Rohit Mehta : Krishnamurti et l’éducation créatrice


01 Apr 2009

(Revue Le Lotus Bleu. Mai-Juin 1956)

J. Krishnamurti est un des plus remarquables penseurs de notre temps. Sa contribution à la pensée mondiale est en vérité unique, car elle indique au monde moderne une voie d’approche entièrement nouvelle de la vie. Dans une civilisation fondamentalement dominée par l’intellect, toutes les façons d’aborder la vie sont mentales par nature. Krishnamurti nous montre, avec une logique implacable, que le mental se meut dans un cercle, et ne peut, de ce fait, sortir de ce champ continu. C’est pourquoi le mental ne peut nous conduire vers une transformation radicale de toutes choses ; et cependant ce dont la civilisation moderne a le plus besoin c’est une transformation fondamentale et radicale de son entière structure. Il est évident que pour en arriver là, les valeurs essentielles doivent être cherchées hors du mental. Cela signifie-t-il une régression vers l’émotionalisme ? Il peut en être ainsi, si nous examinons les cultes nouveaux, religieux ou semi-religieux, qui ont surgi dans un temps récent. Mais une régression émotionnelle ne peut résoudre le problème ; elle introduirait encore plus de complications dans une situation par elle-même suffisamment compliquée aussi bien pour l’individu que pour les collectivités. La voie d’approche recherchée par Krishnamurti n’est pas une régression émotionnelle mais une perception de ce qui est au-delà du mental, découvrant ce qui gît au-delà du mur soi-émotionnel continu que le mental revêt d’une manière incessante. Cette façon de procéder présente deux aspects fondamentaux : d’abord, une reconnaissance des limitations du mental ; ensuite, une perception de ce qui est au-delà du mental. En réalité, ce n’est pas un double processus, car toute prise de conscience des limitations du mental par rapport à toute situation, voit la continuité du cercle brisée, et a pour conséquence la perception d’un quelque chose se situant au-delà du pouvoir de perception mental. C’est dans cette conception qu’une nouvelle façon de voir peut être trouvée, conduisant à de nouvelles relations avec les choses, les idées, les personnes.

C’est dans la perspective générale de cette nouvelle approche que l’on peut évaluer le récent livre de Krishnamurti « Éducation et Signification de la vie » [1]. Dans ce livre sur l’éducation, les problèmes pacifiques sont discutés essentiellement selon les lignes indiquées par cette façon générale d’aborder la vie. En d’autres termes, il y est souligné l’impossibilité d’approche par le mental, et il y est souligné aussi ce que serait l’éducation libérée des contingences du facteur mental. Il est inutile de dire que ce livre provoque la pensée et la rafraîchit. Chaque page met en parallèle les croyances bien établies de notre mode éducatif, non seulement l’éducation orthodoxe, mais également la soi-disant éducation progressive.

Le thème général de ce livre peut se résumer en trois phrases : l’éducation sans peur ; l’éducation sans autorité ; l’éducation sans discipline. Bien que ces divisions n’aient pas été données dans le livre comme je les définis ici, elles s’établissent d’elles-mêmes dans les sujets discutés. Tel quel, ces objets seront acceptés par tous les éducateurs progressistes, mais ce n’est que lorsque Krishnamurti va au fond de tout ce qu’impliquent ces bases que nous réalisons peut-être pour la première fois, qu’il nous est nécessaire de complètement réviser nos théories sur l’éducation. Nos systèmes éducatifs et nos institutions conduisent à la déshumanisation, et Krishnamurti attire notre attention sur ce fait qui, s’il n’est pas mis en échec, réduira les êtres humains en simples automates. La tendance à la domination mentale de notre civilisation conduit en fait l’individu vers ce stade d’automate, et ceci dans toutes les sphères de l’activité humaine. L’adoption de cette tendance en éducation est le grand désastre de la vie humaine. Ainsi que l’exprime Krishnamurti, nous sortons de nos collèges et universités « comme d’un moule » c’est-à-dire devenons un type d’homme qui cherche la conformité, qui court après le succès, qui est intéressé par la sécurité. Krishnamurti nous avertit que la « conformité conduit à la médiocrité ». Là où la médiocrité existe, nulle créativité ne saurait exister ; pour que notre éducation nous conduise vers la créativité nous devons écarter tous les facteurs qui conduisent à la conformité et à la sécurité, et ceci dans les systèmes d’éducation.

Dans l’éducation créative, l’intelligence prend la place de la médiocrité. La conformité et la sécurité produisent « la nébulosité du mental et du cœur. » Krishnamurti dit :
« Ce n’est que lorsque nous regardons en face l’expérience et ne cherchons pas à écarter les ennuis que nous gardons notre intelligence hautement éveillée ; l’intelligence hautement éveillée appelle l’intuition, laquelle est le guide réel de la vie ».

Donc, l’éveil de l’intelligence constitue le but vers lequel doit tendre l’éducation. Élargissant ce sujet, Krishnamurti ajoute :
« Nous pouvons être hautement éduqués, mais si nous manquons de la profonde intégration de la pensée et du sentiment, nos vies sont incomplètes, contradictoires, déchirées par toutes les peurs ; et tant que l’éducation ne cultivera pas une vue intégrée de la vie, elle ne peut avoir que peu de signification. »

Envisager intégralement la vie ne devient possible que lorsque l’intelligence est éveillée parce qu’alors l’homme s’envisage lui-même dans son processus total et se comprend. Il doit être noté cependant, que tant qu’il y a conformisme à un modèle établi de pensée ou d’action de la part de l’individu, cela dénote un manque de compréhension totale. Notre éducation, conventionnelle ou progressive, est surchargée de technique, elle s’applique au développement des capacités bien plus qu’à la compréhension totale. Krishnamurti dit : « l’exercice conduit â plus d’efficacité, mais ne conduit pas â l’accomplissement. » Cet accomplissement est l’intégration de l’homme sans laquelle la vie « devient une série de conflits et de chagrins ». Il ne dit pas que la connaissance et l’efficacité ne sont pas nécessaires. En fait, il les regarde comme nécessaires, mais « leur donner une importance majeure conduit aux luttes et à la confusion ».

Ici, il fait la distinction entre l’efficacité résultant de l’ambition et l’efficacité inspirée par l’amour. L’efficacité ayant sa racine dans l’ambition engendre la dureté. L’éducation actuelle qui met l’accent sur le succès ne peut produire que des humains sans pitié. Et ceci est évident lorsque l’on considère la compétition sans merci « cut-throat » et la destruction mutuelle des races. L’efficience résultant de la maîtrise de la technique conduit l’homme à devenir déséquilibré avec comme résultat qu’il attache plus d’importance à la partie qu’au tout. Krishnamurti affirme : « L’éducation n’est pas simplement l’acquisition de la connaissance et le rassemblement des faits ; elle voit la signification de la vie comme un tout. » Et ce n’est que par l’intelligence que la vie peut être perçue dans sa totalité.

L’analyse faite par Krishnamurti dans les phrases qui vont suivre, mérite l’attention la plus sérieuse de la part des éducateurs du monde entier :
« La fonction de l’éducation est de créer des êtres humains qui doivent être intégrés, donc obligatoirement intelligents. Nous pouvons réussir â des examens, être mécaniquement efficients, sans être intelligents. L’intelligence est plus qu’une simple information ; elle n’est pas déduite des livres, ni ne consiste en une soi-défense adroite en réponse à une agression. Celui qui n’a jamais étudié peut être plus intelligent que celui qui a étudié. Nous avons fait des examens le critérium de l’intelligence et avons développé des mentals astucieux qui écartent les conséquences de la vie humaine. L’intelligence est la capacité de percevoir l’essentiel, ce qui est; l’éducation, c’est la capacité d’éveiller en soi et dans les autres. »

Cette intelligence dont parle Krishnamurti est donc en vérité cette possibilité par laquelle l’individu rencontre la vie telle qu’elle se présente, moment après moment. Ceci présuppose une infinie flexibilité du mental, et le mental ne peut avoir cette flexibilité que s’il est parfaitement libre, non identifié à un modèle quelconque de pensée. Ce n’est qu’un tel mental qui peut « découvrir les vraies valeurs découlant directement de l’observation personnelle ». Ce n’est qu’avec un tel mental que l’on peut rencontrer la vie telle qu’elle se déroule. Un mental enchaîné par une conformité de pensée est naturellement amené à une défense automatique, dominée par la peur. Notre éducation présente conduit hommes et femmes à se construire des mécanismes d’auto-défense à tous les niveaux afin d’arriver au succès dans la vie. Aujourd’hui, la société n’honore que l’homme obtenant le succès, ce qui revient à dire l’homme sachant manipuler adroitement tous ses systèmes de défense mécanique.

Toute personne ressortissant psychologiquement de ce système de défense personnelle contre tous les obstacles de la vie est naturellement dominée par la peur. En conséquence, la peur est le courant sous-jacent de l’éducation actuelle.

La plus grande peur de l’homme est la peur de lui-même. Il cherche à se fuir lui-même de plus en plus, et c’est ce qu’enseigne l’éducation moderne. La soi-connaissance est rarement le résultat de notre éducation. Et pourtant, « la vraie éducation est la compréhension de soi ». Cette compréhension se manifeste à tous les niveaux de l’existence ; en d’autres termes, la compréhension est « la vision de la totalité du processus psychologique ». Krishnamurti affirme que cette compréhension seule créera sa propre technique ; c’est pourquoi il ne signale aucune technique.

Il nous indique simplement que la technique ne peut mener à la compréhension, car la technique n’est que le mode d’expression de la compréhension individuelle. Dans notre éducation actuelle, la technique précède la compréhension et c’est la raison pour laquelle il n’existe plus de compréhension. Nous produisons par l’éducation des processus techniques et des spécialistes très habiles dans leurs modes d’expression, mais qui n’ont rien à exprimer. Krishnamurti dit :
« C’est parce que nous avons acquis la connaissance technique sans comprendre le processus total de la vie que la technique est devenue le moyen de notre propre destruction. »

Non seulement la technique sans compréhension conduit à la dureté, mais elle ne donne à l’homme techniquement efficient le moyen de rencontrer la vie que dans ses propres zones de sécurité psychologique. Or, lorsqu’on n’envisage la vie que sous un tel angle psychologiquement limité et fixe, il est naturellement impossible de comprendre la totalité de la vie. Par contre, si l’on comprend la totalité de la vie, il devient alors possible de forger les instruments nécessaires pouvant répondre à toutes les confrontations de la vie.

Rohit MEHTA

[1] Publié en français sous le titre « De l’Éducation ».

« Pour trouver le but de la vie, nous devons passer par la porte de nous-mêmes.»
« C’est la vérité qui libère, et non nos efforts pour nous libérer. La réalité est ici, maintenant, dans l’immédiat. L’éternel, ou l’intemporel, est maintenant. »

J. KRISHNAMURTI.
La Première et Dernière Liberté.