René Fouéré : Krishnamurti et la liberté à l’occidentale


08 Apr 2009

(Extrait de La révolution du Réel, Krishnamurti, Édition Le Courrier Du Livre 1985)

« Le cerveau — qui a évolué au cours du temps, durant des millions et des millions d’années — est le cerveau commun de l’humanité. Nous pouvons ne pas vouloir nous en rendre compte parce que nous avons été accoutumés à l’idée que nos cerveaux sont individuels. Ce concept d’individualité a été la tradition pendant des millénaires… »

Krishnamurti « Questions et Réponses » pp. 79-80 Saanen, juillet 1980

Des penseurs, des philosophes occidentaux, déjà anciens ou assez récents, tels Bossuet et Henri Bergson, attribuant à l’individu humain une sorte de solitude spirituelle totale, l’ont estimé capable d’une liberté psychologique ou métaphysique reposant sur une indétermination absolue.

D’une liberté qui serait comme une sorte d’éclair, imprévisible et créateur, jaillissant du présent intemporel, de l’inconnu de l’être.

De cette liberté ou libre arbitre, Renouvier a précisé la notion en ces termes :

« L’homme se croit libre ; en d’autres termes, il s’emploie à diriger son activité comme si les mouvements de sa conscience et par suite les actes qui en dépendent… pouvaient varier par l’effet de quelque chose qui est en lui, et que rien, non pas même ce que lui-même est avant le dernier moment qui précède l’action, ne détermine. » (Renouvier, Science de la Morale, I, 2 ; cité par Lalande dans son « Vocabulaire technique et critique de la philosophie »).

Dans cette perspective, la possibilité, chez l’individu, d’un choix, après délibération, entre deux ou plusieurs initiatives s’offrant à son action, a été considéré comme un argument en faveur d’un tel libre arbitre.

Dans l’enseignement de Krishnamurti, pour qui la solitude de la conscience individuelle est une illusion [1] — enseignement qui s’accorde sur ce point avec les vues de la spiritualité orientale —, on ne trouve, au contraire, aucune indication en faveur d’une telle liberté métaphysique et, sur le plan purement psychologique, le choix est même considéré par lui comme l’indication, chez le délibérant, d’une ignorance de soi [2].

Pour Krishnamurti, comme pour les plus profonds des représentants de la spiritualité indienne, la liberté véritable n’est pas une aptitude congénitale et elle ne s’acquiert qu’au moment de la libération. Elle survient lorsque l’individu humain, s’étant libéré de tous les conditionnements qui lui avaient été imposés par son milieu, retrouve cette singularité créatrice, cette unicité individuelle [3] qui fait de lui une expression originale et pure de cette vie qui est au-delà de toute individualité.

21.8 — 8.12.83

P.S. — De toute façon, la notion de liberté à l’occidentale ne peut naître et prendre de sens que chez et pour un être humain qui se sent séparé, distinct d’autres êtres ou objets dont il se sent « entouré » et qui peuvent soit faire obstacle à ses impulsions spontanées ou à l’exécution des actes qu’il projette d’accomplir, soit servir de prétextes à ses divisions intérieures.

Si cet être cessait de « se » sentir séparé, distinct de, étranger à quelque chose ou à quelqu’un, toute notion de liberté à l’occidentale s’effacerait de sa conscience vive, de son esprit. Lesquels, à son « propre » regard, tout en étant suprêmement, ne seraient plus spécifiquement « siens ».

[1]Voir p. 173 ma Note « Krishnamurti et la non-individualité de l’être humain », et relire aussi la citation que j’ai mise en épigraphe de la présente Note.

[2] Brockwood Park, en septembre 1980, Krishnamurti a tenu ces propos caractéristiques :

« Nous pensons que là où il y a choix, nous avons la liberté… Mais le choix donne-t-il la liberté ? Pourquoi avons-nous à choisir ? Si vous êtes tout à fait certain, si votre perception est pure, il n’y a pas de choix… C’est seulement lorsqu’il y a doute et incertitude que nous commençons à choisir. Ainsi le choix, veuillez me pardonner de vous parler ainsi, fait obstacle à la liberté. » « Questions et Réponses », p. 106.

[3] Voir p. 195 ma Note « Unicité individuelle ».