André Niel : Krishnamurti et la Révolte


03 Aug 2008

(Revue Être Libre. Numéros 104-107, Mai-août 1954)
(Conférence faite à Paris, aux « Amis spirituels », le 23 mai 1954)

Chers Amis,

Nous allons, si vous voulez bien, profiter de ces quelques moments pendant lesquels nous sommes ensemble pour approfondir cette question : « Devant le désordre, la misère et l’injustice qui nous oppriment, quelle doit être notre attitude, que devons-nous faire ? »

Mais si nous admettons qu’une telle question peut être posée : « Devant la guerre, devant la pauvreté ou l’abrutissement par le travail, que devons-nous faire ? » c’est une chose très importante, car cela veut dire que nous ne sommes pas des « résignés ».

On ne peut pas, en effet, prendre conscience intensément, clairement et distinctement, de la misère et de l’injustice pour les accepter ensuite d’un cœur léger!

Quand on s’est vraiment rendu compte à quel point le monde où nous vivons est un monde absurde et cruel, on le refuse, on se révolte! Voir la cruauté et l’injustice, et se demander : « Que faire devant cela? » c’est donc devenir un révolté.

Mais le fait de s’interroger ainsi suppose encore autre chose : que nous sommes des révoltés intelligents, et non des impulsifs. Nous nous interrogeons, nous ne nous mettons pas en colère.

Peut-être que se fâcher, briser, démolir, sont des choses utiles et nécessaires : nous n’en savons rien encore. Mais, en tout cas, nous ne voulons rien faire sans avoir compris, en toute certitude, comment il faut agir : quel est l’utile et quel est le nuisible.

Certainement, se conduire ainsi dans nos rapports avec la cruauté et l’injustice nous semble-t-il tout à fait normal. Pourtant, c’est là une manière d’agir qu’on n’a encore rencontrée nulle part.

Devant le malheur et l’absurde, la misère et la guerre, qu’est-ce qu’ont toujours fait les hommes? Les uns se résignent, oublient, ou se réfugient dans les distractions, l’humilité, l’effort abêtissant, l’alcool.

Les autres sont à l’opposé : ils voudraient tout détruire, tout livrer à l’anarchie, ou bien tout renverser par l’autorité, la discipline, la répression violente.

Les révoltes lucides sont rares : ceux qui, comme nous en ce moment, refusent l’injustice, mais qui veulent voir clair, lucidement et totalement, avant d’agir !

Il y a pourtant un penseur que vous connaissez déjà, qui adopte, lui aussi, le point de vue d’une révolte intelligente. M. Fouéré vous a exposé ici-même, l’année dernière, l’essentiel de sa pensée : c’est Krishnamurti. Il dit notamment :
« Ce qu’on appelle, en général, révolution, n’est qu’une continuation de la droite selon les idées de la gauche (Inde 1948-1950, p. 15).

La division entre riches et pauvres, ceux qui exercent le pouvoir et ceux qui le recherchent continue (Ojaï 1944, p. 57 et 58).

En quoi consiste la révolution fondamentale? Le monde entier doit être transformé (Madras-Bénarès, p. 255).

Nous devons être conscients des causes de l’écroulement de la société et créer une nouvelle structure (I.48-50, p. 20). »

Nous devons être conscients des causes : c’est là une vraie définition de la révolte lucide.

C’est pourquoi, si vous voulez bien, nous allons maintenant discuter de ce problème dans la compagnie de Krishnamurti et de ses ouvrages.

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Le chaos social, moral, économique est un mal qui fait souffrir et mourir à chaque instant des millions d’innocents d’une souffrance et d’une mort inutiles. Et nous ne sommes pas de ceux — dont parle quelque part Krishnamurti — (I.48-50, p. 10) qui, parce qu’ils profitent de la souffrance des autres, « sont indifférents à ce chaos ».

Dans ces conditions, que pouvons-nous faire?

Il est certain que la richesse des riches est un défi à ceux qui ont faim, et que le pouvoir des indignes est une insulte à ceux qu’on envoie tuer et se faire tuer dans les guerres!

Aussi, la révolte violente est-elle une tentation terrible pour tout homme authentiquement souffrant. Il faut donc interroger tout de suite notre pensée lucide sur la valeur de ce remède.

Mais comment n’est-il pas évident pour tout le monde qu’on ne peut pas sortir de la violence par la violence, qu’on ne saurait combattre le désordre par le désordre?

« Vous ne pouvez pas, dit justement Krishnamurti, délibérément provoquer le chaos et espérer faire surgir un ordre du chaos (Madras, Bénarès, p. 346) ».

Il y a un adage du désir de violence qui est celui-ci : « La fin justifie les moyens ». Rien de plus faux ici. La preuve en a été maintes fois administrée. On se révolte, on tue, on brûle; on est enfin victorieux. Mais l’injustice recommence avec l’ordre politique nouveau. La misère, la cruauté, le désordre, tout cela a survécu, il n’y a rien de changé!

« Si vous utilisez de mauvais moyens, dit encore Krishnamurti, vous produirez une mauvaise fin (M.-B., p. 52). »

Nous venons de faire ici un pas important dans la voie de la connaissance et de la certitude. Nous avons appris que notre révolte ne peut être ni orgueilleuse, ni violente, ni dominatrice, ni cruelle.

Nous voici donc bien certains de ce qu’il ne faut pas faire. Mais cela ne suffit pas, car nous restons, essentiellement, des révoltés, des non-résignés, des hommes décidés à agir.

Devant la misère qui est la nôtre ou celle d’autrui il n’y a pas de différence — devant la menace des conflits les plus horribles, que devons-nous faire?

Laissons, encore une fois, la pensée lucide nous répondre, puisque vraiment la ruse ni la force ne peuvent rien.

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Nous avons d’abord constaté que la machine sociale fonctionnait mal. Ensuite, nous avons pris conscience que, se saisir d’un marteau et tout démolir, cela ne pouvait pas améliorer le fonctionnement de la machine.

Mais que faisons-nous, en fait, quand un moteur marche mal?

Nous cherchons la cause de son mauvais fonctionnement, nous essayons de découvrir quelle vis, quelle soupape, quel contact sont défectueux.

C’est ainsi que nous allons procéder, si vous voulez bien, avec la machine sociale. Pourquoi l’autorité brutale, la discipline absurde, les menaces, les répressions; pourquoi la misère, l’esclavage, les famines, les guerres?

C’est la cause de tout cela qu’il faut découvrir. Après quoi, nous serons en mesure d’agir correctement pour combattre ces maux absurdes.

Mais justement, nous autres, hommes modernes, nous sommes tout à fait bien placés pour connaître la cause du désordre moral et social où les hommes n’ont jamais cessé de se débattre.

Est-ce que la Science ne nous donne pas aujourd’hui à tous le moyen d’être heureux?

Ne serait-elle pas en mesure de nous assurer aujourd’hui, à tous, la nourriture et le logement aux meilleures conditions, c’est-à-dire pour deux ou trois heures seulement de travail imposé par jour?

Malheureusement, la Science est mobilisée pour les besoins de la vanité et de l’orgueil, de l’attaque et de la défense de l’homme contre l’homme! Et voici toutes nos chances de bonheur qui se convertissent dans une fatalité aggravée d’injustices et de malheurs supplémentaires !

Seulement, cela nous permet aussi de voir clairement la cause du désordre et du malheur : c’est le conflit des hommes, c’est l’opposition, le mépris, la haine de l’homme pour l’homme.

Notre recherche lucide et intelligente a abouti : nous avons découvert la cause du désordre et du malheur, de l’inégalité et de la violence ; elle est devant nos yeux : c’est l’inimitié, le mépris, l’orgueil, la haine.

Et parce que nous sommes enfin en possession de la vérité,  nous allons sans, doute pouvoir faire de grandes choses,

Mais il est un dernier pas à franchir.

Nous nous sommes maintenus jusqu’à présent sans difficultés dans un état de lucidité intelligente qui nous a appris beaucoup de choses. On peut même prévoir que si nous pouvons persévérer ainsi, le problème du désordre finira par se trouver résolu.

Mais voici qu’un obstacle surgit, une menace pour notre lucidité, pour notre intelligence.

Tout de suite, chacun de nous pense en effet : la haine! Mais certainement elle est ce qui fait notre malheur à tous! Seulement, je n’en suis pas pour mon compte responsable : la haine, c’est lui!

Et c’est ainsi qu’une tentation terrible s’empare de nous : donner à la haine un certain visage, un nom, une identité, l’appeler du nom de tel criminel, de telle nation étrangère, de telle personne qui nous a outragés, ou de tel traître à nos croyances religieuses.

Et nous risquons fort, tant cette voix est profonde et persuasive, de tomber dans son piège, si nous ne prenons garde qu’elle est le souffle même de la division et de la haine qui ressurgit en nous.

Mais je pense que, pour nous tous, au point où nous en sommes arrivés, c’est malgré tout la lucidité qui restera la plus forte!

La haine, ce n’est personne. Elle n’est rien qu’un mouvement absurde qui oppose les hommes les uns aux autres, avant qu’ils aient eu le temps d’en prendre la conscience lucide. C’est un mouvement impersonnel, une tendance aveugle et bornée qui peut s’emparer de nous à chaque instant, pour peu qu’on oublie de voir clair en soi-même.

Mais, au fond, et certainement, elle n’est personne! Elle n’a jamais été personne et ne sera jamais personne!

C’est ainsi qu’amarrés solidement dans notre lucidité, nous allons pouvoir enfin agir d’une manière efficace?

La haine, le mépris, étant la cause du désordre et du malheur, quel remède énergique allons-nous pouvoir employer pour en défaire au plus vite l’humanité?

Il n’y pas, ici, à chercher bien loin. Tournons-nous seulement vers nous-même. Qui haïssons-nous, en ce moment même, de notre conscience lucide? Personne. La haine a vraiment disparu en nous.

Et quel remède nous a délivrés? L’intelligence, la clarté, la persévérance lucide.

Nous avons dit : c’est la haine qui est responsable de tout. Et nous avons compris qu’il ne fallait pas donner de visage à ce mouvement absurde. Et la haine s’est tarie pour jamais en nous.

Le remède décisif contre la haine, c’est donc l’intelligence-qui-voit, cette claire intelligence des choses qui ne nous a pas quittés depuis le début de cet entretien.

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A la question posée : « Que faire devant le désordre ? », nous voici donc maintenant en mesure de répondre.

Face au règne de l’injustice et de la cruauté, le plus grand refus, la révolte la plus authentiquement révolutionnaire, c’est le maintien de soi-même dans l’état de non-haine, ou d’intelligence.

Restant clairs et calmes, nous nous libérons pour nous-mêmes de tout germe d’inimitié, et nous devenons alors capables de propager activement autour de nous la seule révolution dont pourra jamais sortir un ordre humain universel de justice et de non-violence.

«  Si, dit Krishnamurti, tout en vivant dans le monde, vous refusez d’en faire partie, vous aiderez les autres à sortir de ce chaos (Inde 1948-1950, p. 14). »

Il est certain que nous pouvons être satisfaits. La révolte, en nous, ne saurait plus être déçue et doit aboutir, car les moyens justes, les justes remèdes sont découverts.

Mais une dernière question se pose. Car des innocents continuent de souffrir, des conflits inutiles mais horribles se préparent. Que pouvons-nous faire dans cette urgence?

Evidemment, nous pouvons nous unir pour une action concertée et constructive.

Les partis politiques parlent beaucoup d’action de masse. Ils font miroiter aux yeux du peuple de fausses espérances. Alors, tout le monde se range dans une rigoureuse discipline derrière le porteur de bannière. Ceux d’en face en font autant, et c’est la guerre.

« Après tout, dit Krishnamurti, un corps organisé existe bien pour quelque chose. Nous devenons tout de suite des protagonistes, lui d’un côté, moi de l’autre (Madras, Bénarès, p. 302).

La propagande est une de ces choses terribles dans lesquelles vous êtes pris (Idem, p. 230). »

Ce n’est évidemment pas d’une telle action que nous voulons parler ici. Une telle action ne peut jamais être révolutionnaire.

« Voyons, dit ailleurs Krishnamurti, s’il n’est pas possible de vivre dans le monde et de construire une nouvelle société; voyons si tout ce processus, qui consiste à obtenir le succès, à devenir vertueux, à parvenir à ceci, à éviter cela, pourrait être mis complètement de côté… (Paris 1950, p. 87).

Un petit nombre de personnes peuvent diriger l’évolution d’une culture… Vous (vous plongeriez) dans le courant d’une conscience profonde et pure… Un tel groupement de personnes serait complètement dissocié de l’autorité, de la politique, de toutes les causes qui font naître la guerre… Ils créeraient la véritable fraternité (Ojaï 1944, p. 54).

Une pierre peut changer le cours d’une rivière et, de même, quelques hommes qui comprendraient pourraient peut-être faire dévier ce terrible chemin de l’homme (Id. p. 66). »

Là est l’action dont nous voulons parler.

Le nombre de ceux qui sont capables de l’entreprendre n’importe pas. On peut être deux, ou des millions : c’est toujours la même société fraternelle.

Pourquoi, jusqu’à présent, est-ce qu’un début de société universelle n’a pu être constitué? Parce que tous ceux qui ont cherché à la fonder ont voulu le faire en groupant les hommes autour d’un symbole, ou d’une grande figure, autrement dit autour d’un « mot d’ordre ».

Or, il n’y a pas de « formule » capable d’unir les hommes. Le point de départ d’un monde nouveau, c’est l’individu libéré de l’amour et de la haine des formules.

Un tel individu simplement existe, il est donc prêt à collaborer en existence avec tous les autres hommes. Il a dissous en lui toutes les frontières.

La société universelle n’est pas autre chose que cet individu lui-même, que chacun de nous peut devenir.

« Nous ne pouvons pas laisser à d’autres la tâche d’apporter le bonheur et la paix à l’humanité, dit encore Krishnamurti, car l’humanité, c’est nous-mêmes, c’est chacun de nous (Ojaï 1944, p. 10).

Si vous et moi voyons cette vérité : que chacun de nous peut être libéré de tout dogme et de toute croyance, nous agirons, que nous formions un groupe ou non (Paris 1950, p. 46). »

Il n’y a pas ici de « credo ». Il y a un état d’être, une nouvelle conscience qui tend à nous rapprocher et à nous unir dans une collaboration fraternelle de tous les instants.

3 Mai 1954.
André NIEL


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