Robert Powell : Krishnamurti L’homme et sa pensée


09 Jun 2008

(Revue Etre Libre. Numéros 218, Janvier-Mars 1964)

Linssen, Powell, Harding, WWW

Il me semble qu’il serait difficile de connaître l’homme si nous ne comprenons pas son enseignement. Krishnaji ainsi que certains d’entre nous l’appellent affectueusement — nous parle de la vie envisagée sous l’angle d’une compréhension très vaste, indépendante des points de vue d’écoles ou de systèmes de pensée traditionnels.

Il nous incite à voir la vie dans une attitude de fraîcheur intérieure totale, l’esprit dégagé des cendres du passé. Il est donc inopportun de parler d’un « enseignement » de Krishnamurti, car le mot « enseignement » implique tacitement quelque chose de statique. Krishnamurti est véritablement l’expression inconditionnée de la Vie — elle-même.

La plupart ne commencent à s’intéresser aux enseignements de Krishnamurti (comme nous ne trouvons pas de terme plus adéquat, nous continuerons à l’utiliser) à partir du moment où ils savent quelle est sa personne, quelles sont ses qualités, parce qu’elles désirent avoir la certitude de ne pas perdre leur temps.

Cette soif de certitude résultant d’une insécurité fondamentale empêche généralement la réalisation d’un certain état d’attention indispensable à la compréhension.

Dans cet article, dont le but est de préparer le lecteur à l’étude des travaux de Krishnamurti, l’auteur désire exposer quels sont les obstacles que rencontrent la plupart des débutants.

L’approche la plus fréquente consiste à considérer Krishnamurti comme un instructeur qui a le pouvoir de « donner » quelque chose (au sens habituel de ce terme).

Krishnamurti ne cesse de dénoncer le caractère fallacieux d’une telle attitude. Il déclare souvent « je n’ai rien à vous offrir ». L’essentiel de ce que Krishnamurti nous suggère de comprendre est qu’il faut apprendre à « se tenir debout tout seul ».

Physiquement, nous sommes évidemment dépendants des autres et il ne s’agit pas de changer quoique ce soit dans ce domaine. Mais nous n’avons pas à dépendre psychologiquement des autres pour notre bonheur, car une telle dépendance constitue une sorte d’infirmité psychologique.

Il semble qu’une des raisons de nos erreurs de jugement et d’attitude d’approche de la pensée de Krishnamurti résulte de notre incapacité de saisir la signification véritable de la « connaissance ».

Lorsque nous allons trouver un Guru ou un Maître, nous avons l’idée préconçue que nous nous trouvons devant quelqu’un qui « sait » et qui peut nous dire la façon correcte de vivre.

Nous sommes trop naïfs ! Nous ne voyons pas encore que personne ne « connaît » pour la simple raison que dans la vie spirituelle véritable, la « connaissance » au sens habituel de ce terme n’a pas d’importance.

Aucune information, aucun enseignement n’existent qui puissent nous faire vivre vraiment heureux et pleinement sensibles, car la Vie ne peut être emprisonnée dans des formules. C’est en cela que réside d’ailleurs sa beauté. La seule chose qui importe c’est d’ETRE et l’Etre n’est jamais fixe, statique, mais toujours fluide. C’est l’inconnu. Il ne peut donc être réduit aux extrapolations du « connu » qui ne sont que des abstractions et des schémas statiques du passé. Le malheur est que nous sommes tellement hypnotisés par les mots, que nous croyons que le « connu » et l’inconnu sont une paire d’opposés. Nous ne comprenons pas que ce qui existe au delà de ces mots n’est pas une simple antithèse mais que les dimensions de la Réalité sont extrêmement différentes et ne peuvent être exprimées par les symboles habituels qui se réfèrent seulement à nos dimensions.

Une autre erreur concernant l’enseignement de Krishnamurti consiste à supposer que son message est un ensemble d’idées.

Krishnamurti n’a pas d’idées. S’il nous en présentait son enseignement ne serait qu’un système de plus à ajouter aux autres et aurait un caractère spéculatif ou doctrinaire. L’enseignement de Krishnamurti n’est ni spéculatif ni doctrinaire. Des idées, les concepts, les doctrines ne sont que des paquets de pensées orientées et ajustées d’une certaine façon que nous appelons « logique » et « solide » ou « consistante ».

Mais de telles pensées organisées ne peuvent jamais véritablement libérer l’esprit.

Notre condition d’ignorance a ceci de caractéristique : elle est formée par une attitude d’esprit qui erre sans cesse de pensée en pensée. Toute notre misère psychologique résulte de ce processus de pensées, qui va du « connu » au « connu ».

Il n’y a pas de limites aux fantaisies des concepts élaborés par la pensée. Le but de ces constructions mentales est toujours d’assurer une certaine sécurité et un bonheur factice. Nos constructions logiques apparaissent tellement plausibles qu’elles nous donnent une impression de vérité. De cette façon nous sommes prisonniers du mental parce que nous sous-estimons toujours sa puissance de créateur d’illusions.

Après tout, nous n’aurions qu’à examiner nos rêves pour nous rendre compte de la capacité de fabulation dramatique du mental.

Faute d’être attentif à tout ceci, nous restons emprisonnés dans les créations artificielles de notre propre esprit.

Le processus de la pensée opère par associations continuelles. Une pensée conduit ainsi à une autre. Que ce mécanisme soit rationnel ou illogique, peu importe. En d’autres termes nous sommes beaucoup plus « pensés » que nous le croyons.

Nos pensées ne sont pas pleinement produites par nous dans une claire conscience des énergies présidant à leur surgissement. En vertu de sa nature essentiellement conditionnée, la pensée ne peut conduire qu’à d’autres pensées. Elle ne pourra jamais atteindre CE qui réside au delà de toute pensée.

Par conséquent, les idées ne peuvent jamais véritablement libérer l’esprit.

Nous pouvons dire que la souffrance n’est que « pensée » et que la libération est l’affranchissement de la pensée.

Encore faut-il dire que la libération n’est ni l’évasion ni la suppression artificielle de la pensée. En d’autres termes, lorsque nous sommes libres de la souffrance, la pensée est l’instrument de la Réalité, mais une telle pensée est au service de l’amour véritable et non à celui de l’entité du « penseur ».

Donc si, à défaut d’autres termes, nous parlons des « idées » de Krishnaji, nous devons nous rendre compte qu’il ne s’agit pas d’ « idées » au sens habituel du terme. Il s’agit plutôt d’un exposé de faits psychologiques présentés de telle façon que nous avons la possibilité d’être conscient des processus responsables de l’apparition des « idées ». Krishnamurti nous suggère d’être attentif à la façon dont les réactions et les faits psychologiques se présentent dans le champ de notre esprit. Ceci nous conduit à la connaissance véritable de nous-même. Cette dernière nous permettra de connaître le monde.

Contrairement à certaines opinions généralement répandues, la compréhension de la pensée de Krishnamurti ne requiert aucune prédisposition spirituelle particulière. Nous sommes tous ici au même point en dehors de toute considération relative à nos capacités intellectuelles, ou nos réalisations professionnelles ou notre position sociale ou la couleur de notre peau. Il est étrange qu’une seule chose soit nécessaire et même essentielle si nous voulons bénéficier de l’apport des causeries de Krishnamurti.

Cette chose peut être définie comme un « art d’écouter ». Pour réaliser cet art d’écouter, nous devons être attentifs d’une façon totalement différente de celle qui nous est familière. Nous devons être disponibles.

Toute parole de vérité ne peut réaliser son œuvre que si elle est écoutée dans une attitude d’esprit faite de disponibilité, de transparence intérieure. Alors cette parole est libératrice.

La parole de vérité produit un choc immédiat dans l’auditeur écoutant correctement. Cette disponibilité à la « force de frappe » de la parole de vérité ne peut être cultivée, elle ne peut être obtenue en prenant des notes et en les méditant au retour chez soi comme si nous étions au collège.

L’art d’écouter véritablement présuppose un état d’attention particulière dans lequel il n’y a plus d’entité « écoutante ». Il ne peut plus y avoir un auditeur encombré de ses connaissances antérieures, de ses « a priori », concernant l’orateur et ce qu’il dit. Dans une telle attitude d’audition, il ne peut donc plus subsister la moindre trace de connaissances antérieures considérant à priori l’orateur comme l’incarnation de la vérité, car de tels a priori nous influenceraient, nous prédisposeraient d’accepter automatiquement l’idée qu’il est un homme absolument extraordinaire, le suprême instructeur, etc.

De tels a priori conduisent à une attitude de respect exagéré, au culte de l’instructeur et constituant la négation de l’enseignement.

Après tout, l’homme, aussi extraordinaire qu’il puisse être, n’est pas important. Seul l’enseignement importe. Krishnaji le déclarait lui-même : « l’instructeur n’est pas important, jetez-le par-dessus bord »…

(Extrait d’un article, traduit de l’anglais, reproduit avec l’autorisation de l’auteur.)


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