Jean-Charles Pichon: Il s’agit de renverser les croyances


06 Aug 2010

(Revue Aurores. No 14. Juin 1981)

Aurores : Pour se sauver, l’homme a-t-il besoin du Dieu des grandes religions comme le bouddhisme ou le christianisme?

J.-Ch. Pichon : Individuellement, je pense que chacun peut vivre dans sa liberté, dans son destin, aujourd’hui même. Beaucoup de gens le font.

Qui ne se croient pas religieux. Ils le font au nom de la création, au nom d’une nation, au nom d’une libération religieuse, raciale ou sexuelle, chacun dans son sens; et ceux-là vivent déjà dans la liberté. Ils n’ont pas besoin de formuler un Dieu qui les habite déjà. Mais un Dieu ne se fait que quand l’humanité entière est prête à le recevoir. Actuellement, nous n’en sommes qu’au stade des individus. Et nous ne sommes pas les premiers, il y a eu, depuis le Moyen Age, de tels individus qui se sont donnés aussi complètement que possible.

Rien de plus opposé que les voies socialisantes, humanistes, et les voies faustiennes, nietzschéennes ! Et pourtant, les unes et les autres préparent effectivement à la liberté. C’est une des grandes difficultés du monde où nous vivons que de comprendre qu’il y a un messianisme islamique, un messianisme juif, un messianisme athée. On reconnaît de telles voies déjà, dans un même temps historique, c’est-à-dire au début du deuxième siècle avant Jésus-Christ. Un mot peut nous éclairer, celui d’Açoka disant : « Je souffre de voir toutes ces sectes qui naissent jour après jour et qui ne comprennent pas qu’elles sont des fleuves qui vont vers le même océan ». Cela est de nouveau vrai aujourd’hui.

A. : L’avenir appartient à ceux qui arriveront à saisir comme complémentaires des phénomènes et des pensées contradictoires.

J.-Ch. P. : Essentiellement ! Puisqu’il s’agit de renverser toute croyance, d’apprendre à penser. Il faut nous apprendre à nous-même à penser. Le grand renversement nietzschéen de toutes les valeurs ne doit pas rester un rêve. Cela doit être vécu tout le temps par chacun de nous. C’est la révolution permanente que l’individu doit s’imposer.

A. : On assiste aujourd’hui à une destruction des structures. Ne peut-on pas risquer de tuer l’individu même en détruisant sa civilisation ?

J.-Ch. P. : Il faut revenir au deuxième siècle avant Jésus-Christ pour voir en aussi peu de temps anéanties les notions de race, de fonction, de sexe. Toutes les structures qui font de l’individu un être. Si je ne suis pas un Celte, si je ne suis pas un homme, si je ne suis pas un poète, je ne suis rien. On n’a plus qu’à me donner un numéro et à m’envoyer au goulag. Cependant, je crois que l’on pourrait commencer de recréer une civilisation en recréant le sens profond du langage.

A. : Les poètes sont aussi des créateurs de civilisation. Orphée fut l’un des fondateurs de l’hellénisme prophétique …

J.-Ch. P. : Oui, Musée et Orphée sont les deux grands prophètes légendaires de la Grèce. Il y a des hommes et, partis de ces hommes, des mouvements à l’origine des grandes révolutions, des grandes transformations de l’humanité; ce sont des mouvements qui demandent des siècles pour aboutir. Mais quand on voudra connaître les sources du futur, il faudra revenir aux écrivains, aux poètes, aux philosophes du Moyen-âge, du Haut Moyen-âge. Mahomet lui-même, Scott Érigène, Dante, et Joachim de Flore qui me semble un des prophètes les plus importants du XIIe siècle, peut-être le plus important. Le fondateur du prophétisme cistercien.

A. : Vous faites référence à des auteurs catholiques. Ceux qui militent pour un retour au polythéisme perdent-ils leur temps ?

J.-Ch. P. : Pas du tout ! Il faut venir au polythéisme. Pas d’autre moyen d’atteindre à l’objectivité que nous souhaitons que l’apprentissage des dieux, l’étude approfondie de leur histoire. Il faut les considérer dans leur personnalité et dans leur utilisation, et dans leur exigence, dans leurs cultes, dans leurs noms, dans leurs formulations. Il est certain qu’après les périodes rationalistes les Lokayatas comme disent les Indiens, l’humanité revient au polythéisme, elle revient aux douze dieux. Aussi bien en Assyrie, à Babylone, qu’à Rome, deux mille ans après. Je ne vois pas très bien comment l’on pourrait autrement formuler l’algèbre de la réalité, reconstituer l’alphabet fondamental. Actuellement les Quarks, pour la physique nucléaire, recréent les douze; il y a les douze de Kant aussi; les douze archétypes de Jung également. Mais la malhonnêteté consiste à faire comme si on pouvait expliquer ou justifier leur existence. On veut bien des « états », des « archétypes », des signes zodiacaux, des chevaliers de la table ronde ou les opérations de l’alchimie. Mais cela ne doit pas être des dieux ! L’honnêteté première serait de les appeler des dieux.

A. : Les forces d’universalisation et de dissociation du monde actuel ne semblent pas nous y conduire …

J.-Ch. P. : Les dieux sumériens, les dieux tauriques ont tendu à une plus grande universalisation que les dieux géméliques et ils sont arrivés à l’universalisation par cette idée de création qui est quand même commune à tous les hommes ; Jehova, Brahman, et les dieux de justice ont tendu à aller plus loin dans la pénétration de l’humanité et ils y sont arrivés en restreignant la cité à la tribu, à la famille, au foyer. Les dieux d’amour ont encore tendu à une universalisation plus grande et ils y sont arrivés par une restriction de la tribu au couple. Actuellement, si l’on veut aller à une universalisation cosmique, on a l’impression qu’il faudra atteindre à l’individu. C’est l’individu qui doit être au niveau de l’univers, qui doit s’intégrer et se réaliser dans l’univers.

A. : Cette section du couple ressemble au mythe de l’androgyne …

J.-Ch. P. : Oui, le couple en un. Dans les évangiles apocryphes, comme dans les évangiles égyptiens, il est dit en clair, que les temps du Christ seront révolus quand les deux seront en un. Il faut que l’homme disparaisse. Il faut que la femme disparaisse. Et c’est en quoi peut-être cette destruction des structures à laquelle nous assistons est nécessaire. Il faut que naisse une sorte d’humain qui soit mâle et femelle. Qui soit capable de l’action la mieux formulée, la plus rigoureuse, la plus exaltante, la plus formelle, donc mâle essentiellement, et qui soit en même temps archaïque, matérielle, sensible, intuitive. Qui ait ce sens de la soumission qui est proprement dans l’échelle ésotérique le signe de la féminité ou du signe femelle, parce que l’homme est trop positif aujourd’hui. C’est un chemin certainement mais malheureusement nécessaire. Lorsqu’on le suit aujourd’hui on tombe dans un sentimentalisme liquoreux, quand il s’agit de l’acceptation de sa contradiction, de son déchirement dialectique : ni une voie liquide, ni une voie terrestre. Je pense qu’on peut avancer d’une manière certaine que le Verseau est un dieu d’air par opposition au Bélier, dieu de feu, au Poisson, dieu d’eau. C’est à préciser de telles évidences que devrait servir un panthéisme rigoureux, qui nous exercerait à considérer les structures en elles-mêmes et non par rapport à des références extérieures au monde des structures.

Aujourd’hui, il y a des tas de gens prêts à mourir pour la Caper, pour la capacité, pour le Capricorne. Ils confondent la liberté avec le caprice, avec la capacité. Ils croient qu’être libre c’est pouvoir ou vouloir et ne sont pas du tout prêts à mourir pour la liberté. Ils confondent le Capricorne avec le Verseau. Ils confondent le libérateur avec la fée. C’est un des grands pièges aujourd’hui: le piège de la mère. Il m’a fait très peur. Je le vois très clairement dans le féminisme et je le vois aussi dans l’écologie. Seule la reconnaissance des structures peut nous faire échapper à ce piège et seule l’étude de l’ésotérisme universel peut nous en découvrir les lois, qui sont très approximatives et ambiguës en ce qui concerne l’histoire des hommes, mais d’une rigueur inviolable en ce qui concerne les dieux. Il faut absolument réétudier la mythologie.

Sur Jean-Charles Pichon (1920 – 2006) voir http://fr.wikipedia.org/wiki/Jean-Charles_Pichon