Aimé Michel : Je suis d’accord avec Pauwels sur l’essentiel, je m’explique sur le reste


12 Sep 2011

(Revue Question De. No 30. Mai-Juin 1979)

Aimé Michel a lu « Comment devient-on ce que l’on est ? ». Il a lu aussi toutes les critiques sur ce livre de Louis Pauwels. Personne, à son avis, n’a dit sur ce livre si capital pour la compréhension de l’auteur, ce qu’il aurait aimé qui fut dit. Il le dit ici.

Les livres et les caractères exceptionnels se reconnaissent à ce qu’ils suscitent des malentendus. Quand j’ai lu le dernier livre de Pauwels, l’envie m’a pris de lui envoyer une liste d’objections. Puis j’ai lu ce que les uns et les autres en disaient (remarquant aussi les silences…). Aucun ne disait ce que j’avais envie de dire, même pas notre commun ami, Chauvin. Quand on en est là, il faut relire et s’interroger.

Voyons. Pauwels, que je connais, et que je vois vivre depuis des lustres, avec qui j’ai discuté de tout, dont j’ai partagé le travail, les questions, les éclats de rire, les éclats de voix, Pauwels me raconte une histoire que je crois savoir, la sienne, une histoire qui aboutit à ce qu’il est, c’est-à-dire un de mes quatre ou cinq copains, et voilà que j’ai envie de réfuter. Diable ! Réfuter quoi ? Une vie ? Un devenir ? Un aboutissement ? Attention ! Nous voilà sur le malentendu, quand l’obscurité frise une lumière c’est-à-dire certainement ce qu’il veut dire !

Personne n’écrit aussi clairement que Louis Pauwels…

Ce qui trompe tout le monde, c’est que peut-être personne, en ce moment, n’écrit aussi clairement que lui. Si être « réac », ou être « rétro », c’est ne jamais parler pour ne rien dire, si c’est ne faire exploser que des idées claires dans la pensée du lecteur, alors ceux qui le disent ont bien raison, il est « rétro », il est « réac » ! « La passion n’est pas naturelle. Elle est toujours quelque peu inventée. Combien auraient été épargnés s’ils n’avaient entendu ou lu que la passion existe ? » J’imagine les innombrables et ténébreuses pages qu’entasseront un Barthes ou un Lacan le jour où ils se mettront en tête de nous en dire autant (mais pas plus). Ou bien : « Ce qui coupe du passé déshérite l’avenir. » Mais, quand on vient après Rimbaud, après Breton, parler clair, c’est se cacher. Voilà ce qu’on voit difficilement avec lui : il fut d’abord poète, eut comme première ambition de faire partager une expérience indicible (Saint Quelqu’un). Pierre Schaeffer l’avait bien vu. Mais combien d’autres pour qui Pauwels devint un personnage contradictoire et gênant, un traître en vérité, qui disait clairement des choses tenues pour mystérieuses et obscures ? On en veut à celui qui se croit tenu de respecter le vulgaire et de lui donner la clé du temple. C’est la mésaventure de Planète, dont Pauwels dit qu’il n’a guère envie de parler. Il faut préciser que l’on est toujours le vulgaire de quelqu’un. Le prince Louis de Broglie a traversé le siècle du surréalisme sans le remarquer.

En face, Sartre est un illettré qui, dans l’atome, ne voit que la bombe et dans l’informatique, rien. Il verra bientôt, quand cela pourra passer pour politique.

Comme de Gaulle qui avait tout le monde contre lui sauf les électeurs, Pauwels trompe tout le monde, sauf ses lecteurs. Ses lecteurs comprennent ce qu’il écrit : il ne leur demande que de savoir lire. Voyez la fin de Ce que je crois, où il explique toute la philosophie moderne, depuis Nietzsche, en quelques pages. Comment dire en quelques pages des volumes par centaines, à ne retenir que les grands ? On lui pardonnerait de vulgariser, non de dire tout clairement en peu d’espace et sans requérir un effort dont il s’est chargé. Les prophètes appelaient abomination la profanation du saint des saints par la foule. Il faut admettre l’abomination de Pauwels dont la vie s’est passée à provoquer des courants d’air dans le saint des saints. Dire la philosophie moderne en trente pages, c’est d’abord révéler qu’elle tient bel et bien en trente pages, à quoi il n’y aurait nulle honte puisque la théorie de la relativité n’en requiert pas autant ; mais c’est surtout en exposer les naïvetés aux non-professionnels, aux amateurs, bref, au vulgaire tout surpris de découvrir que ce qu’on lui cachait ne valait pas le déplacement. Le vulgaire, répétons-le, ce peut être Louis de Broglie.

Car l’écriture révèle une vision

Louis Pauwels rejette ou ignore les conventions de la classe qui écrit. De même que le travail est la malédiction des classes qui boivent, de même l’ésotérisme est la malédiction des classes qui prêchent ; j’entends en France, à Paris. Il faut, chez nous, prêcher les gens non pour qu’ils vous comprennent, mais pour prendre à leur égard vos distances, établissant ainsi au coude à coude avec vos adversaires, votre honnête spécialité de prédicant. La coutume non écrite de la prédication parisienne veut que l’on ne prêche que ses pairs.

Il se trouve que Pauwels est un intellectuel tourné non vers le prêche, mais l’intelligence. Il veut comprendre. Il le répète de livre en livre. Il lit beaucoup, comme faisait Bergier, cherchant d’abord la connaissance, et la cherchant là où elle est : dans la science ; et, après tout, où la chercher ? Et, quand il perçoit une lueur qui vaut la peine, il la dit.

Toute lueur nouvelle aveugle. Il faut, pour la faire voir, écrire clair, beaucoup réfléchir, prendre sur soi la peine que l’on veut épargner : « Je n’ai pas la plume facile. Cela me vient de l’adolescence, où j’ai sacralisé l’écriture. » L’adolescence : « J’écrivais la nuit, sur la table de la salle à manger, pendant que mon père cousait et que ma mère et ma femme dormaient… Je découvrais quelque chose d’essentiel : la litote, l’écriture dépouillée est toujours un degré au-dessous de l’émotion. »

La litote n’est figure que pour le grammairien. Pour le voyant, elle est d’abord vision : « Je l’ai écrit en état second. » Vision dont la pureté efface les mots et aboutit à la limpidité. L’écriture alors devient « sacrée ».

Pourquoi ? Ce fut un de nos malentendus favoris, à Pauwels, Bergier et moi. Sur ce point, Bergier était seul. Il se vantait de ne pas savoir distinguer Jean de la Hire de Victor Hugo. Il le répétait dans son dernier livre (J. Bergier: Je ne suis pas une légende Retz, 1978). Il croyait que le style était une technique plus ou moins réussie, mais ni plus ni moins importante que la qualité d’une écoute téléphonique. Que de fois il m’a dit : « Si le message passe entier, qu’importe la qualité du signal ! » Ce qui est vrai, sauf dans un cas : celui où l’écriture ne transmet pas des informations en nombre mesurable, mais révèle une vision, qui est par nature incommensurable. Quand tous les mots s’effacent et que s’opère le déclic par lequel, comme dit Rimbaud dans un autre sens, « je est un autre », alors apparaît ce que cachent les mots. Non seulement ceux que l’on dit, mais ceux que les spirituels hindous appellent le « mentalisme » et les mystiques chrétiens, plus simplement, des distractions.

Il a un jour perçu une certaine étendue lumineuse

Ce que nous pensons, dit Valéry, nous cache ce que nous sommes. Pourtant, certains ne se laissent pas aveugler par l’intarissable source des mots. Pauwels nous raconte l’histoire du petit garçon élevé dans la pauvreté par un père adoptif, amour absolu, jamais oublié ; puis les étapes qui, un demi-siècle plus tard, conduisent le petit pauvre à la célébrité et à la direction d’une grande tribune de presse ; enfin sa prise de conscience (comme on dit) politique, qui lui révèle avec son origine biologique une parenté plus profonde que celle de l’éducation. Au passage, il explique la répulsion que lui inspire le christianisme. Tout cela, remarquons-le, ce sont ces signaux que Bergier appelait techniquement le « message », c’est-à-dire une certaine quantité d’informations que l’on pourrait mesurer. Vais-je discuter ces signaux, ce message ? Le titre du livre y inviterait. Si Pauwels avait consulté, on aurait pu lui dire que ce titre bien venu risquait de le trahir, car ce qu’il est (et combien de fois l’a-t-il dit, jusque dans ce livre — il le sait depuis sa jeunesse !), c’est une certaine étendue lumineuse que seul, entre les écrivains français actuels, il a un jour perçue en lui derrière les mots. La biologie y est-elle pour quelque chose comme il le croît ? Alors je dirai que ce n’est peut-être pas la conscience aristocratique de la grande famille flamande qu’elle restitue à Pauwels, mais une parenté plus profonde. Le malentendu dont je parlais au début de cet article, c’est le malentendu cartésien, tel que Gassendi l’a défini une fois et à jamais au début de la floraison française, mettant à nu notre lacune séculaire : « Il est bien vrai que, pensant, vous savez que vous pensez (c’est le cogito) ; mais vous ne savez pas qui vous êtes, vous qui pensez. »

Pauwels est perçu dans la littérature française comme une personne déplacée à qui le chauvinisme cartésien reproche d’avoir réussi. S’il avait des antécédents, on le féliciterait. Ces antécédents existent, mais ils s’appellent Novalis (tué par l’amour monstre), Hölderlin, dont on a dit qu’il fut pendant les trente dernières années de sa vie « la proie attentive d’une poésie intraduisible », Clemens Brentano, qui conversa longuement avec le non-humain, Nietzsche, Von Arnim, Jean-Paul… Cependant, il est français, il a sacralisé une langue dont le mouvement naturel pousse vers la clarté. Il est donc clair jusqu’à n’écrire qu’en maximes, et sur le marbre : « L’aristocratisme est le fait des hommes dont la condition sociale n’est pas toute la condition… La proportion des croyants est fixe. Ce sont les croyances qui changent… Le phantasme n’est pas ce qui exalte la réalité, c’est ce qui vous en sépare… Plus les grands [écrivains] sont simples, plus ils sont mystérieux. »

En chaque être, la tragique impossibilité d’éprouver la totalité

Tenterons-nous alors de nous pencher sur cet espace lumineux que cache la simplicité des mots et peut-être aussi la présence de Pauwels là où l’on se bat ?

On ne conçoit guère que l’homme de combat ait sa solitude. Il voudrait pourtant avoir  deux vies, dont l’une se passerait « dans la plus longue prière et le plus long silence ». Et il « combat avec l’intime pensée que, finalement, aucune pensée ne lui est ennemie et qu’il pourrait en lui se trouver un lieu d’où la guerre des esprits apparaîtrait comme un malentendu, comme la tragique incapacité, en chaque être, d’éprouver et d’exprimer la totalité ».

Il est un esprit « en marche ». Il le dit à la dernière page. C’est la réponse paradoxale à la question du livre : comment devient-on ce que l’on est ? Le labyrinthe des années l’a conduit à être un esprit en marche.

La photo de la couverture confirme ce paradoxe

Ce sont les ruines d’Athènes. Mais, sur ces ruines, le soleil se lève. Ou bien se cache-t-il ? Je crois que le livre comme la photo peut s’interpréter de l’une ou l’autre façon. Pauwels croit que le christianisme a détruit la première civilisation universelle et que le marxisme est en train de détruire la seconde. Mais la première n’est pas vraiment morte, puisque la seconde, c’est la première plus le christianisme. Quant au marxisme, Pauwels ne peut croire à sa victoire et à la science.

Le soleil se lève donc sur les ruines d’Athènes survolées de très haut par les laboratoires spatiaux du XXe siècle. On ne les voit pas mais ils y sont. N’est-ce pas là le monde auquel il croit, en train d’accoucher une « totalité » que la faiblesse provisoire de l’homme ne peut « ni éprouver ni exprimer » ?

L’essentiel est dans la connaissance de la lumière intérieure

On peut être en désaccord avec quelqu’un sur tout, sauf sur l’essentiel.

Sur le christianisme par exemple, Pauwels invoque l’histoire. Discuterai-je l’histoire, ce qu’il appelle l’inconsistance du personnage de Jésus, ou bien les suites destructrices de son enseignement ? C’est la polémique des chrétiens avec les lumières depuis le XVIIe siècle.

Il me semble que le problème de Jésus ne relève pas de l’histoire, mais de la lumière intérieure, plus vraie que toute l’histoire. Aucune discussion ne fera que cette lumière soit ou ne soit pas.

Où est l’essentiel ? Voilà la question. L’essentiel est dans la connaissance de cette lumière intérieure, chrétienne ou pas. Certains hommes, et des plus réfléchis, ont cette lumière sous les yeux sans la voir.

Récemment, le professeur Francis Perrin appelait la question de la conscience « un problème scientifique non encore résolu ». Cela seulement ? Voilà l’essentiel qui crée les vraies distances. Pour Pauwels, la conscience n’est pas seulement un problème scientifique.

C’est peut-être pourquoi il est un homme « en marche ».

C’est sûrement pourquoi son livre, revêtu d’un crépuscule que l’on peut croire du soir mais qui est du matin, est un grand livre.

Aimé Michel