Silvius RUSU : Krishnamurti comme précurseur d’une nouvelle ère…


08 Dec 2008
(Conférence donnée à Genève et à Lausanne en 1966)
(Revue Etre Libre. Numéro 301, Octobre-Décembre 1984)

Nous nous rencontrons ce soir, afin de parler du grand penseur, J. KRISHNAMURTI, bien connu de beaucoup d’entre vous. Sa personnalité est, toutefois, si vaste, que nous devons nous contenter de traiter un seul de ses aspects à la fois… Ce soir, nous ne parlerons de son enseignement qu’en passant; nous parlerons de Krishnamurti comme précurseur d’une nouvelle ère.

Il nous faudra donc examiner :
—    si, en vérité, une nouvelle ère est en marche;
—    qu’est-ce qui nous fait considérer Krishnamurti comme son précurseur ?

Nous ne pouvons pas, évidemment, énumérer sans omettre aucun, tous les signes de l’approche de la nouvelle ère. En outre, nous croyons, qu’il n’est nullement nécessaire de le faire, car personne ne doute plus, que l’ère actuelle est arrivée à sa fin et qu’une ère nouvelle, bien qu’encore imprécise, s’affirme de plus en plus.

L’ère actuelle fut en pleine vigueur jusqu’en 1914; son trait caractéristique était un esprit conventionnel qui s’imposait lourdement dans la vie privée et aussi dans les formations politiques et sociales La culture et la civilisation furent en ce temps-là le domaine presque exclusif de la race blanche et nous la connaissons comme culture occidentale.
Les deux guerres mondiales ont ébranlé l’échafaudage, car la conscience individuelle a commencé à se libérer du conventionnel; la séparation des couches sociales est disparue, les cadres politiques ont changé dans le monde et les portes de la culture se sont ouvertes à tous les peuples.
Aujourd’hui, la culture occidentale n’est plus territorialement délimitée, elle s’est répandue sur toute la surface de la terre. Mais en même temps, elle a terminé son cycle, elle n’évolue plus comme telle, elle ne satisfait plus les peuples qui l’ont créée.

On recherche quelque chose de nouveau, par toutes les voies, même par les plus bizarres, dans tous les domaines, à commencer par la création artistique et jusqu’au comportement individuel. On cherche le nouveau, mais on ne trouve pas, car on cherche dans les fausses directions.

On s’efforce d’exprimer le nouveau en combinant des formes connues d’après des conceptions connues.
Mais la crise actuelle, qui marque la fin de la culture occidentale, n’est pas une crise de l’expression, elle est la crise de la conscience humaine elle-même.

Notre conscience subit actuellement, sans que nous nous en doutions, deux changements; l’un, qui est plus proche et un second, qui est plus lointain et plus important.

Voyons quels sont ces deux changements.

LE PREMIER CHANGEMENT. — La culture occidentale a été par excellence une création de la pensée analytique. Cette pensée isole l’objet ou le phénomène qu’elle veut étudier, le délimite pour le concrétiser, l’oppose à son milieu pour connaître les lois de son comportement. Elle le divise et le décompose toujours davantage dans ses parties constituantes.

Suite à ce procédé d’isolement et de division, les hommes se sont perdus dans des spécialités de plus en plus étroites et ont perdu de vue la vie. On a fait de la science et on a oublié l’homme. On commence à se rendre compte maintenant de l’anomalie d’une telle situation, on se refuse à continuer le chemin des spécialisations, suivi jusqu’ici. C’est le premier changement qui s’est produit dans notre conscience.

LE DEUXIEME CHANGEMENT. — Il est dû au contact avec les peuples de l’Asie et de l’Afrique et surtout à l’étude de l’ancienne culture indienne qui nous a suggéré la vision de la totalité de la Vie et des lois qui la gouvernent. Parmi celles-ci, la loi de l’évolution est une des plus précieuses contributions à la pensée indienne à la nouvelle culture universelle naissante. C’est dans la lumière de cette loi que nous apparaîtra le deuxième et plus grand changement de la conscience humaine.

Pour mieux le comprendre, il faut regarder l’ensemble de l’évolution de la Vie, dans une perspective éloignée.
Notre humanité n’est pas quelque chose d’unique dans l’univers. Elle n’est pas isolée. Elle n’est qu’un échelon dans la grande échelle de l’évolution cosmique. Elle est liée aux échelons inférieurs, le règne minéral, le règne végétal et le règne animal — comme elle est liée sans aucun doute aux échelons supérieurs qui sont généralement inconnus.
Au cours de son évolution, la Vie commence à prendre conscience d’elle-même seulement dans le règne humain, et non dans ce règne comme totalité, mais dans chaque individu séparément.
Voilà ce que dit Krishnamurti à ce propos :
« La Nature contient la Vie, c’est-à-dire que toute chose dans la manifestation contient la Vie. Quand cette Vie existante dans la Nature, arrive au cours de son évolution à être concentrée dans l’individu humain — la Nature a accompli son but, elle s’est accomplie elle-même.
» Toute la mission et la fonction de la Nature est de créer l’individu conscient de soi, connaissant les pôles opposés, sachant qu’il est une entité en soi, consciente et séparée.
» Ainsi la Vie dans la Nature, par l’évolution, prend connaissance d’elle-même dans l’individu éveillé et concentré. — Le but de la Nature est l’individualité humaine ». (Expérience et conduite)

Quand l’homme est-il devenu conscient de lui-même ?

L’homme est devenu conscient de soi quand (au cours de son évolution humaine), il a développé la faculté de penser, simultanément avec l’organe physique correspondant, le cerveau… L’homme a acquis ce qu’on appelle le mental inférieur ou analytique, qui produit la pensée concrète, c’est-à-dire la pensée limitée, qui divise et décompose ce qu’elle veut connaître, suite à une telle attitude mentale, l’homme a commencé à se concevoir comme une entité isolée, opposée à son entourage. Par conséquent, il a commencé à imaginer un « moi » et à agir en égoïste pour renforcer ce « moi » et pour s’affirmer comme être séparé. Sa conscience est une conscience égocentrique, une « conscience de soi » qui oppose le « moi » au reste du monde.
Toute l’activité de l’homme a pour moteur et pour but l’affirmation, l’agrandissement, l’expansion du « moi ». Dans ce but, l’homme s’adonne aux plaisirs sensoriels, il acquiert des biens matériels, il recherche les honneurs et les distinctions qui flattent l’orgueil, il accumule des connaissances. Il s’identifie à toutes ces acquisitions et les englobe dans son « moi » illusoire.
Ceci est la voie de l’égoïsme, de la « conscience de soi », la voie que nous-mêmes, chacun de nous, avons suivi et suivons encore. Toutes les civilisations du passé ont été l’expression de la « conscience de soi », de cette conception égocentrique, de l’égoïsme de l’homme, et notre civilisation occidentale l’est également.
Une telle conception, une telle attitude, comporte la lutte de chacun et de tous contre chacun et contre tous, comme nous le voyons si bien dans la vie des individus et dans la vie politique des peuples… Bellum omnium contra omnes

Mais les actions égoïstes créent des répercussions chargées de souffrances qui déconcertent l’homme et le désabusent. Les souffrances, à leur tour, font naître dans l’individu un début de compassion et une faible étincelle d’amour. La raison lui fait comprendre que le désir de posséder, de jouir, de connaître, est illimité et ne peut jamais être satisfait.

En même temps, la faible étincelle d’amour qui naquit dans son âme, lui désigne une autre voie, la voie de l’altruisme. Alors, l’homme change d’attitude. Il ne tend plus à se différencier mais à s’unir. Il ne désire plus à s’imposer aux autres, mais à collaborer et les sert. Il ne poursuit plus ses intérêts matérialistes, mais la spiritualité.

C’est à ce stade d’évolution qu’est arrivée actuellement l’avant-garde de notre humanité.

L’homme est entré en conflit avec sa propre « conscience de soi » et s’oppose aux suggestions égoïstes que celle-ci lui présente.
Ainsi a commencé la crise de conscience, cause de la crise mondiale actuelle.
Telle situation n’est pas enviable, car il faut lutter sans trêve contre la nature de sa propre conscience, qui n’est pas encore entièrement maîtrisée. Il s’agit de ne plus rester esclave de la structure sociale, de ne plus vivre dans l’isolement et la lutte des opposés, de ne plus nous identifier avec la matérialité de notre être mais avec la Vie, avec notre nature divine.
Comment l’altruiste se prend-t-il à cette lutte ?
Certains croient d’habitude qu’en se conformant à des principes, à des conseils donnés par les Sages ou consignés dans les livres considérés comme sacrés, il est possible de résoudre la lutte intérieure avec la conscience. Dans ce but, certains soumettent toute leur vie et toutes leurs actions à des disciplines, comme religieuses, comme les sannyasis et les Yogis en Inde.
Mais aucun de ces remèdes n’est efficace, car ils sont tous les produits du cerveau analytique et ne touchent pas le « moi » qui pourtant est la cause fondamentale de la séparation.
Il n’existe qu’un seul remède : se libérer de la « conscience de soi » par la dissolution du « moi ». Ceci mettra fin à l’isolement.
Il s’agit donc d’un changement de la conscience et non seulement d’un changement dans la conscience.
C’est la « Grande Œuvre », le « Magnum Opus », vers lequel ont tendu les grands idéalistes de tous les temps : l’Union avec le Tout.
Telle est la grande réalisation que nous devons accomplir dans l’ère qui approche.
C’est maintenant le moment de parler de Krishnamurti, car c’est lui qui a saisi en quoi consistait la crise, et c’est lui qui le premier, a accompli le changement de la conscience et la grande libération.

Krishnamurti vous est suffisamment connu, pour qu’il ne soit pas nécessaire de vous le présenter. Toutefois, il serait peut-être utile de rappeler, qu’il est né en 1895, qu’il est d’origine indienne, d’une ancienne, mais pauvre famille brahmane. Il affirmait dès son enfance, son choix pour la voie spirituelle.

Son père fut membre de la Société Théosophique, et quand il prit sa retraite, il alla habiter sur les terres de la Société Théosophique à Adyar. Là, le petit Krishnamurti fut remarqué par les chefs théosophes, comme un enfant exceptionnellement doué, et il fut adopté, en toute légalité, par la Présidente de la Société Théosophique. C’est ainsi que, pour Krishnamurti, s’est ouvert la voie vers la culture occidentale. Il fut envoyé en Angleterre, où il passa désormais toute sa jeunesse et fit toutes ses études. Sa langue préférée est l’anglais, langue dans laquelle il donne ses enseignements, même en Inde.
Nous avons dit tout ceci, pour souligner, que Krishnamurti n’a pas une formation indienne: sa pensée n’est pas une pensée philosophique spécifiquement indienne.
Cependant, en Europe, Krishnamurti n’a pas modifié sa décision de suivre la voie spirituelle et il a continué à faire, parallèlement à ses études scolaires, l’entraînement que les brahmanes, et surtout les théosophes, considéraient comme indispensable pour arriver aux plus hauts degrés de spiritualité.
Mais Krishnamurti a rapidement compris, que, par un entraînement selon un système quelconque, il n’est possible de réaliser que le but spécial de ce système. Un tel but limité ne le satisfaisait pas. Il voulait connaître — comme il disait — toute la vérité et plus précisément, la « dernière vérité ».
Il abandonna donc tout système et toute discipline, il s’affranchit de toute tradition, indienne ou occidentale, religieuse ou profane. Il avait compris que la Vérité ne peut être trouvée que dans la réalité vivante et actuelle par une recherche individuelle, faite en pleine liberté.
Ce fut une rupture totale avec le passé. Krishnamurti est resté dans le présent, avec un esprit libre comme une « tabula rasa », sans aucune conviction provenant du passé, sans aucune idée préconçue pour l’avenir. Dans cet état d’esprit, il commença à observer la vie qui se déroulait autour de lui.
« En écartant tout ce que j’estimais, avant d’être une gloire, écrit-il plus tard, j’ai trouvé quelque chose qui est durable inconditionné, la Vérité elle-même… En coupant net et sans merci le passé de mon âme, j’ai trouvé quelque chose qui est éternel, qui n’est ni passé ni futur, qui n’a ni commencement ni fin, qui est l’Eternité. » (Star Bull. 1929. Sept. page 16).
Il a trouvé que le mobile et le pivot de toute l’humanité est l’individu. L’individu seul est vivant, lui seul ressent, lui seul pense, lui seul agit.
On parle de la psychologie de la masse et l’on prétend que l’individu fonctionne différemment quand il se trouve englobé dans une masse. C’est juste, car les autres l’influencent, mais c’est tout de même l’individu qui prend ses décisions. Plus il a le jugement fort, moins il se laisse influencer par la masse.
Dans l’individu, se trouve donc la cause ultime et le germe de tout le bien et de tout le mal de la vie individuelle et sociale.
Celui qui désire comprendre la vie humaine, doit donc étudier l’individu. Il doit connaître ses sentiments, ses pensées, ses instincts, ses penchants, même ceux qui sont cachés dans l’inconscient et agissent de là.
Mais l’unique individu qu’on peut connaître vraiment et jusque dans ses plus intimes profondeurs, c’est le chercheur lui- même. Celui qui veut comprendre les phénomènes de la vie humaine, individuelle et collective, doit donc explorer sa propre âme. C’est cela qu’a fait Krishnamurti.
On se rappelle que Socrate a insisté aussi sur l’importance de la connaissance de soi.

Krishnamurti s’est rendu compte que lui aussi avait un « moi » composé d’acquisitions, de même qu’une « conscience de soi » égocentrique qui le séparait du monde. Il s’est mis en devoir de se détacher de tous les éléments de son « moi » et de se libérer de la conscience de soi. Et il a pleinement réussi !

Mais qu’a-t-il réussi à accomplir ? Quel est le but qu’il a atteint ?

La réalisation de Krishnamurti dépasse tout ce que nous aurions crû humainement possible; il nous est presqu’impossible de la concevoir dans toute son ampleur.
« Il m’a été donné d’atteindre, dit Krishnamurti, une certaine attitude, d’où j’aperçois la vie différemment, où la vie qui emprisonne la plupart des gens, ne me possède plus… Je suis parvenu à acquérir ce Bonheur et cette Libération… » (La Vie libérée, page 45 et page 21).
« J’ai réalisé en 1926 quelque chose qui est ultime, qui est fondamental, qui ne tend plus dans aucune direction… quelque chose qui est absolu, sans pourtant être une finalité. C’est un renouvellement constant, étant la Vie elle-même; c’est un devenir hors du temps, qui ne peut pas être mesuré par des mots. » (Star Bull. 1930, Sept.-Déc., page 49).
Krishnamurti nous explique ensuite longuement, qu’il s’est libéré du « moi » et de la « conscience de soi ». Il est uni à la Vie, oui est dans toutes ses formes de la manifestation et est au-dessus de toute confusion. Il regarde la manifestation d’un point central et non du point de vue du « moi » et jouit d’un bonheur immuable puisque la souffrance n’existe que dans le monde de la limitation. La pensée de l’homme libéré n’est pas soumise au temps. Elle connaît l’éternité.
En dépit de ces explications, nous ne comprenons que les mots; et jusqu’à quel degré pouvons-nous imaginer un tel état de conscience ? Krishnamurti, lui-même, dit que toute imagination d’une réalité inconnue est nécessairement fausse et que l’unique possibilité de la connaître est de l’atteindre.
« En ce qui me concerne, dit Krishnamurti, j’ai réalisé cela, mais il est très difficile de décrire ce qui n’est que réalisable. Cela est très subtil, car c’est la totalité de la Vie. Nous pouvons discuter là-dessus, nous pouvons la disséquer, nous pouvons la mettre en pièces, mais on ne peut pas arriver à cette réalité centrale, qui, à mon avis est absolue et illimitée, que par le désir de comprendre avec affection. (Star. Bull. 1930 Nov. page 19).
» D’après moi, la « conscience de soi » est encore sub-humaine, tandis qu’être libre de conscience signifie l’état d’homme
» Cherchons donc à connaître, quels sont les instincts sub-humains… » (Star. Bull. 1930, page 19, Nov.).

KRISHNAMURTI COMME PRECURSEUR D’UNE NOUVELLE ERE…

(SUITE ET FIN)

(Revue Etre Libre. Numéro 302, Janvier-Mars 1985)

Où se place l’homme libéré dans le schéma d’évolution ?

Krishnamurti a donné deux précisions. La première est (nous citons) :
« L’individualité est une imperfection, elle n’est pas un but en soi. L’individu, enchaîné par la limitation, connaissant la séparation en tant que « moi » et « toi », doit se libérer de toute limitation et s’accomplir soi-même par cette libération. L’individualité n’est pas une fin en soi, elle n’est que le moyen d’arriver à une réalisation, la réalisation immense d’une existence dans laquelle la séparation n’existe pas. Le but final de l’existence individuelle est de réaliser l’existence pure, dans laquelle il n’y a pas d’isolement, mais bien la réalisation de la totalité. »
La deuxième précision est un peu plus longue. Krishnamurti l’a donnée dans ses allocutions en 1930 et 1931, qui ont été publiées dans le « Bulletin de l’Etoile » :
« Quelle est la différence — demande Krishnamurti — entre l’homme qui s’est uni à la Vie et celui qui ne l’est pas ? Tout ce que crée la Nature est parfait, mais inconscient. De cette perfection inconsciente se développe l’imperfection consciente; de l’imperfection consciente, on arrive, par toute une série d’expériences, à la perfection consciente. Dans cette assimilation consiste la réalisation de la Vérité. (« Star Bulletin », 1930, p. 17).
Voilà donc la tâche de l’existence individuelle :
« … qu’en partant de la perfection inconsciente et instinctive, en passant par la limitation de la « soi-conscience » qui est une imperfection, l’homme arrive à une perfection intuitionnelle pure. »

Avant d’acquérir la faculté de penser, les hommes étaient dans un état de perfection inconsciente. Ils se conduisaient de façon instinctive, comme les animaux. Ce fut la première étape.

Ayant acquis le mental inférieur, les hommes ne se sont plus fiés à l’instinct, mais à leur intellect naissant. Ils ont commencé à réaliser une conscience de soi comme êtres isolés et sont entrés dans l’ère de l’imperfection consciente. C’était la deuxième étape. Elle a duré la longue époque historique de l’humanité jusqu’à nos jours.
Mais l’évolution ne s’arrête pas. Une troisième étape suit : c’est celle de la perfection consciente.
La transition vers cette époque correspond à la crise mondiale actuelle. Nous assisterons à l’apparition d’une conscience qui n’est pas la conscience isolée de l’individu, mais qui est universelle.
Krishnamurti a comparé l’apparition de cette nouvelle conscience au moment où le fleuve se jette dans l’océan et perd son individualité mais jouit en échange de la Vie infinie de l’océan. L’homme libéré, dit
Krishnamurti, est un avec tout ce qui vit.
« Je vous ai expliqué souvent — a dit Krishnamurti — ce qu’est l’ultime accomplissement de la Vie humaine : c’est l’existence pure dans laquelle la séparation n’existe pas. C’est une telle existence qu’a réalisée Bouddha et Christ, mais chaque être humain la possède potentiellement aussi. Quand on l’a réalisée tout sens de séparation s’efface. L’homme qui y pénètre devient le Tout, il devient la Vie elle-même. C’est cette Vie que j’affirme avoir réalisée. » (« Star. Bull. », janvier 1931, page 10.)

En réalisant la libération, en passant de l’imperfection consciente à la perfection consciente, Krishnamurti a accompli le but de l’évolution humaine.

Ceci est sa grandeur exceptionnelle et en cela il est le précurseur de la nouvelle ère.

Je voudrais relever encore un processus qui se produit insensiblement de nos jours, au cours de la transition d’une conscience à l’autre.

Dans l’ère qui prend fin la pensée concrète a créé la science mais nous a donné l’isolement et la souffrance. La pensée concrète et son produit, la science, sont tous les deux privées de compassion et d’amour. Les savants ont trouvé les moyens de se poser sur la Lune mais ils n’ont découvert aucun moyen pour remédier à la famine dans le monde, ni pour faire cesser les guerres et la domination par la force.
Dans l’ère nouvelle la science se développera sans aucun doute, mais l’idéal vers lequel se dirigera l’humanité sera celui qui a été réalisé par Krishnamurti, à savoir : annihiler dans l’individu les germes de l’égoïsme qui le tient dans l’isolement et laisser s’épanouir dans l’homme la nature divine.
Krishnamurti parle aussi de la religion véritable. Elle a incontestablement une importance primordiale dans la vie humaine. Le cerveau concret ne peut pas la saisir dans sa pureté et l’abaisse au niveau de la pensée spéculative, limitée.
Le sentiment religieux ne doit pas être confondu avec la foi aveugle, ni avec la dévotion, il ne doit être chargé d’aucun attribut ni conditionné par aucune obligation. Il est la Vie divine dans l’homme.
Cet état divin n’est ni statique ni continu. Il est créatif et comme tel il naît aussi soudainement que la brise chargée du parfum des fleurs. Chaque brise est une création nouvelle. Une vérité répétée n’est plus une vérité mais une photocopie inanimée.
L’état réellement religieux ne se réalise qu’en nous libérant de la limitation par la dissolution du « moi ». Tout autre moyen imaginé par le cerveau est nécessairement du domaine de la limitation et ne peut être que trompeur.
L’homme de l’ère nouvelle doit dépasser le cerveau concret. C’est une des particularités de la nouvelle ère.

Pour conclure, nous dirons que Krishnamurti s’est libéré de l’illusion du « moi » séparé et de la conscience de soi; il a réalisé une autre conscience, la conscience de l’unité. Il incarne l’esprit de l’ère nouvelle.

Nous reproduisons ici les fragments de trois réponses donnés par Krishnamurti à des questions posées par la revue « Planète » 1964, n° 14.

QUESTION. — L’homme moderne, …peut-il mieux communier avec la Réalité de l’univers grâce à une conscience avertie et élargie ?…
KRISHNAMURTI. — …Quant à mieux communier avec l’univers grâce à une accumulation d’informations et de connaissances scientifiques au sujet de l’atome ou des galaxies, autant qu’une immense érudition livresque, au sujet de l’amour, nous fait connaître l’amour. Et d’ailleurs votre homme ultramoderne, si au courant des dernières découvertes scientifiques, aura-t-il pour autant mis le feu à son univers inconscient ? Tant qu’une seule parcelle inconsciente subsistera en lui, il projettera une irréalité de symboles et de mots, au moyen de laquelle il aura l’illusion de communiquer avec quelque chose de supérieur.
QUESTION. — Ne pensez-vous pas, cependant, qu’une religion de l’avenir sur des bases scientifiques est possible ?
KRISHNAMURTI. — Pourquoi parle-t-on de religion de l’avenir ? Voyons plutôt ce qu’est la vraie religion. Une religion organisée ne peut produire que des réformes sociales, des changements superficiels.

Je parle d’une révolution religieuse qui ne peut avoir lieu qu’en dehors de la structure psychologique d’une société quelle qu’elle soit. Un esprit vraiment religieux est dénué de toute peur, car il est libre de toutes les structures que les civilisations ont imposées au cours de millénaires. Un tel esprit est vide, en ce sens qu’il est vide de toutes les influences du passé collectif et personnel.

Il est libre, vif et totalement silencieux. C’est le silence qui importe. C’est un état sans mesure. Alors seulement peut-on voir. CELA qui n’a pas de nom, qui est au-delà de la pensée, qui est énergie sans cause. A défaut de ce silence créateur, quoi que l’on fasse, il n’y aura sur terre ni fraternité ni paix: c’est-à-dire pas de vraie religion.
QUESTION. — Pensez-vous qu’une pensée collective, qu’une intelligence collective, ayant enregistré et synthétisé les récentes acquisitions de toutes les sciences, si elle pouvait se constituer, serait à même de guider l’humanité vers une saine évolution ?
KRISHNAMURTI. — Du char à bœufs à la fusée astronautique la progression est due à une certaine partie du cerveau. Se développerait-elle, cette partie, encore des millions de fois, elle ne ferait pas avancer le problème fondamental que se pose la conscience humaine à son propre sujet. Et elle se développera. Ce processus est irréversible et nécessaire.
Mais il existe une autre partie du cerveau qui n’est pas éveillée et que nous pouvons vitaliser dès aujourd’hui. Cet éveil n’est pas question de temps. C’est une explosion révolutionnaire qui, aux sources de toute chose, surgit et empêche que se cristallise, que se durcisse, par les dépôts du passé, une structure psychologique. Cette lucidité aborde chaque problème au fur et à mesure qu’il se présente, et l’importance du problème devient secondaire. La liberté et la paix ne pourront s’instaurer dans le monde que si ce surgissement, qui est énergie sans cause, ni individuelle ni collective, est vivant.

FIN


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