Carlo Suarès : Joe Bousquet


11 Apr 2013

(Extrait de L’Univers de la Parapsychologie et de l’Ésotérisme, Tome 2, éditions Martinsart, 1976)

Le 27 mai 1918, au cours de l’attaque du Bois-le-Prêtre, Joe Bous­quet, âgé de vingt et un ans, tomba blessé d’une balle dans la colonne vertébrale. Il vécut paralysé, à Carcassonne, et mourut le 28 septem­bre 1950.

Histoire courte, faite d’un seul événement, dramatique ; totale, mais trente années d’écriture dont on n’a pas encore fait l’inventaire complet, et une expérience vitale de cette blessure, vécue comme une mort renouvelée à chaque instant, dont on ne comprend rien qui ne soit l’apport même du lecteur.

Dans son livre posthume paru chez Gallimard en 1973, Mystique (son manuscrit le plus précieux, découvert par une série de « coïnci­dences » chères à Bousquet), Xavier Bordes commence la préface ainsi : « Les livres de Joe Bousquet nous lisent. » C’est bien vrai : on ne « lit » pas Bousquet, il pénètre en ceux dont la profondeur le reçoit, alors qu’il n’est jamais là. « La mort de mon œuvre était en moi, écrit-il (Mystique, p. 127 et p. 200). Je voudrais entrer tout entier dans la per­sonne d’un autre homme sans l’empêcher d’être lui. »

Joe Bousquet

Son œuvre ? Une quarantaine de titres ; un grand nombre d’articles et d’essais, parus dans presque toutes les revues de son époque ; une énorme correspondance ; des notes éparses ; des récits. Le tout est insaisissable. À aucun moment ne peut-on dire : « voici un roman bien construit, une nouvelle bien ordonnée »; ou « nous sommes en pleine poésie »; ou « ce récit est d’un mystique ». Lorsqu’on le croit en plein délire, un mot, une observation, ou une référence à quelque texte de philosophie, ou la description, hilarante, d’une personne nous le montrent totalement embrayé, voyant tout, comprenant tout, comme si l’apparence des choses ne se présentait à lui que pour lui révéler la négation de ce qu’elle est.

Vingt années après sa mort, Bousquet a commencé de remonter à la surface du monde littéraire. Des thèses ont paru sur lui, ou sont en cours d’élaboration. Mais par où saisir cet homme aux innombrables facettes ? Poète, mystique, philosophe, essayiste, conteur… certes, il est tout cela peut-être, mais pour avoir dépassé chacune de ces condi­tions; ne pourrait-on plutôt dire qu’il est un de ces très rares humains à avoir franchi le mur de la lumière, itinéraires prodigieux qui demeurèrent si longtemps dans les secrets de l’occultisme ?

« Tous les écrits de Joe Bousquet, écrit Jean Cassou préfaçant Langage Entier (Rougerie, 1966), d’une nature si spéciale et qui ont, jusqu’à présent, suscité des exégèses ferventes et profondes, mais for­cément fragmentaires, doivent être réunis et publiés. Ils forment, corres­pondance comprise, bien entendu, un énorme ensemble dont la lecture suivie pourra sembler très difficile au lecteur de ce côté-ci du mur, mais qui doit être sauvé, conservé, étudié comme l’un des plus admi­rables témoignages du pouvoir de l’esprit de l’homme. »

Pour les besoins de cette Encyclopédie, je pense ne pas pouvoir mieux faire que de reproduire l’essai que j’ai eu le bonheur de publier aux Cahiers du Sud (Cahier n° 159) en février 1934. J’y disais déjà ce que j’ai à dire aujourd’hui. Je donnerai ensuite quelques informations sur l’événement qui pro­voqua sa blessure : détails qu’il m’avait confiés dans une lettre.

Le Rendez-vous d’un Soir d’Hiver. Par Joe Bousquet, Éditions Debresse, Paris.

Un roman ? Plutôt un chant à une voix. Presque sans accompagne­ment. Une mélodie nocturne. Le chanteur des rues, à moins que ce ne soit Pierrot blessé mortellement dans on ne sait quel combat, rêve de son amour. Le rêve-t-il ? Il le tisse plutôt sur la trame de sa vie, sur les choses que ne manque pas de lui prodiguer le monde extérieur, sur chaque événement qui s’offre à lui. Au moment où, d’ailleurs, on le croit le plus plongé en lui-même, on s’aperçoit qu’il observe tout, qu’il est lucide. Les personnages qui le coudoient, passants ou parents, voya­geurs campagnards ou oncle notaire, il les transperce du regard, il en fait tomber les masques. Sa compassion est sans pitié pour cette humanité si peu humaine. Pierrot est mortellement atteint, mais dans un monde définitivement comique.

Et elle, Annie, l’objet de cet amour désespéré ? « Elle était femme en moi et ne se distinguait de mon amour que par l’éclair d’un visage où me regardait toute la beauté du monde. » Cette amie d’enfance, qui se souvient encore si bien d’hier où elle était fillette, a pour lui des élans d’amour maternel, des abandons de petite fille. « J’ai besoin d’être portée par quelque chose de faible qui serait plus fort que moi », confie-t-elle.

Tout comme Didi [Voir, Il ne fait pas assez noir, de Joe Bousquet (même éditeur)], Annie est une gamine dont le frais visage et la simplicité enfantine interviennent singulièrement dans l’amour qu’ils suscitent. Le poète qui l’aime la tient véritablement pour un objet, dans le temps même où il se sent le plus ne vivre qu’en elle. Quand elle parle, c’est en petite gamine qui ne comprendra jamais rien à lui. C’est une des raisons pour lesquelles il l’aime. Amour purement sensuel, mais cette sensualité est à chaque instant obligée, on ne sait par quelle fata­lité, à se fuir, à se transfigurer dans l’esprit du poète, à le conduire presque malgré lui dans une réalité créatrice, mille fois plus vive, plus tenace, que l’amour lui-même. Cet amour oblige à se dépasser. Il oblige à mourir là où il ne peut que ressusciter. Il se conduit par la main vers les régions où il ne cesse d’exister que pour être purement lui-même. Contradiction si l’on veut. À tout instant cet amour, au contact de sa propre chair, rebondit pour changer d’état, et ceci malgré lui. Il n’est point aspiration. Il n’est point recherche spirituelle. Il s’accroche au contraire à tout ce qu’il peut. Il y a en lui du regret, de la nostalgie. Il voudrait être cette chair d’Annie, d’Annie qui écrit comme ceci : « dis-moi qui c’est la poétesse que tu aimes ». Car Annie est témoin de ce conflit, mais de la poésie, sa rivale, elle demande « dis-moi qui c’est la poétesse que tu aimes ». Voilà tout ce qu’Annie peut comprendre. Elle n’en saura jamais plus. À quoi bon tenter de lui expliquer ?

Voilà le départ, le mécanisme de ce mouvement intérieur par lequel Bousquet se retrouve à chaque instant au sein de l’univers que fuit son amour, et qui impose à cet amour de se nier pour s’accomplir. Mais tout ce mouvement est déjà vu de l’autre côté. Il nous apparaît déjà dans le renversement que lui impose la réalité atteinte. (La réalité ne renverse-t-elle pas cela qui, n’étant pas réel, se prenait pour tel, et en donnait l’apparence ?) Et c’est bien là que réside l’essentiel en ce qui concerne Bousquet. C’est au cœur de sa création poétique, dans sa réalisation intérieure, dans son unification au sein de sa propre vie, c’est là qu’il nous faut aller le trouver, pour comprendre la prodigieuse portée de son œuvre.

C’est une nouvelle définition de la poésie qu’il faudrait trouver pour définir Bousquet. Je tiens en effet son expression pour un miracle de poésie pure, qui ne s’apparente à rien d’établi. Elle relève d’une expres­sion poétique au sujet de laquelle j’hésite à prononcer le mot de mysti­cisme, bien que je tienne à l’évoquer. Mysticisme et poésie : deux mots qui devraient à chacune de leur nouvelle manifestation surgir dépouillés de toute signification antérieure ; deux mots qu’il appartient à chaque mystique et à chaque poète de rebaptiser, de recréer., de faire surgir de l’indéterminé. Mais hélas, peu de mots s’accompagnent d’une multitude d’associations aussi exécrables que le mot mysticisme, et il y a autant de poésies qu’il y a de vrais et de faux poètes…

J’ai déjà dit qu’il ne s’agit pour Bousquet ni d’aspiration, ni de recherche spirituelle. Aspiration et recherche ne sont que les échecs de la poésie et du mysticisme. Elles sont l’artifice par lequel se voile leur défaite. Ne nous trompons point à leur accent touchant. Si le mou­vement humain qu’elles évoquent n’a jusqu’ici que très peu émergé de l’inconscient, s’il nous a légué plus de témoignages de faillites que de succès gardons-nous de le parer des attributs de ces faillites ! Gar­dons-nous ainsi d’évoquer Dieu à propos de mysticisme. Dieu en est l’échec, même dans l’union. Une véritable unification de l’individu dans sa propre essence doit éliminer toute idée de principe, de divinité, de cause. Ces précautions dont je m’entoure au sujet du mot mysti­cisme en ce qui concerne Bousquet sont essentielles. Pour guider le lecteur de cette note je dirai que l’expérience de Proust, sa perception de l’intemporel qui recréa en lui le signe de chaque chose, est un bon exemple, selon moi, d’expérience mystique, parce que dépouillée de toute superstition religieuse. Mais Bousquet va plus loin dans une expérience analogue, et surtout (j’arrive au point sur lequel j’insisterai) son expérience, bien qu’elle soit de la même famille que celles qu’on connaissait, s’oppose si diamétralement à tout ce qu’on a vu, est telle­ment un défi à tout ce à quoi l’on était accoutumé de voir, que je ne crains pas d’affirmer que cette réalisation apporte à l’histoire humaine un document unique, une véritable révélation de ce que nous tenions jusqu’ici pour impossible.

On se souvient du cri de Proust : « Félicité céleste ! » Tous les autres cris de réalisation mystique sont identiques à celui-là, sauf celui de Bousquet. L’homme, en émergeant de la durée dans l’intemporel, incendie son passé, ou plutôt le réabsorbe dans un incendie qui le recrée. Cet éveil créateur, semblable à une nouvelle naissance, prend chaque fois, sauf pour Bousquet, l’aspect d’une identification plus ou moins complète avec la vie (je résume par ce mot tous ses analogues). Le cri « Je suis la Vie » est l’affirmation limite qu’engendre cette alchimie humaine.

« La vie m’a dépossédé de moi-même ». Voilà au contraire la stupé­fiante constatation de Bousquet, en opposition avec toutes les autres. Et cette affirmation crée, à elle seule, tout un nouvel univers de la pensée et de l’amour. Nous savons que cet univers est authentique et total. Nous en reconnaissons la validité. Soudain cet homme se met à parler, et ce n’est pas lui c’est sa vie qui parle de lui. La voici plus pauvre que les plus pauvres, errant à travers le monde des objets, demandant à chaque objet de le baptiser, lui, cet homme qui n’est plus là, de baptiser sa vie à travers son propre regard que le monde a capté. Ce regard ! Cette extraordinaire manifestation d’une vie qui n’a pas voulu de lui ! D’une vie qui l’a chassé ! A tout instant se joue ce drame de l’homme dépossédé par son regard, par son regard qui ne surgit pas de lui-même, mais des objets qu’il crée. Car les objets n’existent par rapport au dépos­sédé, que dans la mesure où sa propre existence se trouve niée par son accomplissement !

« La nudité d’Annie buvait tout mon regard et ne me laissait que mes yeux… Cette fleur cachait dans son éclat les sources de mon regard. Et je crus qu’elle allait, pure lumière de mon corps, éclore dans toute ma chair le matin de mes tendres yeux qui se fermaient de plai­sir… » Voilà deux phrases révélatrices absolument. Au contact d’Annie, celui qui parle est le dépossédé. Il en est toujours ainsi. Mais ailleurs dans la région où cet amour se trouve déjà transfiguré, c’est sa vie qui parle. Et sa vie constate que son regard est engendré par l’objet, et elle se demande si cet objet, devenu de la sorte la lumière même du corps abandonné, si cet objet voudra bien, étant lumière, faire éclore les yeux de cette chair déjà prête à recevoir ce baiser…

Renversement si total de ce à quoi nous étions habitués que nous résistons. Nous résistons à l’évidence de l’impossible. Nous résistons à la manière très particulière dont cet impossible s’affirme. Je pense au style de Bousquet. Style qui d’avance rejette ceux qui ne feront pas l’effort de s’adapter à lui. Style dont on se demande, si l’on n’a pas compris sa nécessité, pourquoi il ne cesse de revenir sur lui-même comme dans le dessein de nous troubler, pourquoi il s’obstine à faire jouer au sujet un rôle d’objet et à l’objet le rôle de sujet, pourquoi il nous fait remonter à chaque instant son propre courant, pourquoi il nous oblige à abandonner chaque objet pour son attribut, comme si l’être de cet objet n’y avait point accès. « Chênes et marronniers s’entre-regardaient en moi avec leur profondeur où mon regard ne pénétrait pas : ne pénétrait pas du moins, sans devenir irréel. Et j’y sentais la transparence aller à l’encontre de ces étoiles indécises, m’y découvrir une autre vie dans la matière lumineuse de mon amour. » C’est en leur profondeur que les arbres se regardent en lui ; c’est en cette profondeur que son regard devient irréel ; ce n’est point son regard mais sa transparence qui va vers les étoiles ; pour lui découvrir une autre vie non point dans son amour mais dans sa matière lumineuse.

Il s’agit là d’un univers qui a ses lois biologiques propres. Cette expres­sion est la matière parfaitement organique de l’expérience mystique, ou poétique, dont je parle, et dont je viens de donner la clef. Expérience si importante qu’elle mérite d’être comprise dans ses innombrables conséquences. Je ne puis, dans une note, que l’indiquer. Je tiens à dire qu’elle m’apparaît plus remarquable par son caractère unique, par son défi à ce que nous tenions pour assuré, que par sa pureté. Elle ne me semble pas avoir encore dévasté Bousquet autant qu’elle pourrait le faire. Elle me semble se surprendre un peu elle-même, de même qu’elle nous surprend. Elle s’attarde à des conflits pour qu’en surgissent des étincelles. Je tiens à préciser ce point pour qu’un lecteur trop hâtif ne me fasse pas dire que je tiens la réalisation de Bousquet pour la plus grande révélation de l’histoire humaine. Je dis qu’à ma connaissance, elle est unique par son caractère. Elle nous indique qu’une réalisation humaine est possible par une voie qui nous semblait une impasse, par une voie dont nous ne soupçonnions pas l’existence. Dans cette voie, Bousquet est seul. Je ne connais personne qui l’ait précédé, personne qui le suive. De là son prix inestimable, et les innombrables découvertes que nous lui devons.

Si on voulait l’examiner attentivement, on ne tarderait pas à exploiter ce nouvel univers, ou plutôt ses possibilités car, dans un probable non accepté, il semble faire régner toutes les coïncidences impossibles. Bousquet semble nous prouver que seul est réel l’indéterminé. Périssent les théologiens ! Bousquet a raison. Il a raison quoiqu’il dise. On ne peut pas plus mettre en question sa réalité que celle d’une musique. De même que les sons témoignent en tout cas de la musique (on ne se dit pas : j’entends des sons, mais la musique est-elle réelle ?), de même l’œuvre de Bousquet témoigne de sa réalité poétique et philosophique. Elle porte en elle un tel caractère d’évidence plastique, qu’en admettant que nous possédions pour notre malheur un système du monde selon lequel Bousquet serait dans l’œuvre, il nous en rendrait obligatoire la révision.

« Il ne fait pas assez noir ! » Tel est le cri de la lumière selon Bousquet. La lumière n’est lumière lumineuse, et vision, que dans la mesure où elle est assassinée. Notre univers a capté le mouvement infini dans une constante de 300000 kilomètres à la seconde. Cette constante, nombre, est un véritable meurtre de la lumière absolue, du mouvement absolu. Et cet absolu est noir et glacé. Pour cette lumière noire, absolue, indé­terminée, en qui aucun possible n’est encore sacrifié, toute vie est morte. C’est elle qui est dépossédée dans les êtres, c’est elle qui est venue en revanche déposséder Bousquet du sien. Et en s’emparant de l’être de Bousquet, ce Bousquet identifié dès lors à son destin, c’est elle, lumière noire, qui crie et qui pleure d’être manifestée !

C’est elle qui parle, qui explique, qui rebaptise les objets, qui les engendre dans l’homme dénudé. C’est elle qui exige que chacun s’iden­tifie à son destin, c’est elle qui indique ce destin par des signes innom­brables qu’il faut savoir lire. Ce sont ces signes sur lesquels se penche Bousquet. En fait n’est-il pas simplement une conjonction de signes, dont le rôle est de les identifier?

« … Je me suis répété bien souvent que j’étais l’homme de ma vie…» Et cette conjonction est inéluctable. Elle semble être imposée à la vie ; à cette lumière noire, elle semble avoir été imposée depuis la fondation du monde… « Je me disais en retenant mon souffle que si je n’avais pas été la, il y aurait eu tout de même un homme immobile contre le mur et que cet homme aurait été moi… » Et la lumière ne peut ni refuser ni accepter cet homme-symbole qui l’assassine, ou plutôt elle se trouve contrainte à la fois de l’accepter et de ne l’accepter point… « J’étais au monde de ce qui meurt ; et j’avais des yeux pour voir le vent remonter aux sources de la fraîcheur première où la vie se défend qu’on l’ait jamais vécue… » Drame cosmique, drame de l’incréé dans le créé, où l’être créé se débat dans cette véhémente négation de lui-même qu’est sa propre vie… « Et puis, un cri qui n’était pas de moi. Car rien ne m’a jamais appartenu que ma fatigue et la voix cassée de ma peine. Je suis le maître de l’âme qui m’enveloppe dans son sein… » C’est l’homme dès lors qui est définitivement frappé d’irréalité au sein de cette réalité majeure qu’est la vie… « Je me disais : ma vie d’ici n’est rien que l’en­chantement de ma vie. Je ne suis en ce monde qu’une fable sur mes propres lèvres… »

J’affirme que j’ai cité au hasard. La substance de ce livre est un cristal si dur que tout y est cohérent. Pas un mot n’y dément les autres. À aucun instant l’auteur ne quitte son univers pour le contredire. On ne saurait le prendre en défaut une seule fois. Son témoignage est incroya­blement véridique.

Je n’espère pas avoir donné une idée adéquate de ce livre. Ses cent cinquante courtes pages, et les quelques cent pages d’Il ne fait pas assez noir constituent un apport humain plus riche que bien des gros volumes. Dans ma hâte de le signaler je n’ai pas voulu attendre d’en faire une étude qui n’aurait plus trouvé place dans ces chroniques. Je voudrais avoir incité le lecteur de cette note à lire ces deux petits volumes. Je voudrais leur en avoir facilité la tâche. Je ne leur dirai pas la fascination de cette lecture. Cette poésie magique, cette émouvante destinée, nous brassent et nous recréent de leur amour.

Avec une quarantaine d’années de recul, ces lignes apparaissent comme une sorte de prototype de ce que peuvent proposer aux lecteurs certains écrits de Bousquet, à l’exception de beaucoup d’autres : essais de philosophie, de critique, des poésies légères, et surtout cet inénarable Médisant par Bonté, où, dans un style étourdissant, notre auteur donne de la société qui l’entoure des descriptions qui auraient dû depuis longtemps trouver leur place dans nos meilleurs classiques.

On peut cependant remarquer une réserve : cette expérience par laquelle avait passé Bousquet (sa blessure) ne me semblait pas l’avoir dévasté autant qu’elle aurait pu l’avoir fait. Il y avait, en effet, en cette année 1934, une chose très grave, très importante, que je devinais en lui, et j’étais certain qu’elle lui était trop intime et douloureuse pour qu’il osât la déclarer publiquement. Je me mis donc en devoir de le solliciter. « Tu nous caches l’essentiel, lui disais-je. Tu retardes le moment de sauter tout entier dans ta douleur. Tu n’es pas encore tout à fait toi-même. » La profonde affection qui nous unissait depuis notre première rencontre m’obligeait à ces exhortations. Elles n’obtinrent gain de cause qu’au bout de deux années, lorsque mon ami convint, selon ses propres mots, qu’il y aurait plus de sacrifice à ne pas tout dire qu’à omettre un seul détail du récit qu’il consentait à me faire. Je reçus donc la lettre suivante (publiée dans Lettres à Carlo Suarès, Rougerie, 1973). (Pour la clarté de cette lecture, je dois spécifier que mon prénom familier est Joe ; Bousquet était heureux de cette coïncidence).

Carcassonne, 3 mai 1936

Mon cher Joe,

Si je suis content, deux fois content que tu te charges deux fois de parler de mon livre, dans Europe et les Cahiers du Sud ! C’est d’autant plus providentiel que le livre s’est enfoncé dans un silence total, inégalé ; et que, déjà, Denoël ne m’a pas caché sa surprise… ce qui me laisse honteux et inquiet pour l’avenir. Peu importe. J’ai ton appui, j’aurai celui de Cassou à qui je vais écrire, j’espère sortir de ce pas. Quant aux renseignements que tu me demandes, je vais te les fournir aussi fidèles que possible : je crois comme toi qu’il faut tout dire et que nous ne savons pas l’importance du sacrifice que nous consentirions en omettant un détail. Aussi bien n’ai-je aucune gêne à te parler de mon état. Il est peut-être plus difficile de t’éclairer les circonstances militaires de ma blessure. Mais les deux ordres de faits étant liés il faut que je passe sur la confusion que j’éprouve à ressusciter un temps qui semble ne revenir au jour que pour menacer ma personnalité actuelle. Nous allons supposer que tu étais déjà mon camarade en 1915-1916 et que je n’ai pas eu à former des confidences avec ces faits que tu aurais vécus avec moi.

1914-1915. Ce fut la vie en province, à mon retour d’Angleterre et au sortir de la philo, avec tous les avantages que donnait aux jeunes gens aventureux l’absence des hommes. Je n’insiste pas sur cette vie extraordinairement libre et, au sens provincial, scandaleuse que pour donner son sens à mon départ qui eut lieu le 10 janvier 1916, normal en lui-même puisque les jeunes gens de mon âge partageaient mon sort, mais qui devait être souligné quelques mois plus tard, quand une fois nommé aspirant, je partais comme volontaire pour un régiment d’infanterie du 20e corps, le 156e.

Rien de plus prémédité que ce coup de tête. Je savais où j’allais, les risques qu’il y avait à courir ; et je ne trouvais pas d’autre issue à une situation morale qui me semblait chaque jour plus étouffante. Dès ce moment-là, j’avais vu que la vie ne pouvait rien me donner, hors la satisfaction passagère d’en bafouer les mœurs. Satisfaction qui n’est pas susceptible de survivre à l’extrême jeunesse…

Je suis tombé dans un régiment très intéressant, une unité de l’Est bien entraînée où la connaissance de chaque sous-officier ménageait une émotion nouvelle. C’était, à travers les traits que les quotidiens prêtaient à ces combattants d’élite, l’épanouissement vertigineux d’une jeunesse pareille à la mienne, moins frelatée peut-être. Une franchise dans les regards, une loyauté dans les relations, un ton pour parler des morts qui me faisaient aspirer comme à un bonheur incroyable au privi­lège d’être nommé par ces soldats un ami. Ah ! comme la qualité de méridional m’a pesé tout d’abord ! Combien j’ai senti qu’il fallait, à tout prix, que je m’assimile moralement à ces hommes silencieux et souples et sur qui pesait le plus inconcevable fardeau tragique. Juste­ment j’avais rejoint le régiment dans un repos très long que l’on consacrait à répéter la manœuvre de la prochaine attaque. Mis comme aspirant à la tête d’une section, je regardais avec émotion le visage des hommes qui m’obéissaient et que j’allais, dans quelques jours, conduire à la mort, inexpérimenté comme je l’étais.

Le 16 avril 1917 approchait. C’était la fameuse attaque. On devait crever les lignes allemandes et se diriger sur Laon. Mais il fallait, au cours de l’avance, franchir l’Ailette ; et l’on demandait des volontaires pour commander les patrouilleurs qui devaient, à un moment de l’action, partir en avant en enfants perdus. J’ai demandé cette mission. Tu vois, c’est cela qui importe : mon état de garçon de dix-neuf ans qui trouvait que cette attaque risquait encore d’être fade au regard de l’envie qui m’était venue de jouer ma vie.

Ce que fut l’attaque, tu le sais. La défense allemande fut formidable. Après quelques heures de combat, le détachement auquel j’étais attaché était cerné et les trois officiers qui le commandaient tués l’un après l’autre avec les 8/10e de l’effectif. Je pris le commandement du reste et, avec quelques hommes me battis tout le matin dans la tranchée allemande où les cadavres des nôtres étaient entassés. À midi environ, j’avais le dessus, j’étais dégagé et pouvais me porter en avant : il me restait douze hommes vivants sur plus de cent et nous étions embarrassés d’une quinzaine de prisonniers et de deux mitrailleuses que nous avions prises. Dans ce régiment habitué aux coups durs l’affaire fit du bruit. On m’avait cité à l’ordre de l’armée et décoré en même temps de la médaille militaire, ce qui représentait une récompense ahurissante pour un sous-officier qui avait juste reçu le baptême du feu. Le galon de sous-lieutenant suivit aussitôt. J’étais introduit de force dans la peau d’un officier fait pour les coups de mains et les opérations dangereuses.

Ce qu’a été l’année suivante, tu l’imagines sans peine. J’ai maintenu ma réputation de casse-cou en accomplissant avec ennui des reconnais­sances et des combats de détail et cela m’a conduit à ma première blessure que j’ai reçue en Lorraine, en juillet 1917.

Soigné à Nancy. La fête. Et le plus immense dégoût. Cette guerre ne finirait jamais. À quoi bon lutter. Et que devenir si on revenait. Je prisais de la cocaïne avec de petites grues. Et puis, sur un coup de tête encore, j’ai demandé à l’hôpital une permission de sept jours pour Béziers où mon père était médecin-chef de la place. L’envie m’était venue de retourner au régiment.

C’était un doux mois d’octobre dont je n’oublierai jamais la beauté. Dans cette ville, si tiède avec des nuits si bleues, je devais revoir une jeune femme très belle qui, quelques mois auparavant, au cours d’une de mes permissions, m’avait demandé de lui écrire. Elle avait de grands yeux sombres si profonds qu’on ne se demandait pas, dès qu’elle ouvrait la bouche si elle parlait, si elle chantait, si elle se souvenait. Je m’aperçois en pensant à elle que je ne me suis jamais, même en ce temps-là, mis en peine de la comprendre. De toutes les maîtresses qu’on réunissait autour de soi en quelques jours celle-ci était la plus belle, la plus élé­gante, je ne me disais pas autre chose. Sans doute avais-je été sincère dans la promesse que nous avions échangée de nous marier après la guerre. Mais de cette solution sociale et de son abandon qui, en ce temps de mort, ne pouvait qu’en être le prix, ce qui comptait le plus pour moi, c’était la grande exaltation physique qui me cachait mon sort. Car le héros des premiers jours était bien loin. Dans mon uniforme d’enfant joueur, avec ma pacotille de décorations, j’étais un condamné, quelqu’un qui ne croyait pas à la vertu des projets que l’on formait pour lui.

Joe, mon cher, très cher ami, te représentes-tu ce temps dont le souvenir me met vraiment les larmes aux yeux. Tous ceux qui m’entou­raient, tu les connais. Imagine, dans ce Béziers, ensoleillé, mon père plus jeune avec son uniforme de médecin-commandant, ma sœur jeune fille qui ne pouvait pas cacher son angoisse et me suppliait de me laisser hospitaliser à Béziers, ce qui aurait été si facile, mon père étant le médecin-chef de cette ville. Eh bien ! je te jure que j’en avais envie. Il faisait beau. Les femmes avaient dans leurs yeux, dans leur voix, la beauté du jour. Je resterais là quelque temps. En moi-même je pensais déjà que l’après-guerre serait facile sans doute. Mon amie était riche, très riche même ; mes parents avaient une bien plus belle situation qu’aujourd’hui. Mais il fallait prévoir mille difficultés. La colère de ma mère quand elle aurait su que je voulais épouser une femme divorcée… Et puis, surtout, je n’ai pas pu. J’insiste, parce qu’il s’est produit un phénomène identique à celui qui fait aujourd’hui mon malheur et mon bonheur. De même que je souffre parfois terriblement de me sentir par rapport aux groupes que vous formez à Paris quelqu’un de tangent, d’insuffisamment préparé, de même je me suis vu tout d’un coup extérieur à tout ce qui faisait mon être le plus réel. Je me suis dit, tu me comprends, que j’allais donner le droit à tous ces hommes si chics, si élégants, si braves de ne parler de moi que par rapport à autre chose, et en singeant mon accent par exemple. Un beau matin, cette permission de sept jours touchait à sa fin, je n’y ai plus tenu, j’ai écrit au colonel de mon régiment pour qu’il m’évite même le séjour obligatoire au dépôt de la division. Quelques jours après, j’étais dans une compagnie de première ligne.

Verdun, des combats, des citations. Puis cela a été le fameux prin­temps 1918. L’issue fatale approchait, je la voyais venir. Au mont Kemmel, où j’ai eu une très émouvante citation, déjà, j’avais failli être pris ou tué au cours d’une affaire où j’avais été très imprudemment engagé. Je m’en étais tiré avec des écorchures et une balle dans le col de mon manteau. Puis, cela a été le dernier repos dans l’Aisne où ma fatalité m’a rejoint. Mes lettres, il paraît, étaient tristes. Je savais que c’était fini. Il serait trop long de te raconter quelques petites aventures quotidiennes qui dansaient autour du grand spectre noir qui voulait prendre ma place. Mais mon amie de Béziers pâlissait un peu dans mon souvenir. Déjà, au mois de janvier à Verdun, elle avait failli me faire tuer bêtement en m’annonçant dans une lettre atroce qu’elle allait se suicider et que je devais en lisant sa lettre la considérer comme morte. Le violent engagement qui, précisément, avait suivi, ce soir-là, me trouvant complètement fou de douleur, m’avait miraculeusement laissé debout, titulaire seulement d’une citation nouvelle. Mais, cette fois, cela allait mal tourner. (Fais bien attention à tous ces détails !)

Cette jeune femme, non pas ressuscitée, mais par une lettre ultérieure, exaltée de se trouver encore en vie et confuse d’avoir « dans un moment d’affolement » écrit n’importe quoi, cette jeune femme, de la même écri­ture bouleversée, m’écrivait que tout était perdu, son père ayant lu mes lettres et qu’il ne me restait plus, si je l’aimais qu’à rendre publique mon intention de l’épouser.

Il me fallait ce réactif pour comprendre que j’étais peu fait pour par­tager sa vie. Cependant, la peur de briser une créature si spontanée et si naturelle me faisait remettre au lendemain une décision qui risquait de changer ma vie.

Et alors, l’ordre d’alerte est arrivé. À minuit, le 27 de ce mois-ci, il y aura dix-huit ans, des camions sont venus nous prendre, nous ont déposés dans une calme campagne de printemps au lever du jour. Joe ! cette dernière vision des arbres et des blés verts et qui jamais, tu entends, ne s’est imposée à moi avec autant de violence qu’en ce moment où je t’écris… Il faisait très chaud dans le bois de chênes verts que nous avions traversé pour prendre position. J’aurais voulu m’arrêter. L’an­goisse de mon cœur me faisait aimer davantage le murmure léger des feuilles étendues dans leur odeur de soleil et je croyais que c’était cette angoisse qui m’empêchait d’aimer ce spectacle et d’en jouir davantage. Au débouché du bois, il y avait un officier d’artillerie blessé en conversa­tion avec notre colonel un peu pâle. Toute la ligne avait sauté. Dix divi­sions allemandes s’étaient ruées dans la brèche : il y avait quelques régiments pour les arrêter. On m’a donné un ordre. Je l’ai exécuté.

Je ne devais pas demeurer longtemps sur les emplacements où l’on m’avait expédié tout d’abord. Rappelé par un agent de liaison, j’ai été introduit dans un poste de commandement où un capitaine adjudant-major consultait une carte. D’autres officiers de mon bataillon étaient réunis. L’adjudant-major nous a regardés : « Hélas ! mes pauvres amis c’est la pelure d’orange ! — La pelure d’orange ? a demandé un comman­dant de compagnie. — Oui, a répondu ce brave, mon quatrième galon qui est foutu ! »

Passons ! On a engagé deux compagnies qui se sont fondues. À cinq heures du soir, j’ai reçu l’ordre de me porter à leur secours. Ima­gines-tu mon état d’esprit, cette lettre de mon amie dans ma vareuse, l’avenir bouché comme on est, à vingt ans, si prompt à le croire ? J’ai déployé mes hommes sur un plateau couvert de cultures. Les premiers obus arrivaient. Les blés étaient si hauts qu’on ne voyait plus ceux qui étaient tombés, détachés par un flocon blanc des petites colonnes avec lesquelles ils progressaient. Mon capitaine m’a suivi quelque temps. Il souffrait encore d’une blessure reçue au mont Kemmel. Il craignait pour moi. Soudain, il m’a pris par le bras : « Je vous défends, me dit-il, de dépasser la route Vailly. » Il y avait, ai-je cru, de la panique dans sa voix, ce n’était que de la tendresse.

Je ne l’ai pas écouté. J’avais reçu d’autre part cet ordre cruel qui tient en peu de mots et qui dit tant : « Tenir coûte que coûte ! » Je comptais des yeux les hommes qu’il fallait faire tuer avec moi.

Enfin, nous avons débouché sous le feu. Quelques fuyards, des blessés, venaient à notre rencontre. Je les écartai d’un geste, leur inter­disant de parler à mes soldats que je ne voulais pas démoraliser. Je revois tout cela comme si j’y étais encore. Des avions allemands tour­naient dans le ciel, un village brûlait. Sur les crêtes fermant l’horizon on voyait les colonnes allemandes, réserves des troupes que j’allais heurter dans la vallée. Un chasseur à cheval est venu au galop sous les pre­mières balles me porter pour la deuxième fois, de la division, une exhor­tation à tenir coûte que coûte. C’était presque superflu : j’en avais assez. Mes hommes étaient déployés, formant désormais la première vague de défense, car les compagnies au secours desquelles je me portais s’étaient déjà repliées quand je les croyais prisonnières. Laissant mes hommes derrière moi, j’ai essayé de me porter à travers les barrages d’infanterie jusqu’à des trous d’obus où de malheureux isolés, captifs de réseau de projectiles, attendaient d’être prisonniers. Je suis revenu difficilement au milieu de mes hommes et j’ai fait commencer le feu.

Les Allemands avançaient de trois côtés à la fois, quarante fois plus nombreux que nous, couverts par un feu très violent qui commençait à me blesser et me tuer des hommes. Cela a duré assez longtemps et l’ennemi progressait. Quand les éléments les plus avancés n’ont été qu’a une cinquantaine de mètres, quelques hommes se sont levés pour s’enfuir et j’ai dû les ramener de force dans le fossé où nous avions organisé, bien pauvrement, une position de fortune. Et alors, j’ai compris que c’était fini et je suis resté debout.

C’est comme cela que j’avais vu tomber, le 16 avril 1917, les officiers dont j’avais pris la place. Je n’ai pas eu à attendre longtemps. Une balle m’a atteint en pleine poitrine, à deux doigts de l’épaule droite, traversant obliquement mes poumons pour sortir par la pointe de l’omoplate gauche ; ce qui faisait, du même coup, traverser au projectile mes deux poumons et la partie avant du corps vertébral. Je suis tombé, entendant un cri, mais il paraît que ce n’est pas moi qui ai crié. Un capo­ral a crié : « Quel malheur ! Le lieutenant est tué. » Je l’ai appelé : je lui ai dit que j’allais mourir et qu’il fallait que tout le monde se replie tout de suite pour échapper au feu de l’ennemi. On a crié : « Sur ordre du lieutenant, en retraite. » Mais quelques hommes ont couru vers moi, refusant, malgré mes ordres, de m’abandonner. Plusieurs fois, je leur ai dit qu’ils me sauvaient en vain et qu’il valait mieux m’abandonner sur ce plateau où la nuit tombait vite maintenant couvrant l’avance de plus en plus rapide de l’ennemi.

J’ai été emmené malgré moi complètement inerte déjà. Car le choc avait immédiatement paralysé les jambes. Je vois encore le regard que je tournais vers mes jambes soudain désarticulées et que je ne reconnais­sais plus avec ces bottes rouge-sombre qui semblaient compléter la toilette d’un mort.

Mon capitaine blessé était venu à ma rencontre : c’est ici que mes confidences deviennent difficiles. Tu vas me comprendre. C’était joué, c’était fini, il n’y avait plus qu’à bien prendre les choses. Je n’avais pas perdu conscience, je me trouvais plus calme peut-être qu’au moment où je t’écris. Dans la transparence du ciel violet, ce n’étaient pas les images de ma vie qui repassaient, mais comme un cortège dérisoire et déjà affecté de néant, tous les squelettes des Projets qu’à chaque instant on forme sans le savoir et qui empêchent les sensations de constituer une masse confuse. Le désir d’aimer, le cadre que ma pensée prêtait à tous les retours vers la maison, tout cela se défaisait de soi-même, faisait reculer en s’évanouissant la forme qu’on prête à la vie pour n’en laisser subsister que l’instant présent qui était un peu de couleur, de la fraîcheur, du repos. Ah ! j’ai senti alors que tout ce qui en moi n’était pas s’éva­nouissait ; et il ne restait qu’une sensation au bas de laquelle j’étais déposé, inerte, comme un tas de chair assez lourd pour me recouvrir, l’instant d’après, tout entier. Mon capitaine m’a parlé, je lui ai répondu avec beaucoup de calme et une indifférence qui n’était pas feinte. Il pleurait, et je n’ai compris qu’à ce moment-là combien cet homme m’aimait : « Bousquet, m’a-t-il dit, mon petit Bousquet, on va vous guérir. — Non, lui ai-je répondu, je suis perdu, mais cela n’a aucune espèce d’importance. » Et je me souviens que je lui ai demandé si j’avais fait tout ce qu’il attendait de moi ; et s’il était content de m’avoir eu sous ses ordres. Alors il m’a embrassé. Il m’a dit à l’oreille : « Bousquet, vous prierez pour moi ! » Il lui restait douze heures à vivre. Mais tu compren­dras pourquoi l’athée cent pour cent que je suis, fait dire en secret tous les ans une messe pour cet officier sans famille, prêtre de son état.

On m’emportait. Un certain Balmain, qui habite Paris et dont je pourrais te donner l’adresse, capitaine de la compagnie de mitrailleuses, est alors venu à moi et nous avons parlé. Vraiment je n’avais envie que de crâner et je l’ai accueilli avec des plaisanteries. Je crois qu’il était plus ému que moi. Mais c’étaient là les dernières convulsions et un quart d’heure après, je sombrais dans le sang et l’évanouissement. À peine ai-je reconnu au poste de secours le médecin qui me parlait. Et je suis revenu à moi à l’ambulance. Paralysie complète. C’était la deuxième vie qui commençait. Tu sais exactement mon état. Je ne me suis jamais levé, sauf l’été pour m’asseoir dans un fauteuil. Je suis impuissant. Bref tout. Le seul point à approfondir dans ce qui précède ce serait cette conversation avec Balmain que je n’ai jamais revu. Je ne sais pas ce qu’il fait : il était agrégé de mathématiques ; est peut-être devenu professeur, ou, resté dans l’armée, occupe-t-il un emploi dans un ministère. Si tu veux le voir, il est facile à retrouver. Il faut pour cela que tu t’adresses au siège de la Société des Anciens du 156e et 356e régiments d’infanterie, dont le président est Robert Tarbès qui vend, à Paris, du chocolat, je crois, et tous les produits originaires du Venezuela. Il faudrait chercher dans le Bottin soit à Tarbès, soit aux sociétés militaires, et d’ailleurs, cette adresse, je l’ai dans un coin, il faut un heu­reux hasard pour que je la retrouve. Balmain fait partie du groupe et si tu le voyais, tu aurais à travers lui un point de vue tout à fait égarant sur ma vie d’officier et des révélations qui sans doute sont prêtes à m’étonner moi-même sur mes derniers instants dans l’autre monde. Plus j’y pense, même, plus je me dis qu’il faudra un jour que tu ailles voir Balmain, que tu lui demandes un récit des incidents si loin de moi.

L’hôpital : un hôpital anglais à Ris-Orangis où j’avais répondu par des signes de dénégation à ceux qui me demandaient si je savais l’anglais. De façon, tu le comprends, à assister à toutes les consulta­tions où le diagnostic était débattu. J’ai dû te raconter comment, caché dans cette ignorance hypothétique de l’anglais, j’ai entendu une infir­mière dire au médecin, à la salle de radio où l’on venait de m’étendre tout nu, pour examen : « Quel dommage qu’un si beau garçon soit perdu ! » (Excuse-moi de répéter cela !) Je n’ai pas dû sourciller puisque c’est après la réponse du médecin que quelqu’un s’est écrié en voyant mon visage : « Vous ne voyez donc pas qu’il vous comprend ? » Sans doute que ma face s’était épanouie car le médecin avait répondu : « Non ! Il n’est pas perdu. Et même je suis porté à croire qu’il marchera comme tout le monde ! » Le pronostic ne devait pas se confirmer, mais ce n’est pas ce qui importe…

Je ne te dirai pas ce que j’ai souffert. J’avais, une fois revenu dans le Midi, refusé de recevoir mon amie, non que j’eusse contre elle de la rancune, mais parce que, perdu comme je sentais que je l’étais, je comptais sur ma brutalité pour dénouer d’un coup une situation fertile en malentendus à venir, en déchirements nécessaires… Carcassonne, le travail, la vie. Puis, violence faite a ma volonté d’isolement par cette même amie qui avait fini par deviner les causes de mon silence farouche. Un pauvre amour greffé sur ce tronc pourri. Il est probable que c’était nécessaire, car une vérité avait encore à se faire jour, il fallait que le sens de tout ceci apparût.

Mon amie m’écrivait. Des lettres, toujours aussi tendres. Et, enfin, je décidai de me faire transporter dans une ville d’eaux où il était décidé qu’elle viendrait me voir.

Elle est venue. Peu importe ce que fut notre rencontre. Projets pour l’avenir, espoir caressé ensemble d’une guérison qui nous permettrait de vivre unis. Et soudain, V…, plus câline que jamais : « Écoutez, Joe, j’ai un aveu à vous faire, j’ai longtemps hésité, mais il faut que je parle : vous allez être surpris de ne pas reconnaître mon écriture sur les lettres que je vous écrirai désormais… »

J’ai senti que j’allais être blessé pour la deuxième fois. J’ai demandé des explications : « Vous étiez loin, un accident pouvait vous arriver, on aurait pu trouver de mes lettres sur vous en vous ramassant… — Un accident ? — Mais oui, vous comprenez, vous pouviez être tué… — Et alors ? — Alors, toutes mes lettres étaient des copies de celles que je vous aurais adressées si je n’avais pas été si prudente. C’est une de mes amies et non pas moi qui vous écrivait. Votre retour à Carcassonne rendait la précaution superflue, mais j’étais prisonnière de ma ruse, et le moyen de fournir une explication de si loin ? » … Bref, cette lettre pathétique reçue à Verdun où il était dit qu’elle allait mourir et que l’immensité de son désespoir lui dictait cet ultime adieu, la lettre folle qui était dans la poche de ma vareuse quand j’ai reçu cette balle, tout cela, Joe, c’était du chiqué, l’application à quelques cas imprévus d’une méthode de prudence, l’extension à ces cas exceptionnels d’un système que mon comportement à moi m’interdisait de soupçonner ou de comprendre. Et comme j’exprimais mon ahurissement : « Mais vous n’étiez même pas mariée. Votre divorce ne vous laissait-il pas libre ? »

Réponse : « Pas divorcée, mais en instance de divorce, la procédure ayant été interrompue par la guerre. Une lettre de moi, écrite pendant la séparation, aurait pu être utilisée par mon ancien mari et nuire à mes intérêts matériels. »

Ce jour-là, mon vieux, j’ai eu mon âge. J’ai tout compris. J’ai souri. Je venais de comprendre la guerre, de comprendre ce que c’était que la société. Depuis longtemps, je n’avais pas été si gai ; et sans doute que cette exquise folle a pensé que la pilule passait très facilement. Le reste n’est rien. Nous n’avons cessé de nous voir que longtemps après.

Mais la société répare, au moins sur les uniformes, les blessures qu’elle fait dans les cœurs. Pour compléter le tableau que j’ai dressé de mon personnage, je te dirai que je suis depuis quatre ans commandeur de la Légion d’honneur, un des plus jeunes en France, paraît-il, ce qui, avec ma médaille militaire et un bon nombre de citations, fait, paraît-il, un tableau imposant que nul ne verra jamais, car je ne porte pas de décorations et n’admettrai pas qu’on enterre cette pacotille avec moi.

C’est ici qu’il me faut noter que je ne me suis aperçu qu’il y a dix mois d’une bizarre irrégularité. J’étais pauvre, tu sais, toujours gêné, toujours à l’étroit. Je touchais tous les ans vingt mille francs de moins que mon dû. Je m’étais si totalement foutu du règlement de ma pension que l’on m’avait alloué un traitement inférieur de moitié à celui qui correspon­dait à ma blessure. Je me condamnais à la plus honteuse médiocrité : par indifférence, par dégoût de ce genre de réclamations. Mis par hasard sur la voie de cette irrégularité j’ai déjà pu obtenir un redressement partiel, mais dois compter encore sur de longs délais avant d’obtenir justice totale. Encore m’a-t-on dit que je n’aurai jamais droit à la récupé­ration des sommes perdues.

Est-ce assez beau, tout cela ? Je te l’ai raconté en oubliant de mon mieux quel rôle je jouais en faisant toute l’histoire de mon bizarre acheminement. Cela dépasse singulièrement le cadre d’aveux que tu me demandais. Mais j’ai voulu te donner cette preuve d’amitié en remettant entre tes mains une confidence complète. Heureux de pouvoir te four­nir une preuve que j’étais fait pour devenir ton ami.

Je t’embrasse, Joe très cher. Cette longue lettre m’a exténué. Je suis ton ami de toujours.

Ton Joe

Quant au fond, et aussi à sa forme, je tiens ce récit pour un des som­mets de l’expression humaine. Bousquet, par la vertu de sa confidence, se trouva intégré dans la vie-mort, qu’en obéissance à son destin, il était allé cueillir.

L’invisible l’avait guidé au-delà de lui-même, dans sa vocation propre, celle du langage : « ... il n’y a pas une vérité qui n’éveille la vérité dont elle est le langage. (La Belle au Bois dormant a été réveillée parce qu’il y avait devant sa porte des servantes qui dormaient) », écrit-il dans Mystique. Et ceci, en capitales : « Ce que l’homme conçoit comme le jouet de son imagination il l’est par rapport à l’invisible. On dirait que je suis par rapport à l’être ce que les images sont dans mon cœur. »

Et encore en capitales : « Je veux que mon langage devienne tout l’être de ce qui, en moi, n’avait droit qu’au silence. » Et encore : « L’homme doit se rendre indivisible. » Et encore : « La responsabilité de l’homme est illimitée. »

Illimitée en passant par le trou d’aiguille de sa propre vocation, bien sûr. Illimitée dans l’indivisible de son être et de son faire : dans sa capacité de faire. Bousquet en se retrouvant, « enfanté par sa blessure » ainsi qu’il le déclare après s’être déclaré, devient l’artisan attentif et précis du seul langage qui convienne à son nouvel état : celui « qui bouche les trous creusés par les mots ».

Il est inutile dès lors de chercher à le suivre si l’on ne perçoit que son langage est « d’outre-vie ». Certes il a rencontré son cadavre. Mais, écrit-il dans Mystique encore : « On peut mourir par l’âme ou par le corps. »

« Celui qui meurt de l’âme ne laisse qu’une ombre aux mains des fossoyeurs. »

« On meurt du corps dans les gémissements d’une âme qu’une ruine emprisonnait. »

Je ne connais personne qui, comme Bousquet, réponde à ces mots terribles de Jésus (Évangile de Thomas, logion 66) : « Celui qui a connu le monde a trouvé un cadavre : et celui qui a trouvé un cadavre, le monde n’est pas digne de lui. »

Mais pour le seuil d’une nouvelle ère, où cette Encyclopédie entend marquer son empreinte, voici cependant ces quelques mots, en manière de testament et en même temps d’ouverture :

« J’écris pour ceux qui viendront plus tard, avec des âmes à ma res­semblance, assez purs pour se sentir blessés par la vie même comme je l’ai été par la mort. Comment notre être n’est-il pas notre insurmon­table douleur quand nous le sentons peser à la vision que nous sommes ? » (Mystique).

CARLO SUARES

Dans son amour hérétique pour le Monde
(Revue Être Libre. No 98-99-100. Octobre 1953 – Janvier 1954)

Dans son amour hérétique pour le monde, Joe Bousquet avait substitué sa mystique de l’irrationnel au corps dont il ne connaissait plus que l’absence. Blessé, devenu voyageur immobile, captif d’une passivité passionnée, le poète de Carcassonne en vint à incarner ce qui, avant lui, n’avait été que pressenti : l’Absence réalisante. Bousquet, foudroyé par la guerre, devint l’envers opaque des choses ; passa, par cette balle dans les vertèbres, passa le miroir, et ce que d’autres avaient rêvé (Novalis avec ses Hymnes à la Nuit, Hölderlin avec son Empédocle, les surréalistes avec l’Inconscient), le voici qui le réalise, lui donne le corps qu’il n’a plus, en fait le corps qui lui manque.

Joe Bousquet n’avait plus de chair, mais son discours le vêtait.

* *

La clé de l’œuvre de Bousquet, c’est bien l’amour. Dans cette inimitable lettre d’amour qui depuis « Il ne fait pas assez noir » va jusqu’à « La Neige d’un autre Age », on prête l’oreille : on entend la nuit n’être plus la nuit, mais se retrouver là où la seule nuit est profondeur, entre les os, parmi cette chair qui s’offre au soleil comme si le soleil était le silence du corps. On entend passer les grandes chevauchées du vent, à tel point que l’orage berce le sommeil de femmes encore assez enfants pour pouvoir soudain basculer dans les barques pourpres de la rencontre des rencontres l’amour. Bousquet avait la mort chevillée au corps. Et l’amour qui ne se conçoit qu’éternel lui faisait oublier que dans la nuit de ses os la mort tenait ses assises, que dans le silence du corps les portes battantes de la nuit s’ouvraient sur la mort, la ramasseuse de sarments.

L’attention presque exclusive que le poète de Carcassonne porta, durant ses dernières années, au problème du langage, prouve que c’est bien du discours que Bousquet voulait faire sa vie. Pour atteindre à l’apothéose et échapper à l’éternel ressassement, il fallait bien que le langage s’identifie en nous à la blessure ontologique, incarne notre part maudite, soit l’impossible et à la fois échappe à l’analogie pré-avicennienne pour obéir à l’univocité scotiste. Pour autant que le langage soit uni à l’Être par l’univocité, la Connaissance consacre une façon d’exister et celui qui, du discours, a fait la gloire de l’admirable instant ne peut échapper à l’éternité… Le dernier livre auquel travailla Bousquet, « Les Capitales », de Jean Paulhan, risque de révolutionner la philosophie traditionnelle du langage et semble apporter une réponse définitive aux problèmes soulevés par nos meilleurs philosophes : Brice Parain, Francis Ponge, jean Paulhan, etc…

Suzanne ANDRE et Hubert JUIN