Robert Linssen : Krishnamurti & Carlo Suarès


03 Jan 2009
(Revue Être Libre, Numéro 317, Février-Mai 1989)

KRISHNAMURTI 1895 -1986
CARLO SUARES 1892 -1976

Quelques fragments de souvenirs concernant ceux que l’on doit considérer  parmi les grands précurseurs du IIIe millénaire

Les naissances groupées à quelques années d’intervalle de personnages porteurs de messages spirituels importants, illustrent bien la loi de « sérialité » évoquée par le chercheur autrichien Kammerer dans son « Journal des coïncidences », auquel C.G. Jung et le Prix Nobel de Physique Pauli se sont fort intéressés. Arthur Koestler en soulignait l’importance dans son essai intitulé « Les Racines du Hasard » (éd. Calmann-Lévy, 1972).

Carlo Suarès est né le 12 mai 1892, tandis que Krishnamurti naquit trois ans plus tard le 11 mai 1895. D’autre part, Wei Wu Wei naissait en 1892 et Sâm Tchen Kham Pâ en 1881. Ce que je dois à ces êtres d’exception qui furent à la fois mes amis et mes instructeurs soit dans le domaine des « Voies Abruptes », soit dans le domaine de l’ésotérisme (Suarès), soit dans le domaine de la Sagesse transcendantale vécue (Sam Tchen Khâm Pâ, Krishnamurti et Wei Wu Wei) est immense.

Le caractère spécifique et la valeur de Krishnamurti résident dans le vécu intégral et inconditionnel de la plus totale mutation spirituelle exprimée durant près de soixante années dans un langage non spécialisé, complètement absent de toute référence à quelques système que ce soit, langage qui s’est progressivement clarifié et simplifié. Seuls, peut-être, un Bouddha, un Lao Tseu, un Hui-Neng ou un Shen-Houei pourraient être comparés à l’ampleur d’une telle liberté spirituelle.

Carlo Suarès fut également un grand révolutionnaire de la spiritualité, dénonçant avec vigueur la fausseté des valeurs de notre civilisation, de nos religions, de nos morales, de nos structures économiques, politiques et sociales, basées sur la réalité absolue du « moi ». Leurs influences mutuelles se déroulèrent dans une réciprocité totale, en tous cas entre 1927 et 1957. Il y a certainement une part d’influence de Suarès dans la déclaration révolutionnaire de Krishnamurti en 1929 au Camp d’Ommen, quoique l’origine première de cette contestation demeurait latente dans le cœur de Krishnamurti depuis 1923 lors des entretiens avec son frère Nityananda qui mourut en 1925.

Ainsi que le rappelle Mary Lutyens dans ses biographies consacrées à Krishnamurti, les deux jeunes frères acceptaient fort mal le rôle que les théosophes attendaient d’eux. La vénération dont ils étaient l’objet, la perspective de jouer le rôle de Messie ou de nouvel instructeur spirituel, la complexité du décorum et des rituels de l’Eglise Catholique Libérale les exaspéraient. L’orage devait finalement éclater un jour. C’est ce qui arriva au camp d’Ommen en 1929.

Voici quelques fragments de la déclaration de Krishnamurti : « J‘ai dit et je ne reviendrai pas sur ce que j’ai dit, que vous ne pouvez pas approcher la Vérité par un sentier, une religion, un rituel quels qu’ils soient. Beaucoup parmi vous ont délaissé les vieilles formes pour en adopter de nouvelles dans l’espoir de trouver la Vérité. La Vérité est un pays sans chemin que l’on ne peut atteindre par aucune route, quelle qu’elle soit : aucune religion, aucune secte. Chacun doit être sa propre lumière. »

Il déclara plus tard (« Première et dernière liberté », p. 19) :
« Je n’agis pas en tant que gourou, je ne vous apporte aucune consolation, je ne vous dis pas ce que vous devriez faire d’instant en instant. Je ne vous demande absolument rien. »

Et dans « L’Homme et son image », p. 188 : « Il ne s’agit pas de me comprendre mais de vous comprendre vous-même. Votre « moi-même » est une chose vivante, en mouvement, jamais la même, active. »

Parlant de lui, il déclare à ses auditeurs :
« Celui qui parle n’est qu’une caisse de résonance, il n’est pas du tout important II attire l’attention sur la façon dont vous pouvez vous écouter vous-même et si vous savez écouter, vous pouvez partir pour un voyage qui n’a pas de fin. La compréhension de soi engendre l’ordre et la vertu, elle fait cesser les conflits. Et cet état est une grande beauté. »

Enfin, vers 1979, il écrit et précise dans ses « Lettres aux Ecoles », p. 54 :
« La vision pénétrante est holistique, c’est-à-dire qu’elle implique la totalité de l’esprit. L’esprit, c’est toute l’expérience (mémorisée) de l’humanité. La vision pénétrante est au-delà de tout cela. Elle ne peut être capturée par la pensée. La vision pénétrante est l’Intelligence suprême et cette intelligence se sert de la pensée comme d’un outil. La vision pénétrante est l’intelligence avec sa beauté et son amour. »

L’obstacle à l’éveil intérieur se situe pour Krishnamurti dans l’apparente continuité de la conscience résultant du processus du « moi ». Ce dernier n’est que mémoire. Il déclarait déjà en 1930 (« Bulletin de l’Etoile ») que « l’art de vivre consiste à mettre fin au processus du « moi », responsable de la misère du monde ».

* * *

C’est en plein accord avec Krishnamurti que Suarès écrivait dans la « Comédie psychologique » (p. 66) :
« Toutes nos civilisations historiques ont été basées sur la réalité absolue du « moi » en tant qu’être et, de ce fait, ont été sous-humaines. »

Et p. 67 : « Le « moi » n’est pas l’être mais une résistance universelle dont le but est de se laisser détruire. »

S’inspirant des idées de Tolstoï, reprenant vigueur au contact de Krishnamurti lors des entretiens que nous eûmes à Ommen avec Fr. Brunel, Pietro Cragnolini, Calatroni, G. Jacoubian et quelques anciens disciples du fameux Gurdjieff, Suarès exposait la vision de l’évolution psychologique de l’égo divisée en trois phases (« Comédie psychologique », p. 308) :

« Ces remarques portent à préciser que trois phases existent dans la vie du « moi ». La première est la période de l’enfance où le « moi » se forme. La deuxième est la période où le « moi » s’étant constitué se développe jusqu’à son épanouissement complet. La troisième est la période où le « moi » cède enfin devant l’individu parvenu à sa maturité (la maturité n’étant précisément pas autre chose que la possibilité pour l’individu de briser son « moi ») »

Suarès précise enfin (« Comédie psychologique », p. 90) :
« L’état du « je » désintégré ne se décrit pas. Le « je » désintégré agit. Il agit dans l’espace et le temps. Il agit parce qu’il est là où les questions insolubles ne se posent plus, du fait qu’elles sont dépassées. S’emprisonner n’est pas une action véritable. Agir c’est dissoudre des prisons. »

Les idées et le langage de Suarès entre 1929 et 1937 m’avaient conquis ainsi que son ouvrage monumental consacré à Krishnamurti, intitulé « Krishnamurti et l’Unité humaine », commencé vers 1936 et publié vers 1950.

Krishnamurti et Suarès énoncent le même langage concernant les conditionnements psychologiques du temps. Ils y accordent une importance de premier ordre.

Pour Krishnamurti le cerveau humain et le « moi » ne sont que du « temps cristallisé ». Le « moi » n’est que mémoire formant un réseau d’une densité telle qu’il éprouve sa conscience avec un sentiment de durée continue, exempte de toute rupture. Telles sont les raisons pour lesquelles Krishnamurti déclare fréquemment que « ce qui est continu emprisonne ». Ce point de vue est actuellement partagé par des savants éminents tels David Bohm et Fr. Capra. Il était enseigné il y a des millénaires par les maîtres du bouddhisme et du taoïsme.

C’est ici que les similitudes entre Suarès et Krishnamurti sont parfaites. Le texte écrit par Suarès sur « la destruction du temps subjectif » est magistral. Il écrit (« Comédie psychologique », p. 306) :
« Le « moi » est fait de la matière dont est fait le temps, comme un personnage de rêve est fait de la matière même de rêve. Le temps subjectif, voilà ce qu’est le « moi ». Le « moi » » est l’accumulation de tous les désirs de permanence, rattachés les uns aux autres par une chaîne qui est la durée. La cause qui crée le temps individuel n’est pas l’existence du temps objectif mais le désir qu’éprouvent les associations dont est fait le « moi », de se ré-évoquer à chaque instant, pour se percevoir… La sous-conscience est une association du sous-homme et du temps, qui devient un rêve : la notion de durée. La notion de durée n’a pas plus de rapport avec le temps réel que le sentiment qu’a un fou  d’être Napoléon n’a de rapport avec Napoléon. Détruire le temps ne veut pas dire arrêter le soleil mais briser l’association de la conscience et du temps, qui est la sous-conscience.

Le « moi » s’efforce très souvent de se dissocier du temps durée parce qu’il voudrait dominer la durée afin de s’assurer une permanence. Ses métaphysiques, ses religions, ses monismes n’ont pas d’autre but. »

J’ai été très attiré par les écrits de Suarès, tels la « Comédie Psychologique » ou « Krishnamurti et l’Unité Humaine » et j’ai fréquemment rendu hommage à l’auteur et ses œuvres.

A l’époque où j’étais moi-même intéressé par l’ésotérisme et les traditions anciennes tout en suivant Krishnamurti, j’appréciais les travaux de Suarès sur l’ésotérisme de la Genèse, les révélations des lettres et des nombres de l’Alphabet hébreux. Telles sont les raisons pour lesquelles je lui ai offert la publication de la « Critique de la raison impure » ainsi que l’édition des « Quelques apprentis sorciers » ainsi que les « Lettres aux juifs, chrétiens et musulmans » quoique ces ouvrages ne traitent pas encore de la Qabala.

L’Institut dont j’avais la direction à Bruxelles a donc organisé, tant au Palais des Beaux-Arts à Bruxelles que chez Aurélie de Limbourg plusieurs conférences. La Reine Elisabeth de Belgique a assisté aux deux conférences de Carlo Suarès au Palais des Beaux-Arts et nous fûmes à cette occasion invité au Château Royal de Stuyvenberg, en 1957.

Toutefois, lors d’une de ses dernières causeries privées chez Aurélie de Limbourg en 1960, nous fûmes les témoins stupéfaits et consternés d’un changement radical et même agressif à l’égard de Krishnamurti, avec lequel il garda toujours quelques liens d’amitié. Au cours de divers entretiens, Suarès critiquait le caractère relativement inaccessible de l’enseignement trop abrupt de Krishnamurti et considérait que les lumières apportées par le décodage des lettres et des nombres de la Genèse avaient l’avantage d’être plus accessibles et confirmaient par ailleurs le bien-fondé de l’enseignement de Krishnamurti.

Krishnamurti s’est d’ailleurs heurté aux mêmes critiques de la part de son meilleur ami et collaborateur, Rajagopal.

J’ai assisté à des pénibles incidents au cours desquels Rajagopal critiquait presque violemment le caractère inaccessible et trop abrupte de l’enseignement de Krishnamurti et lui suggérait de trouver une technique d’expression plus adéquate. Cela se passait lorsque j’étais avec eux à Rome et à Florence en automne 1957 et mon ami Léon de Vidas a été témoin d’incidents du même ordre, pour les mêmes raisons.

Mais Krishnamurti restait inébranlable dans la fidélité à la technique d’expression qu’il avait choisi d’utiliser.

Quant à nous, nous avons continué l’organisation de diverses manifestations afin de donner à l’œuvre de Suarès le rayonnement que nous estimions qu’elle méritait. C’était à ce titre que le jeudi 13 janvier 1971 nous avons offert la salle du Palais des Beaux-Arts de Bruxelles afin que soit jouée la pièce de théâtre intitulée « Le Cantique des Cantiques » dont Suarès était l’auteur et Marc Thivolet l’organisateur de la mise en scène.

Ainsi que je l’ai rapporté dans mon livre « Krishnamurti, précurseur du IIIe millénaire », j’ai eu le privilège de rencontrer Krishnamurti vers 1930 au Camp d’Ommen. Mon amitié et ma collaboration avec lui se sont renforcées jusqu’en 1985, veille de son décès, le 17 février 1986.

En revanche, après une longue collaboration amicale avec Suarès, tout contact cessa brusquement vers 1973 suite à maintes divergences, résultant de son identification trop exclusive à la Qâbala et sa distance à l’égard de Krishnamurti.

* * *

Toujours est-il que c’est au Camp d’Ommen entre 1929 et 1931 que s’élaborait une partie de la rédaction et de l’inspiration qui présidèrent à la publication de la « Comédie Psychologique » suite aux dialogues nombreux auxquels participaient Suarès, Pietro Cragnolini, Sylviu Rusu, Fr. Brunel, Methorst et moi-même.

Je publiais moi-même vers 1935 les Documents « Etre Libre » sous le pseudonyme d’Yvan Khowsky, signant l’éditorial intitulé « De l’anarchie spirituelle » inspiré à la fois de Krishnamurti, des dialogues de Suarès à Ommen et de mes longs contacts avec l’écrivain belge Hem Day, anarchiste, directeur de la revue « Pensée et Action ». Au cours de la période se situant entre 1933 et 1950, Suarès eut de nombreux entretiens avec René Daumal qui s’intéressait au Zen, ainsi qu’avec les collaborateurs des « Cahiers de l’Etoile », parmi lesquels figuraient son meilleur ami, le merveilleux poète Joe Bousquet, Philippe Lamour, etc.

Certains parmi eux avaient fréquenté le fameux Gurdjieff au Château de Fontainebleau. Mais qui n’a pas connu l’étrange aventurier ! On y voyait Louis Pauwels, le Dr Hubert Benoit, Fr. Brunel, le Dr Aboulker, etc., etc.

Les dialogues Suarès, René Daumal, Joe Bousquet se matérialisèrent par la publication de « La critique de la raison impure » dont j’ai offert l’édition à Bruxelles en 1953. Je préférais infiniment le style de la « Comédie Psychologique », mais je pensais faire œuvre utile, en raison du dynamisme inhérent à la grande révolution spirituelle que le temps nouveaux et les crises mondiales rendaient nécessaire. Cet ouvrage contient des éléments d’une grande richesse en dépit du caractère trop intellectuel de certains dialogues.

* * *

Il y aurait mille choses intéressantes à dire sur les nombreux entretiens qui se sont déroulés entre 1950 et 1970 à Gstaad dans le Chalet « Mehta » de Wei Wu Wei. C’est là que se sont rencontrés Suarès, Wei Wu Wei, Fouéré, Douglas Harding, L. Pauwels. Beaucoup de choses restent à dire sur les entretiens que j’ai eus entre 1947 et 1970 avec des personnages d’un intérêt spirituel exceptionnel, tels Krishnamurti, Rajagopal, D.T. Suzuki, Wei Wu Wei, le Dr R. Godel, Jean Herbert, René Fouéré, le vénérable Ogata, Carlo et Nadine Suarès, A. David-Neel, qui ont été mes hôtes (exception faite pour A. David Neel, qui logeait dans sa famille à Bruxelles).

En ce qui concerne Suarès, nous voyons dès 1967 surtout se dessiner un langage de plus en plus spécialisé fortement marqué par la « Qâbala ». Quant au fond, il reflète celui de la « Comédie Psychologique », mais la forme prend l’allure d’une spécialisation de plus en plus nette. Il y a la nécessité pour le comprendre de s’initier aux caractères, signes et nombres des lettres hébraïques.

On trouve un exemple de ce langage dans un fragment publié dans la « Bible restituée » :

« La position religieuse des hommes de la Qâbala a toujours été une perception du fait que l’intelligence humaine est totalement incapable de comprendre comment il se fait que quoi que ce soit existe. Contrairement aux traditions généralement répandues, la Genèse biblique ne donne pas de ce mystère des explications faisant intervenir d’autres mystères. Le mot « Dieu » n’existe pas dans la Bible. Elohim et Yhwh sont tout autre chose. Le postulait original est l’existence d’une énergie UNE. Celle-ci en son essence échappe à la pensée. Elle est exprimée par l’idéogramme « Aleph ». »

En résumé, Krishnamurti entre 1923 et sa mort en 1986 et Suarès depuis 1927 environ jusqu’à son décès en 1976, ont travaillé inlassablement, avec persévérance et dans le désintéressement à la diffusion d’un message consacré à l’une des plus totales révolutions spirituelles, psychologiques et religieuses qui fera date dans l’histoire. Ils doivent être considérés comme les précurseurs du IIIe millénaire.

L’essence de leur message comportait de nombreuses similitudes quant au fond, concernant l’intégrité de la révolution spirituelle. La forme d’expression et même les moyens pourraient être jugés différents. Les similitudes et les différences ont subi des fluctuations suivant les époques.

En bref, et faute de place et de temps, il semble que l’on puisse dire qu’il y a accord entre Krishnamurti et Suarès sur quelques points suivants, parmi d’autres. Ils enseignaient :

1) le caractère illusoire et conflictuel de l’ego;
2) le caractère négatif et résiduel de la pensée qui n’est que mémoire;
3) la nécessité absolue du dépassement et de la dissolution du processus du « moi »;
4) il y a correspondance entre le « quelque chose » ou le « il y a » évoqué par Suarès et l’Inconnu ou « otherness » ou le « look at what is » de Krishnamurti. Mise en évidence du caractère intemporel inconnaissable, a-causal, non-linéaire, re-création constante, pulsation « vie-mort » (confirmée en 1989 par D. Bohm et Capra);
5) dénonciation des conditionnements de l’autorité spirituelle de l’imitation, de la dépendance à des êtres, des choses ou des idées;
6) critique des structures religieuses, morales, sociales, basées sur la réalité absolue de l’« ego ».

Les différences :

Assez paradoxalement, toute la fin de l’œuvre de Suarès semble s’écarter de la liberté et d’un déconditionnement du langage, celui-ci portant de plus en plus les empreintes et les limitations d’un système particulier. Situation paradoxale par excellence alors que Suarès s’insurge contre les conditionnements de la pensée, fait appel et démontre les conditionnements des systèmes. Là, est le fait. C’est un système, un système passionnant capable de nous faire comprendre le caractère conditionnant des systèmes.

Comme suite à un récent dialogue, avec Ph. Dumont et Welvaert, l’œuvre de Suarès est géniale. C’est une explication remarquable, peut-être la meilleure que toutes les autres, mais elle conduira ceux qui l’adoptent à dire « je sais », ou « j’ai tout compris ». Ceci est à l’opposé de l’attitude socratique de Krishnamurti qui nous conduit à dire « je ne sais pas » ou encore « je sais que je ne sais rien ». Pour Krishnamurti, comme pour le Ch’an, c’est là que se situe le prélude à la révélation authentiquement révolutionnaire, celle que Suarès nous suggère de vivre mais dont, paradoxalement, il semble s’écarter malgré lui.

Un interlocuteur plus conciliant déclarait : « tout dépend de ce que l’on en fait ».

Mais les moyens conditionnent « la nature de la fin », rétorqua un autre auditeur attentif.

Toujours est-il qu’au cours du Centre permanent de rencontres et de dialogues créé à Brockwood par Krishnamurti, il n’a jamais été question et il ne sera jamais question d’aborder le processus des entretiens par des références à quelque système qu’il soit. Le but de ces dialogues est le « non-savoir » et la rupture des automatismes de la mémoire donnant des réponses automatiques et des explications puisées dans le réseau des mémoires et des échos du passé. Dans le silence total et le vide mental du « non-savoir » se réalise l’opportunité d’une mutation dont l’inspiration émane de l’Intelligence supra-mentale. De la mort du « connu » surgit la révélation de l’Inconnu.

R. LINSSEN.