André Niel : Krishnamurti Philosophe et Pédagogue


12 Oct 2010

(Revue Être Libre. No 101-102-103. Février-Avril 1954)

Dans un petit livre qui vient de paraître [1] Krishnamurti résume l’essentiel de ses idées sur l’éducation. Cet ouvrage est composé de divers textes [2] relatifs au « véritable enseignement », c’est-a-dire à un enseignement qui aurait pour principe la connaissance, par l’éducateur, du sens profond de l’existence. Ce sens profond a son image, pour Krishnamurti, dans un individu dont les fonctions créatrices seraient totalement épanouies. Que l’ouvrage tout entier vienne appuyer et confirmer les efforts déjà accomplis par les grands pédagogues libérateurs de l’enfance ne doit donc pas nous étonner. Mais il est, en outre, d’une sonorité extrêmement profonde. Les éducateurs du monde entier y sont invités à s’affranchir de tous les vieux préjugés séparatistes pour ne plus voir dans les élèves qui leur sont confiés que les représentants d’une seule communauté universelle. Nous autres adultes, nous portons aujourd’hui plus que jamais sur nos épaules la terrible responsabilité du sort de nos enfants. Krishnamurti nous demande d’arrêter le crime de les faire grandir séparés et ennemis les uns des autres, en leur inculquant nos préjugés absurdes. « Lorsque les enfants sont jeunes, nous devons naturellement les protéger des dangers matériels et éviter qu’ils se sentent physiquement dans un état d’insécurité. Mais, malheureusement, nous ne nous en tenons pas là. Nous voulons modeler leur façon de penser et de sentir, nous voulons les former selon nos aspirations et nos intentions… Nous construisons des murs autour d’eux, nous les conditionnons par nos croyances, nos idéologies… Et ensuite flous pleurons et prions lorsqu’ils sont tués ou mutilés dans des guerres. » (P. 20 et 21.)

L’éducation se fait surtout par l’exemple, mais cet exemple a toujours été désastreux. Ici, Krishnamurti se montre impitoyable envers les méthodes officielles d’enseignement actuellement en vigueur dans tous les pays. Ces méthodes n’aboutissent qu’à fournir de bons robots de la pensée, d’excellents imitateurs, mais non des créateurs. Nos examens, nos concours sont des machineries inhumaines : ils ne servent qu’à produire les agents des corps disciplinaires dont l’État a besoin pour défendre le respect de ses Mythes et maintenir le règne de l’inégalité.

Mais Krishnamurti ne serait plus ici lui-même s’il se bornait à s’exprimer en « spécialiste ». La pédagogie ne lui est qu’un prétexte pour nous représenter une fois de plus son sentiment intime de l’existence, ce même sentiment qu’il essaie de nous confier tout au long de ses conférences. Malheureusement, il y a là une notion très générale et profonde dont la grandeur finit par s’imposer, mais qui n’est pas toujours exprimée dans un langage facilement accessible au lecteur occidental. Krishnamurti, pour le contenu de son message, s’est totalement délivré des influences du mysticisme indien, mais sa terminologie se ressent encore de ces influences. C’est ainsi qu’il lui arrive d’employer des mots autour desquels l’avidité mystique cristallise aussitôt — comme « Suprême », « Réel », « Divin » — alors que ces expressions n’ont pas du tout pour Krishnamurti le sens qu’une telle avidité leur attribue. Le Suprême, le Divin : ces termes ne recouvrent, en effet, pour lui aucune réalité transcendante; ils ne sont pas non plus les symboles merveilleux de quelque Vérité supérieure. Le Réel, l’Absolu, l’Incommensurable, ce n’est rien de plus pour Krishnamurti que l’homme devenu conscient — en toute modestie, mais aussi sans angoisse — de son caractère d’infinité. Il n’en reste pas moins que ces termes sont un dangereux facteur d’ambiguïté dans l’expression de son message.

La philosophie de Krishnamurti est un humanisme cosmologique. Elle réalise l’impossibilité absolue de penser qu’il existe autre chose que le monde-qui-est, et qui n’apparaît comme une contradiction et un désordre que dans la mesure où s’y introduit notre société monstrueuse. Ainsi, la « vraie réalité » aurait-elle son image, sur le plan social et moral, dans une civilisation harmonieuse et unifiée, celle-ci représentant alors —quoique sous une forme évidemment très complexe et évoluée — l’unité même du monde. On pourrait donc considérer « l’enseignement véritable » comme un agent de restauration de l’unité cosmique dans la nature humaine, puisqu’il tend, avant tout, à éveiller chaque individu à la conscience de cette unité.

Professeur André NIEL


[1] De l’Education, par J. Krishnamurti. (Traduction de Carlo Suarès)

[2] L’éducation et le sens de la vie. — Ce qu’est le vrai enseignement. — Intellect, autorité et intelligence. — L’éducation et la paix. — L’école. — Parents et professeurs. — Le problème sexuel et le mariage. — Art, beauté et création.