Michael Alwany : Je pense, donc je ne suis pas


25 Aug 2013

(Revue Question De. No 44. Octobre-Novembre 1981)

Je veux comprendre. Je veux comprendre ma pensée. Pas le contenu de ma pensée, ce qu’est la pensée. Je pense à propos de ma pensée avec ma pensée. Comment, alors, puis-je, être objectif ? Évidemment, ce n’est pas si facile. De même qu’il m’est difficile d’être objectif à propos de ma colère quand je suis en colère, de même il m’est difficile d’être objectif à propos de ma pensée quand je pense. Je peux l’analyser, bien sûr. Cela je peux. Je pour­rais citer des philosophes et des psycho­logues par douzaines si je voulais en faire la recherche. Mais cela ne m’inté­resse pas. Je ne m’intéresse pas aux théories sur la pensée, sur ce que disent les autres sur la pensée, sur l’acte de penser. Je répète : je ne veux pas l’ana­lyser. Je veux l’expérimenter. Je veux la voir — comment ça marche, ce qui la met en marche, en quoi elle consiste. Qu’est-ce que c’est la pensée ? Qu’est-ce que ça veut dire, penser ?

Or, comment m’y prendre ? Qu’est-ce qui pense ? Qui pense ? Est-ce que c’est « moi » qui pense ? Qu’est-ce que c’est, ce « moi » ? Ce que je pense que je suis ? Ce que les autres pensent que je suis ? Ces rêves-là ? Est-ce que je ne suis pas du tout mes pensées ? N’ai-je pas une fonction biologique dans le cosmos ? Ne suis-je pas une part du tout ? Un maillon ? Mes émotions, mes sentiments, mon corps — ne sont-ils pas aussi moi-même ? Quelquefois, l’esprit, s’arrête de tourner. Rarement, c’est vrai. Ainsi par un beau jour d’été je suis tout seul sur la rive herbeuse d’une rivière lente et sûre. Je m’étends. Tout ce que je sens, c’est le soleil chaud sur mon visage, l’herbe qui me pique les jambes. L’esprit s’arrête et je sens mon corps, je le sens chaud et las, piqué par l’herbe. Quand mes pen­sées s’arrêtent, est-ce que je cesse d’exister ? Vraiment, on le croirait, étant si habitué, moi, à mes pensées tour­nantes, ces pensées qui tournent et qui tournent toujours. Mais il y a là quelquechose encore. Quoi que je veuille expli­quer plus tard avec mon esprit, mon corps, il est là, sentant la chaleur du soleil, l’herbe piquante.

Je parle avec un homme. Nous commen­çons à nous disputer. Nous nous dispu­tons à cause de la politique. Il m’appelle un imbécile. Immédiatement je deviens extrêmement en colère. Je le sens même dans ma poitrine. Là encore, mes pensées s’arrêtent. Je deviens juste la colère. C’est curieux comment cela se dit : « Je deviens en colère. » Comme c’est vrai. Tout ce que je suis à ce moment-là, c’est ma colère. Une émotion. D’une façon étrange, je ne suis plus ma pensée, je suis mon émotion. Mon corps est là aussi, c’est vrai, mais je l’ignore. Tout ce que je suis, c’est ma colère.

Pourquoi donc est-ce que je considère ma pensée si importante puisque mon corps, mes émotions me comblent parfois. Est-ce cela que le hasard a voulu, que je sois né avec un amour pour les idées, pour les livres, pour les mouvements de l’esprit ? Est-ce pour cela que je m’iden­tifie comme « intellectuel », et que je « devins » mon esprit, c’est-à-dire mon petit esprit plein de pensées qui tournent, tournent en rond. Dans le bouddhisme zen on parle du Vide Esprit. Qu’est-ce que c’est, le Vide Esprit ? Pourrait-il embrasser mes sentiments et mon corps aussi bien que ma pensée ? (Et peut-être plus, peut-être beaucoup plus). Je suis tous les trois, n’est-ce pas ? Pourquoi est-ce que je prétends donc donner plus de valeur à l’un qu’à l’autre ? Ne sont-ils pas tous une part de mon être ?

Aussi juste maintenant, à ce moment, j’écris cet article. Je me sers de ma pensée pour le faire. J’ai pris la décision d’écrire cet article. Donc mon esprit a reçu une impulsion. Il commence à tour­ner. Les mots viennent, le stylo bouge. Je, laisse les choses venir. Pourquoi cette pensée suit-elle celle-là ? Pourquoi ce mot et pas un autre ? Je ne sais pas. Oui,c’est étonnant ! Je ne sais vraiment pas ! Les mots, les phrases, les paragraphes suivent les uns après les autres. Un mot appelle un autre, le tirant de ma mémoire. Chaque mot appelle le suivant et lui-même est appelé par celui qui précède. C’est cela, ce que j’appelle ma pensée, sur quoi je mets tant de valeur, cette activité qui s’appelle penser, qui se passe simple­ment, qui roule toute seule. Je donne l’im­pulsion. Le reste est l’élan donné et la mémoire.

Maintenant j’hésite un moment. Rien ne vient. J’arrête. Je relis. Oui, ça y est ! Encore des pensées sortent à gros bouil­lons, les mots appelant plus de mots, plus de pensées. Comme j’aime cette dernière phrase bien tournée ! Comme je suis fier du jeu de mots ! Comme c’est satisfaisant le rythme de la phrase ! Maintenant je m’y mets vraiment ! J’ou­blie tout le reste. J’oublie même que mon bras écrit, ma main tient un stylo. J’ou­blie, mon estomac qui grogne de faim, et l’irritation qui s’ulcère encore dans mon ventre de la dispute ce matin avec ma femme. J’ignore même les voix qui mur­murent dans ce café où j’écris, le courant d’air d’une porte qui s’ouvre. J’ignore l’effet du café sur mon système nerveux, de la cigarette sur mon souffle. Et de mon attirance pour la blonde qui se coule sensuellement dans sa chaise, cela aussi, je l’ignore. Ignorant, suis-je, d’une cer­taine oppression causée par le plafond bas, les tubes de néon et les murs d’un brun laid ; ignorant de cette légère mélan­colie due au ciel gris et à la bruine aperçue par la vitrine ; ignorant suis-je, d’une nervosité, le résultat peut-être de la position de la lune, et d’une sensibilité accrue provenant, qui sait, des émana­tions changeantes du soleil. De tout cela, je suis ignorant, inconscient — bien que, oui, c’est vrai, je « pense », me sers de la « pensée », écrivant cet article que j’ai intitulé Je Pense, donc Je Ne Suis Pas.

Michael Alwany


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