lexington, Michigan, un quart de la population, vingt et un industriels par rapport à un total de trente-neuf, sept professeurs sur quinze, sont maçons. Une enquête directe menée auprès des habitants a montré que les rapports écono­miques et les relations sociales étaient plus faciles à Lexington et plus agréables qu’en d’autres villes qui comptent une plus faible pro­portion de maçons. C’est là un fait qui mérite de retenir l’attention des sociologues.

Le rite écossais rectifié

Selon les statuts approuvés en 1767, le « régime de la stricte observance de l’ordre royal d’Écosse », apparu vers 1743, comptait six grades : ceux d’apprenti, de compagnon et de maître pour les ateliers symboli­ques ; ceux de maître écossais de saint André, de novice et de tem­plier pour les ateliers dits « de perfection ». En 1768, un nouveau grade fut ajouté aux précédents, celui de chevalier profès, complété ensuite par celui de grand profès, réservé à un petit nombre de frères. Les dignitaires de ces deux der­niers degrés demeuraient inconnus, et les frères qui appartenaient aux autres ateliers ignoraient tout des travaux des profès. On attribua aux jésuites l’organisation de ces hauts grades, qui auraient cherché à intro­duire un élément confessionnel dans les cérémonies afin de provoquer une scission de l’ordre maçonnique. Le couvent de Kholo, en 1772, marqua la déchéance du régime de la stricte observance et la plus importante « rectification » du sys­tème écossais par l’expulsion des agents occultes qui s’intitulaient les « supérieurs inconnus ».

Toutefois, le rite écossais rectifié, peu important numériquement, a joué un rôle mystique certain en Allemagne, en Suisse, en France. En 1935, le grand commandeur du grand collège des rites du grand orient de France, le docteur Camille Savoir, après avoir donné sa démis­sion, essaya de « réveiller » ce rite et de l’organiser. Il est encore pratiqué, d’ailleurs, par certains ate­liers de la grande loge de France. C’est au régime de la stricte obser­vance qu’appartenait le duc de Brunswick, qui en a été le grand maître jusqu’en 1797 ; c’est aux relations fraternelles qui liaient la stricte observance et les jacobins que l’on doit la « victoire » de Valmy. On oublie, en effet, à quel point les forces de Brunswick, qui tenaient la route de Paris avec 50.000 hommes, étaient supérieu­res, numériquement et technique­ment, à celles de Kellermann. Or pratiquement, Brunswick se retira sans combattre. La bataille qui avait « changé la face du monde », sauvé la Révolution et assuré la liberté des citoyens, compta vingt-cinq vivandières dans les rangs de l’armée républicaine, mais on ne releva que cent soixante-quinze morts. Ces chiffres seraient incom­préhensibles si un combat réel s’était livré. En fait, Brunswick avait reçu la mission secrète de donner au pouvoir révolutionnaire, par cette facile victoire, le prestige militaire qui manquait cruellement à cette armée populaire encore inexpérimentée. Quand on constate ces faits, on ne peut s’empêcher de penser que Danton, qui était au courant de ces ententes maçonni­ques, avait eu quelque mérite de paraître convaincu en s’écriant à la Législative : « Pour les vaincre, il nous faut de l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace, et la France est sauvée ! »

Toutefois, il convient de rappeler, avec Fernand Pignatel, la valeur positive des échecs des plans des sociétés secrètes. « De même que la défaite maçonnique de la Révo­lution nous a laissé la Charte des droits de l’homme, la défaite maçonnique des templiers nous a laissé les états généraux dont ils furent les inspirateurs. Mais au lieu d’une brillante victoire qui aurait dû assurer à l’Europe la paix et la prospérité et éviter à tant de générations le sanglant sacrifice des guerres et des révolutions, les templiers, traqués, emprisonnés, vain­cus, martyrisés ont dû cacher leurs secrets. Ils sont eux-mêmes la cause de leur échec. Si, plus conscients de leurs devoirs, moins pourris par la richesse, ils avaient sans orgueil et sans ambition travaillé sur le plan social au lieu de travailler sur le plan politique, ils n’auraient pas abandonné l’Europe à la révolution d’en haut comme à la révolution d’en bas. » 18

L’histoire des « templiers maçons » de la « stricte observance » se trouve consignée dans les procès-verbaux du chapitre de Clermont (1754), des chevaliers d’Orient (1756) et des empereurs d’Orient et d’Occident (1758). Gould, le célèbre historien de la franc-maçonnerie, a montré qu’en 1774 il n’y avait pas moins de douze princes régnants qui, liés par des vœux d’obéissance passive à des supérieurs inconnus, étaient membres actifs de cet ordre.

En 1782, après la mort de von Hund, qui avait disparu en 1776, le couvent de Wilhelmsbad, ne trouvant aucune preuve certaine de la filiation templière dont se récla­mait la stricte observance, décida et publia que les francs-maçons n’étaient point les successeurs des chevaliers du Temple. Le rite prit alors le nom de rite écossais rectifié. La thèse des origines templières avait été aussi examinée en 1778, au « Couvent des Gaules », à Lyon, tenu sous la présidence de Wuiller­moz. Telle a été l’origine du « code maçonnique des loges réunies et rectifiées de France », approuvé en 1782 à Wilhelmsbad. Ce rite comportait les trois premiers degrés dits de saint Jean et le grade de « maître écossais »; sa règle était celle des « chevaliers bienfaisants de la Cité sainte » ; ce titre devait être substitué dans cette obédience à celui de « chevaliers du Temple ». Nous avons parlé précédemment du rôle joué par le docteur Camille Savoir dans le dessein de restaurer le régime écossais rectifié au grand orient. Cette tentative avait été appuyée par dix-sept maçons du grand orient possédant le trente-troisième degré, qui avaient été armés en 1932 et en 1933 « cheva­liers bienfaisants de la Cité sainte » à Genève. Une scission s’étant pro­duite en 1935, elle entraîna la fon­dation d’un grand prieuré distinct du grand orient. En 1938, le grand prieuré d’Helvétie déclara que seuls les pouvoirs délivrés par lui à Camille Savoir étaient valables. Les poursuites engagées contre la maçonnerie en 1940 mirent fin à cette querelle d’investitures.

Le rite mixte international

Son fondateur, Georges Martin, né en 1844, élu en 1885 sénateur de la Seine, avait été initié en 1879 à la loge écossaise « Union et Bien­faisance ». Il était vénérable de la loge « Les libres penseurs du Pecq ». Entreprenant une vaste campagne pour l’admission de la femme à l’initiation maçonnique, Georges Martin rencontra rapide­ment une vive opposition dans les milieux traditionnels de la grande loge de France. Constitué en loge autonome, en 1882, l’atelier du Pecq initia le 14 janvier 1882 une femme mariée, Mme Deraisme, au grade d’apprentie. Cette audacieuse innovation eut quelque retentisse­ment dans les cercles maçonniques, et, peu après, la loge du Pecq « se mit en sommeil ». Georges Martin établit alors les statuts d’une nou­velle obédience mixte.

Le droit humain

En 1893, Mme Deraisme, revêtue de ses insignes maçonniques, initia dix-sept femmes. Certaines reçurent ensuite les grades de compa­gnon et de maître. Dans le premier bulletin de la revue du « Droit humain », il est indiqué que cette obédience mixte existe régulière­ment « à l’orient de Paris » depuis le 4 avril 1893.

En 1899, Georges Martin créa le « suprême conseil universel mixte, gouvernement suprême du rite, constitué au zénith de Paris, sous la voûte céleste, par le quarante-huitième degré cinquante minutes quatorze secondes de latitude nord du onzième jour du cinquième mois de l’année 1899, seule puissance régulatrice et administrative du rite pour le monde entier ».

Cette obédience, vivement critiquée par le grand orient, soutenue par la grande loge, s’écarte peu du rite écossais. Elle existe encore et continue d’initier des femmes appar­tenant aux milieux sociaux les plus divers.

Les rites de Misraïm et de Memphis

Inventé par les trois frères Bédar­ride au cours du siècle dernier, le rite de Misraïm comptait quatre-vingt-dix degrés. Adam en aurait été le promoteur et Seth, le conser­vateur.

Le rite de Memphis, inventé par Samuel Hoare, dépassa le précé­dent en instituant une hiérarchie de quatre-vingt-seize degrés. En 1815, une loge, « les disciples de Mem­phis », fut fondée à Montauban. Un an plus tard, elle était « mise en sommeil ». En 1838, elle fut « réveillée » à Paris et réorganisée en 1849, époque où le nombre de ses grades fut définitivement fixé. Après avoir connu un certain succès dans les pays anglo-saxons, le rite de Memphis fut jugé en ces termes par une lettre officielle du grand orient de France, datée du 24 février 1870, adressée au grand maître Drummond de Portland : « Sachez la vérité au sujet du rite de Memphis du F. Marconis. Ce dernier s’est jadis lui-même attri­bué le titre de chef du nouveau rite, dit rite de Memphis, auquel il donna quatre-vingt-seize degrés. Il faisait des voyages, propageait son rite dans divers pays et, finalement, est retourné en France où il réussit à faire encore des dupes avec les­quelles il put fonder trois loges. Ces loges furent fermées par la police. Leurs membres étaient d’honnêtes gens qui ont agi en bonne foi…

« Tout ce qui, par rapport à ce rite, est fait au nom du grand orient constitue un faux et je dénonce comme imposteur quiconque pré­tendrait agir au nom du grand orient pour le compte du rite de Memphis. » 19

Le rite suédois

Ce rite mystique, profondément religieux, a été fondé par le prince Charles, qui était le chef de la septième province de la stricte observance allemande et portait le titre de « vicaire de Salomon ».

Le chef suprême de la maçonnerie suédoise est encore désigné par ce même nom symbolique. Ce rite se compose de douze grades. Le cha­pitre compte neuf grands digni­taires. Il est présidé par le « maître régnant », « vicaire de Salomon », le roi de Suède, appelé : « Salomonis santificatus, illuminatus magnus Jehova ».

En 1868, Edouard VII fut initié à ce rite par le roi de Suède Oscar II.

3 La franc-maçonnerie dans divers pays

En Russie

Dès 1732, des loges ont été fondées dans ce pays. Le tsar Pierre III y fut initié en 1762. L’aristocratie russe apporta un concours actif aux travaux de la maçonnerie mys­tique. Après l’interdiction pronon­cée contre la maçonnerie par Alexandre II, le 6 août 1822, confir­mée par Nicolas Ier en 1826, les maçons russes se réfugièrent dans la clandestinité. Une partie d’entre eux eurent une influence importante sur les groupements révolutionnai­res de tendance libérale durant la première révolution de 1917 : le gouvernement provisoire a été pré­sidé successivement par le prince Lvov et par Kerensky, lesquels étaient l’un et l’autre des maçons de haut grade. Lénine, qui lors de la révolution d’Octobre, fit fermer les loges, n’a pas été sans entretenir des rapports avec la maçonnerie ; on l’a compté au nombre des visiteurs d’un atelier de la grande loge de France, à Paris.

L’arrivée au pouvoir de Staline a correspondu à des mesures coer­citives prises contre les maçons soviétiques dont l’activité présente demeure clandestine bien qu’ils n’aient, semble-t-il, aucune inten­tion ni, d’ailleurs, aucun moyen de lutter contre le régime actuel. Dans les démocraties populaires, l’ordre a été dissous. Certains renseigne­ments, difficiles à vérifier, font état de réunions amicales, en Bulgarie et en Pologne notamment, qui seraient tolérées par la police.

En Espagne

Les deux premières loges ont été fondées dans ce pays en 1727, à Gibraltar et en 1728, Madrid. La répression ordonnée par Ferdi­nand VII a été rapide et sanglante. De nombreux maçons ont été emprisonnés, déportés, pendus ou brûlés vifs.

La maçonnerie espagnole n’en a pas moins joué un rôle important dans les combats engagés au XIXe siècle contre l’autoritarisme et au service de l’idéal républicain. Sous le régime franquiste, des pei­nes très sévères frappent les maçons. Tout homme convaincu d’être ou d’avoir été vénérable d’un atelier ou d’avoir reçu le grade de Rose-Croix peut être condamné à vingt ans de prison. Les cercles protes­tants, les groupements théosophi­ques et occultes sont poursuivis ou surveillés avec la même rigueur par le régime franquiste que les sociétés maçonniques.

En Allemagne

Le grand Frédéric, alors prince héritier de Prusse, a été initié le 14 août 1738 par la loge de Ham­bourg. Il a constitué une loge privée qui a été avec celle des « Trois Globes », fondée à Berlin en 1740, le point de départ de la maçonnerie prusienne.

La maçonnerie allemande a compté des personnages illustres dans ses rangs, notamment Mozart, Goethe et Fichte. Interdite par Hitler, reconstituée après 1945, son rôle politique actuel semble insignifiant ; en revanche, nous savons que des travaux considérables de recherches sur les symboles et sur le rituel ont été entrepris par de nombreuses loges, notamment à Munich, depuis une dizaine d’années.

Signalons parmi les maçons autri­chiens l’archiduc François de Lorraine, le père de Marie-Antoi­nette, et Joseph II.

En pays musulmans

L’association puissante des « frères musulmans » a des antécédents maçonniques encore fort mal connus. Les loges égyptiennes qui travaillaient sous la direction du grand orient et sous les auspices de la grande loge de même que les loges d’obédience anglaise ont été fermées après les événements de novembre 1956.

4 Exemples de sociétés secrètes politiques

En Irlande 20

Defenders — Société catholique organisée sur le modèle de la so­ciété secrète espagnole « Garduna », par Rory O’Moore. Elle a provo­qué le soulèvement du 23 octobre 1641 et le massacre des protes­tants. En 1649, l’expédition de Cromwell commença d’appliquer des représailles qui virent périr en dix ans plus d’un tiers de la popu­lation totale, soit 600000 hommes. 34000 Irlandais s’expatrièrent ; 20000 furent déportés en Virginie et en Caroline.

Whiteboys — Société secrète de fermiers catholiques révoltés qui portaient par-dessus leur vêtement des chemises blanches qui les fai­saient ressembler à des fantômes. (Seconde moitié du XVIIIe siècle). Ils étaient aussi nommés « level­lers » (« niveleurs »).

Oak Boys — Société secrète de fer­miers protestants, ainsi nommée en raison du rameau de chêne que ses adeptes portaient à leur casquette. (Vers 1750.)

Hearts of Steel — Société secrète de fermiers congédiés du marquis de Donegal (1768). Beaucoup d’en­tre eux émigrèrent en Amérique, portant dans leurs « cœurs d’acier » la haine des Anglais.

Peep of Day Boys — Société secrète protestante qui lutta contre le « ré­veil » (1774) des « Defenders » à la même époque.

United Irishmen — Fondée en 1791 ; société nationaliste irlan­daise qui se proposa d’unir catho­liques et protestants et d’obtenir l’indépendance de l’Irlande.

Orangemen — Les « orangistes » groupés par Thomas Wilson en 1795 s’unirent dans l‘« Orange Society » afin de reprendre la lutte contre les catholiques. Ils paraissaient une fois par an publiquement et criaient : « Le pape en enfer ! »

Ribbon Society — Société secrète catholique dont les membres por­taient un ruban afin de se reconnaître entre eux (« Ribbonmen », 1805).

St Patrick Boys — Société secrète catholique dont le rituel témoignait des tendances combatives :

– De quelle longueur est ton bâ­ton ?

– Suffisante pour atteindre mes ennemis.

– La route est mauvaise.

– Elle sera réparée.

– Avec quoi ?

– Avec les os des protestants. (1825).

Jeunes Irlandais — Société natio­naliste qui s’efforçait de réveiller la conscience irlandaise afin de l’élever au-dessus des luttes de religions et de partis (1847-1848). Tous ses chefs furent emprisonnés ou déportés par les Anglais. ­Entre 1842 et 1847, le nombre des victimes de la famine en Irlande dépassa un million. De plus, un million d’Irlandais s’expatrièrent. De 1849 1867, plus de cent mille familles de paysans furent chassées de leur foyer : les Anglais avaient même inventé des machines à dé­coiffer les maisons de leur toit, pour contraindre les habitants à quitter les fermes.

Irish Republican Brotherhood — Société fondée en Amérique sous la forme de l’« union des Fenians », guerriers de l’époque antérieure au christianisme. Avec le concours des « Hibernions », ces sociétés comp­tèrent près de 250000 membres. En 1860 leur « convent » de Chicago réunit près de trois cents millions de souscriptions volontaires pour financer l’achat d’armes et la guerre contre l’Angleterre.

Clan Na-gael — Société dérivée des « Hibernians » (1869).

Invincibles Irlandais — Société se­crète fondée vers 1880 par P.J. Tynian. Elle fit assassiner en plein Phaenix Park, à Dublin, le 6 mars 1882, lord Frederic Cavendish et Thomas Burke, secrétaire d’État pour l’Irlande.

Sinn fein — Ce nom qui signifie « Nous seuls » n’est pas celui d’une société secrète. Fondé en 1899 par Arthur. Griffith, c’était un mouve­ment nationaliste qui a subi l’in­fluence de l’Irish Republican Brotherhood.

Board of Erin — Société secrète ultra-catholique. Selon William O’Brien, elle disposait vers 1910­-1911 d’un budget de près de trois millions de livres.

Irish Republican Army — Organi­sation secrète militaire irlandaise qui lutta pour l’indépendance du pays jusqu’en 1932, lors du triomphe de Valera devenu prési­dent de l’État libre.

En Italie

Les carbonari — L’« Union des charbonniers » ou « Carbonaria » ou « Ligue noire » semble avoir eu des rapports étroits avec la secte des « illuminés » de Naples et de Londres. À l’époque du congrès de Vienne, on comptait des dizaines de milliers de carbonari.

La « Carbonaria » avait pour but l’indépendance italienne. Elle sem­ble avoir été fondée vers 1812 ou 1813. Les cérémonies d’initiation avaient lieu dans la « Vendita », sanctuaire de la « Barraca » ou « Cabane des charbonniers ». Le rituel mêlait le symbolisme maçonnique à la mys­tique chrétienne. Chaque membre devait passer par neuf grades suc­cessifs avant d’atteindre à l’initia­tion suprême. Des conseils secrets de la « Carbonaria » se tenaient la nuit, dans les ruines de Pompéi. Au congrès des sciences de Pavie, des représentants des carbonari présentèrent un plan de constitu­tion unitaire italienne.

Il faut citer au sujet de la « Car­bonaria » un document très curieux : une adresse de cette so­ciété secrète au pape Pie VII et qui est la première et unique tentative faite par une association de ce genre pour exposer sa doctrine et justifier son action. Ce manifeste avait été affiché sur les murs de Naples ; voici les principaux pas­sages de ce texte : « Les nations cultivées ont eu depuis les temps les plus reculés leurs sociétés secrètes, philosophiques ou religieuses. La philosophie sachant bien que le commun des hommes n’est pas en état de comprendre certaines vérités générales qui, si elles étaient universellement répan­dues, loin d’instruire les ignorants, les feraient bien plutôt verser dans le scepticisme, a toujours essayé de jeter sur certaines vérités phy­siques et morales un voile transpa­rent pour les seuls initiés. Les prêtres recueillirent ces fables, et tandis que le peuple s’en satisfaisait, d’elles et de leur appareil mythologique, leur caste se réservait le domaine sacré de la science inac­cessible au vulgaire. L’histoire des Égyptiens, des Assyriens, des écoles philosophiques de la Grèce, les mythes de la Résurrection, les collèges sacrés des Syriens sont autant de preuves de ces vérités… L’Église chrétienne elle-même ne fut-elle pas une société secrète, de son origine à la victoire de Constan­tin sur le tyran Maxence ? Ne cachait-elle pas ses disciples ? Quels abominables soupçons n’éveillèrent pas dans l’esprit des princes et des profanes le secret de ses mystères et de ses rites ?…

La religion catholique romaine, que nos pères ont maintenue dans sa pureté, que Votre Sainteté professe comme représentant sur la terre du Dieu fait homme qui la scella, seule véritable, de son sang divin, est la seule aussi que la société des car­bonari maintienne et reconnaisse dans un esprit de vérité… La règle des carbonari n’est que l’exercice des préceptes moraux de l’Évan­gile…

Si la société se tient cependant à l’écart de la vie, si elle tient ses assemblées fermées, si elle garde ses usages, tout cela répond uni­quement à la nécessité de conserver l’esprit qui l’anime et la distingue des autres associations. L’homme ne peut se délivrer de l’emprise des sens. La vérité qui apparaît voilée sous les symboles s’imprime plus profondément dans les esprits, et les cérémonies, qui emplissent le nouvel arrivant du frisson sacré, se justifient assez par celles dont l’Église accompagnait autrefois la réception de ses profanes. » 21

En Serbie

« L’Union ou la mort » ou « la Main noire » — Cette société secrète terroriste, fondée en 1911 par Tankositch et dans laquelle Dragutin Dimitrievitch, surnommé « Apis », joua un rôle très important est responsable du sanglant attentat de Sarajevo qui a été, on le sait, l’une des causes de la première guerre mondiale. Il faut souligner avec l’éminent R.P. Gruber, qui n’était pas suspect de sympathie à l’égard de la maçonnerie, que celle-ci n’a eu aucun rôle dans cet assassinat. M. Mousset a prouvé que ni Tankositch, ni Apis, ni Kazimirovitch, ni Prinzip n’étaient maçons. D’ail­leurs, aucun des meurtriers n’avait l’âge requis pour être admis dans une loge.

« La Main noire » comptait, le 1er juillet 1914, deux mille membres environ. Les principaux chefs furent condamnés à être exécutés le 26 juin 1917. Ils témoignèrent d’une indifférence complète devant le sort qui les attendait. L’un d’eux, Vulo­vitch, pendant la lecture du juge­ment, demanda un verre d’eau. Le juge auditeur le lui tendit ; Vulo­vitch l’approcha de ses lèvres, feignit d’hésiter et dit à l’autre en souriant : « J’espère au moins que tu n’as pas la vérole… »

5 Exemple d’une société secrète de l’armée : les philadelphes

Cette société secrète du Premier Empire a pris son nom de deux mots grecs : « philos », « ami », et « adelphos », « frère ». C’est grâce à l’autorité du premier adjoint du général Mallet, Jacques-Joseph Oudet, surnommé « Philipoemen », qu’une association clandestine, fon­dée par une dizaine d’adolescents obscurs, dans une ville de l’Est de la France, probablement Besançon, allait connaître un développement tel qu’elle compta bientôt près de quatre mille officiers parmi ses affiliés. Le complot de Cadoudal, la conspiration dite de « l’Alliance », celle du général Mallet en 1812 furent organisés par les Phila­delphes. Quelques-uns d’entre eux furent arrêtés, mais on ne put en obtenir, malgré les menaces et les tortures, aucune dénonciation. Jacques-Joseph Oudet, à vingt-cinq ans, jouissait déjà dans l’armée d’une réputation de bravoure qui semble justifiée. Deux fois, il avait été blessé au bras ; sa cuisse avait été fracassée par un boulet ; une longue balafre lui effleurait verti­calement les lèvres ; on racontait ses exploits ; on conservait ses paroles. Oudet eut l’audace de dire à Bonaparte effrayé : « Montre-moi ton visage, afin que je m’assure encore si c’est bien Bonaparte qui est revenu d’Égypte afin d’asservir son pays. »

Sobre par goût, fastueux par habi­tude, indifférent à la mort, éloquent et inflexible, Oudet unissait en lui des qualités rares qui lui attachèrent des amis prêts à se sacrifier sur son ordre à un haut idéal. Il semble avoir conçu la hiérarchie des Phi­ladelphes sur le modèle de celle des ismaéliens du « Vieux de la Montagne ».

On connaît mal l’initiation conférée aux deux premiers grades des Phi­ladelphes. Du moins sait-on que l’essence du troisième était d’enga­ger l’initié bien au-delà de l’obliga­tion de la vie. Il recevait un nouveau nom, emprunté à l’Antiquité grec­que ou romaine. Il devenait un instrument aveugle de la société secrète et il devait lui rendre compte de ses moindres actions quotidiennes. Des missions furent envoyées dans les villes des Pyré­nées, où des grades inférieurs furent établis et communiqués sous la forme des sociétés des « miquelets ». Dans les Alpes, on les nomma « barbets », dans le Jura, la Suisse et la Savoie, « bandoliers », et en de nombreux régiment « frères bleus ». Partout, les Philadelphes recevaient l’aide de ceux qui voulaient lutter contre le despotisme. Oudet, Charles Nodier, auquel nous empruntons ces détails 22, et Mercier, l’auteur du « Tableau de Paris », déjà vieux à cette époque, se rencontrèrent un jour dans un café de la rue du Marais. Mercier, qui n’avait jamais vu Oudet et qui ne connaissait même pas sa carrière ni son rôle secret de chef des Philadelphes, abaissa, par hasard, son regard contemplatif sur les deux jeunes hommes et le fixa sur Oudet auquel il dit, d’un ton inspiré : « Je lis sur votre front tous vos projets toutes les forces que vous avez pour les accomplir. Sauvez la France, puisque vous l’avez résolu ; mais au nom de Dieu, ne faites pas retomber sur elle, à votre tour, le joug dont vous voulez l’affranchir. » Parmi d’autres témoins de cette scène étrange, Charles Nodier cite notamment le chevalier de Bonneville. Ce que le vieux Mercier avait vu semble avoir été à peine soupçonné par Bonaparte. Alarmé sans être convaincu de l’existence de cette société, le consul se borna à des mesures de police militaire. Deux généraux et un certain nombre d’officiers supérieurs furent mis à la retraite. Oudet fut renvoyé à son corps, à l’île de Ré. À la même époque, on arrêta un capitaine, Morgan, sur la dénonciation d’un homme, étranger aux Philadelphes, mais qui avait remarqué la forme singulière des joyaux que l’officier avait mêlés à ses bijoux, notamment une croix qui portait la devise « Honneur et Patrie ». C’était, en fait, le signe caché des Phila­delphes. On soumit Morgan aux épreuves les plus pénibles et à des interrogatoires sévères. On le trouva un matin mort dans son cachot, la poitrine découverte et portant sur son cœur le même joyau mystique remarqué par le délateur. Or, cette figure mystérieuse, dit Nodier, « fut quelque temps après celle de la Légion d’honneur, avec le seul changement de la tête et de la devise ». (Charles Nodier, ouv. cité, p. 71)

D’ailleurs, quelque temps après l’initiation du général Moreau aux mystères des Philadelphes, on parla chez lui de l’ordre de la Légion d’honneur. Comme on s’étonnait de ne pas le voir encore appelé, en raison de son mérite, aux pre­miers rangs de cette nouvelle che­valerie, Moreau dit en souriant : « Bonaparte se serait trompé dans son espérance en m’écartant de la Légion d’honneur : c’est qu’il ne sait pas que je la commande. » (Charles Nodier, ouv. cité, p. 272) Cette réplique prend tout son sens quand on sait qu’il entrait dans le plan secret des Philadelphes de saisir Bonaparte après une charge de quarante mille hommes de cava­lerie et de substituer au despote le général Moreau (Charles Nodier, ouv. cité, p. 346.).

Dictionnaire de la question

ARCANE. — Nom généralement donné à toute opération alchi­mique dont le secret ne doit être connu que des seuls initiés.

ARCHÉTYPE. — Du grec arkhê, principe, et tupos, type. Modèle primordial, type primitif. Exemplaires universels dont les réalités individuelles reproduisent une certaine ressemblance. Chez les êtres organisés, il existe au-delà des analogies superficielles des parentés profondes qui semblent résulter de la dérivation d’un même type organique conservé dans le développement des espèces et qui serait un archétype. Goethe a cherché, par exemple, à déter­miner l’archétype de tous les vertébrés. Les théories psychanaly­tiques de C.G. Jung ont emprunté aux archétypes platoniciens et à ceux de l’anatomie philosophique l’idée de modèles psychiques primordiaux de l’« inconscient collectif ».

CATHARTIQUE. — Du grec kathartikos, purificateur. Les actes de purification sacrée sont, en général, des rites cathartiques (katharos, pur).

CHTHONIENNE. — Du grec khthôn, terre. Désigne, d’une façon générale, tout ce qui se rapporte aux réalités sacrées souterraines ou infernales par opposition aux réalités sacrées célestes.

CONFRÉRIE. — Du latin confraternitas. Réunion de personnes qui s’engagent à remplir en commun et de façon fraternelle cer­taines pratiques sacrées ou certaines obligations religieuses.

COSMOGONIE. — Du grec kosmos, monde, univers, et gonos, génération. Théorie de la création du monde ou de l’univers.

DADOPHORES. — Du grec dadouphoros, qui porte une torche. On dit aussi « dadouque ». Le porte-flambeau conduisait la proces­sion célébrée en mémoire de Cérès cherchant sa fille avec une torche.

ÉGRÉGORE. — Du grec egregorein, veiller. Dans le livre d’Énoch, les Anges sont nommés les « Veilleurs du ciel ». Ils s’établirent en effet sur le mont Hermon et jurèrent d’y veiller tous ensemble jusqu’à ce que leurs buts fussent atteints. Par analogie, on donne le nom d’« égrégore » à toute assemblée d’hommes étroitement unis entre eux par des mystères et par des serments communs, par des rites et par des symboles partagés.

EMBLÈMES. — (Voir Synthèmes — Symboles).

ESCHATOLOGIE. — Du grec eskhatos, dernier, et logos, discours. C’est la science des fins dernières de l’homme, de ce qui doit suivre sa vie terrestre et la fin du monde qu’il habite.

ÉSOTÉRIQUE. — Du grec esoterikos, intérieur. Qui est enseigné aux seuls initiés.

GÉOMANCIE. — Du grec géo, terre, et manteia, divination. Divination par des figures formées en frappant la terre ou le sable.

GNOSE — GNOSTICISME. — Du grec gnôsis, connaissance. Le gnosticisme est l’ensemble des doctrines principalement néo­platoniciennes et manichéennes qui furent enseignées par cinq groupes principaux : palestinien, assyrien, égyptien, éclectique, asiatique, lesquels comptèrent soixante-dix sectes différentes.

GUILDE. — Association de commerçants ou d’artisans. Les textes mentionnent l’existence de ces groupements corporatifs et religieux dès le VIIIe siècle. Au XIIe siècle, les guildes se composent exclusivement de commerçants et s’opposent aux ouvriers, rassem­blés dans les corps d’arts et métiers. Durant les deux siècles sui­vants, des luttes violentes mirent aux prises ces associations rivales.

HERMÉNEUTIQUE. — Du grec hermêneuein, expliquer, inter­préter. L’herméneutique est la science qui explique ou interprète les textes sacrés. Art d’interpréter les anciennes écritures tradi­tionnelles.

HERMÉTISME. — L’hermétisme est l’ensemble de doctrines, de théories et de pratiques attribuées à la révélation divine d’Hermès Trismégiste (Trois fois très grand). Plus généralement, la philo­sophie alchimique est désignée par le nom de philosophie « hermé­tique » ou d’« hermétisme ».

HIÉROPHANTE. — Du grec hieros, sacré, et phainein, montrer. Prêtre chargé de présider aux cérémonies sacrées et aux initiations et d’en expliquer les mystères. À Rome : le Grand Pontife.

HYPOSTASE. — Du grec hypo, sous, et stasis, action de se tenir. Signifie « la Personne ». Il y a en Dieu trois hypostases et une seule nature et en Jésus-Christ une hypostase et deux natures.

INITIATION. — Du latin initium, commencement. L’initiation est considérée par toutes les traditions comme une nouvelle nais­sance. Elle correspond strictement aussi à une nouvelle modalité de la connaissance elle-même. Celle-ci, en effet, peut être indirecte ou directe selon qu’elle laisse subsister ou non une dualité entre l’objet connu et le sujet connaissant, entre la science et l’être, entre l’intellect et le cœur. L’initiation est un processus de résolution des contraires dans l’unité non humaine qui, seule, peut les trans­cender. En ce sens elle est un retour au Principe et le principe de toute conversion véritable, c’est-à-dire un commencement absolu qu’il n’appartient pas à l’homme d’inventer. Aussi toutes les tradi­tions affirment-elles l’origine non humaine des mystères de l’ini­tiation, révélés par les dieux.

INITIÉ. — Personne nouvellement convertie ou qui vient de recevoir un baptême. Dans la primitive Église chrétienne, les « néophytes » revêtaient, après leur baptême, une robe blanche qu’ils devaient porter huit jours. L’initié diffère du néophyte en ce sens qu’il a reçu la plénitude des droits acquis par sa nouvelle naissance.

KABBALE — KABBALISTE. — De l’hébreu kabbalah qui signifie réception, tradition. Doctrine ésotérique juive considérée comme une révélation communiquée par Dieu à Abraham ou à Adam et transmise ensuite par une chaîne non interrompue d’initiés. Corps des docteurs qui ont consigné ces traditions dans leurs ouvrages.

MYSTE. — Du grec muss, initié. Le myste est celui qui est initié aux « petits mystères ».

NÉOPHYTE. — Du grec neophuton, nouvelle plante.

OCCULTE. — Caché, secret, inconnu. Sciences occultes, sciences dont la connaissance est dérobée au vulgaire.

ŒCUMÉNIE. — Du grec oikouménê (la terre) habitée. Universel ; qui a quelque rapport ou qui appartient à toute la terre habitée. On dit aussi « œcuménicite », caractère de ce qui est œcuménique, et l’on peut écrire : « écuménicité ».

PHRÈNE. — Du grec phrên, esprit.

PYRÉE. — Du grec pur ou pyr, feu.

RÉIFIER. — « Transformer en choses ». Cette expression s’appli­que aux actes et aux pensées par lesquels des sujets humains sont assimilés à des objets matériels.

RITE. — Le rite est à la fois l’ordre et l’ensemble de cérémonies sacrées.

RUNIQUE. — Qui a rapport aux runes, c’est-à-dire aux caractères des plus anciens alphabets germaniques et scandinaves.

SYMBOLES — SYMBOLIQUE (La) — SYNTHÈMES — EMBLÈMES. — Afin de distinguer ces termes, il faut d’abord rappeler qu’à une notion immédiate des modes ou des moyens d’expression dont on se sert pour donner à comprendre quelque chose répondent des signes grâce auxquels on peut connaître ce qu’ils indiquent ou deviner ce qu’ils voilent. Quand ces signes évoquent des liens mutuels de nature conventionnelle et profane, inventés par l’homme pour répondre à des besoins sociaux ou bien pour exprimer des rapports purement logiques et entièrement rationnels, ce sont des synthèmes, des signes qui suggèrent des relations intellectuelles, psychologiques ou matérielles intégrale­ment descriptibles par le langage commun à tous les membres d’une société. Quand ces signes évoquent les liaisons sacrées entre l’humain et le divin, de nature traditionnelle et d’origine mysté­rieuse, exprimant des relations spirituelles ou surrationnelles qui ne sont pas intégralement descriptibles par le langage commun, ce sont des symboles.

Enfin, entre les synthèmes et les symboles, se situent les emblèmes qui participent des natures de ces deux catégories de signes. En effet, d’une part les emblèmes sont inventés par l’homme et, d’autre part, ils suggèrent des liens mutuels de nature sacrée qui ne sont pas entièrement réductibles rationnellement à des signifi­cations claires et conventionnelles. En ce sens, l’emblème est l’archétype de l’œuvre d’art qui est située aussi entre l’humain et le non-humain, entre le visible et l’invisible. C’est pourquoi l’art est un moyen fondamental de communication entre les mystères des dieux et le monde des hommes, entre les besoins naturels des sociétés et les vocations surnaturelles des invidus.

La symbolique est la science des symboles : ensemble des symboles d’une religion ou de signes considérés comme sacrés.

TÉLÉTÉ. — Du grec télétê, initiation. Désigne la cérémonie de l’initiation aux mystères.

THÉODICÉE. — Du grec theos, dieu, et dikê, justice. Partie de la métaphysique qui se rapporte à Dieu, à son existence et à ses attributs.

THÉOPHANIE. — Du grec theos, dieu, et phainein, paraître. Apparition ou révélation d’une divinité.

THÉURGIE. — Du grec theos, dieu, et ergon, ouvrage. Magie par laquelle on se met en rapport avec les puissances bienfaisantes qui émanent des divinités. La prière est une opération théurgique.

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1 Édouard Dhorme : « Les Religions de Babylonie et d’Assyrie » Paris, P.U.F. 1945, p. 82.

2 Cf. les ouvrages de Contenau, de Cumont et de Bouche-Leclercq.

3 Salomon Ibn Gabirol : « La Couronne royale ». Trad. Paul Vuillaud. Paris, Dervy, 1953, p. 38.

4 Cf. Thureau-Dangin : « Rituels ac­cadiens », p. 138.

5 René Dussaud : « Les Religions des Hittites et des Hourrites, des Syriens et des Phéniciens ». Paris, P.U.F., 1945, p. 353.

6 R. Dussaud. Ouv. cité, p. 384.

7 Charles Picard : « Les Religions pré­helléniques (Crète et Mycènes) ».

8 O. Kern, A. Boulanger, W. Guthrie, Maas et Macchiro admettent une iden­tité complète entre l’orphisme et les mys­tères dionysiaques.

9 « Contre Celse », VI, 23.

10 « Apologétique ». IX. En 92, Sylla et ses soldats amenèrent de Cappadoce la féroce déesse « Ma » avec ses prêtres. On l’identifia à Bellone et on assimila ses serviteurs aux « bellonarii » qui se tailladaient les bras et le corps en son honneur.

11 A. Grenier : « Les Religions étrus­que et romaine ». Paris, P.U.F., 1948

12 F. Cumont : « Religions orientales » p. 190.

13 André Breton. « Présent des Gaules » in « Pérennité de l’Art gaulois ». Paris, 1955, p. 72.

14 Dion Chrysostome : « Discours », 49.

15 Précisons qu’une fédération qui groupe un ensemble de rites est un « grand orient », tandis qu’en principe une grande loge rassemble des ateliers qui travaillent tous au même rite.

16 Le prince Philippe d’Édimbourg, l’ar­chevêque de Canterbury et un grand nombre des plus hauts personnages du Royaume sont maçons.

17 « Entered Apprentice », « Fellow-craft », « Master Mason ».

18 1. Fernand Pignatel : « Batailles maçon­niques : fragments d’histoire vus à l’endroit ». La Caravelle. Paris. s.d. p.44.

19 Lettre signée par le secrétaire du Grand Orient et publiée dans « Masonic World » (n° 9, 1885).

20 Julius Pokorny, « Irland », Gotha 1916.

21 Cité par E. Lennhoff : « Histoire des sociétés politiques secrètes aux XIXe et XXe siècles », Paris, Payot 1934, pp. 52, 53, 54.

22 « Histoire des sociétés secrètes de l’armée », Paris 1815.


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