Patrick Lebail : L’action, la foi et la sécurité


10 Feb 2010

(Revue Panharmonie. No 166. Mars 1977)

Le titre est de 3e Millénaire

Compte rendu de la réunion du 3.12.1976

— Siddheswarananda, le fondateur de la Mission Ramakrishna à Gretz, avait formé l’idée d’une Université de l’Homme qui aurait obéi au seul principe de « non-principe », le « Sri-Programme ». C’est une sorte d’aventure collective, très contrôlée mais non pas étroitement déterminée qui consiste à se laisser conduire par les événements en sachant voir ce qu’ils signifient. Il est très facile de faire un rapprochement avec notre initiative de travail de groupe, c’est déjà un pas dans ce même genre de direction. Je me suis demandé quelle était la jonction de ce concept avec ce qui me semble être le concept de base de Panharmonie, nous dit notre animateur.

La foi est une attitude informelle, dynamique, qui aperçoit dans le lointain un but qui, sans qu’il soit vu et compris de façon à pouvoir le définir, nous attire dynamiquement. La foi, c’est donc je pense, ce qui avait tenté Monsieur de Marquette dans sa vision d’une possibilité d’une humanité meilleure basée sur des principes qui ne soient pas des principes abstraits de vie, de réalisation.

Lorsqu’on assiste à un Congrès Interreligieux, il y a parmi les participants ceux qui ont une foi et sentent un dynamisme qui les porte vers un objectif extrêmement éloigné, mais aussi très présent. Ils savent, chez une autre personne, reconnaître la foi dans ce qu’elle a d’essentiel et s’apercevoir qu’avec des gens fort différents, il pourrait y avoir interaction sur un bon plan. Ils ne chercheront pas à se convaincre, mais ils trouveront des résonances parallèles.

Le Groupe passe ensuite aux commentaires de certains versets de la Bhagavad Gîta qui avaient été étudiés par les participants. De ce long et fécond échange, seuls de brefs aspects peuvent être transcrits ici :

Un participant : La voie de l’action, cela signifie-t-il l’attention aux actes ?

Réponse : On pourrait dire que l’attention aux actes soit une méthode, mais en fait il y a une voie, une marche et un objectif. Il y a une polarisation effective, un objectif de perfection humaine et universel qui est à dépister. Le mot est pris dans un sens extrêmement dynamique et implique une vision pénétrante qui, dans une  individualité qui n’est pas d’une nature très portée à la dialectique, mais très contemplative, produit un épanchement de l’action qui finit par être vécue comme quelque chose de non-individuel.

Une question : L’action pour l’action, l’acte pur, cela peut être une méditation ?

Réponse : Le Karmayoga est une méditation par les actes. Il y a une quantité de gens qui n’ont pas le goût de s’asseoir là, dans le silence. On dit que lorsque la méditation s’établit, « c’est comme un filet d’huile qui coule (Yogashastra) ». L’homme qui agit avec un objectif très pur, accomplit quelque chose. Ce n’est pas un filet d’huile, c’est une barre de fer, une volonté. Pour un saint Taoïste, l’homme de perfection, c’est d’être évacué de son individualité. C’est un certain type d’idéal humain qui varie selon l’Ecriture ; il n’y a pas une seule formulation. C’est le fait de la méditation dans la vie.

En fait, si on fait une méditation, ce n’est pas un but en soi, c’est pour que cela soit bénéfique dans la vie, c’est une transformation que l’on recherche.

A propos du Dharma : C’est la juste relation entre les choses, telle qu’elle est ordonnée de toute éternité. En somme, c’est la Loi Universelle du monde. Dans une pensée naturaliste, on appelle cela l’ensemble des lois de la nature, dans une pensée théologique, c’est la Volonté Divine ou l’imagination divine. Dans une pensée unitaire comme la pensée védique, c’est l’aspect mouvant de l’ordre du monde qui est dynamique. Le monde n’a pas d’existence propre si ce n’est son mouvement. L’homme étant une portion dynamique du monde dynamique, il participe à un mouvement qu’il ne voit pas. Le mouvement n’est qu’un aspect d’une stabilité, un mouvement qui se continue tout le temps. L’homme plongé dans ce mouvement ne se rend pas compte de tout cela. Il obéit à la Loi divine. Il trouve là sa joie où que cela le mène, parce qu’il est en harmonie avec le monde. Nous trouvons là l’origine des passivités mystiques qui ne sont pas forcément des passivités méditatives, mais qui consistent aussi et surtout à vivre l’existence dans un esprit de renoncement qui n’est pas lui non plus une attitude de régression, mais le fait de n’être pas personnellement impliqué en quoi que ce soit.

Il y a donc le dharma personnel, le swadharma qui est la destinée idéale de l’homme, ce qu’il doit faire des propositions de la vie pour être en harmonie avec le monde. Cela ne se fait pas généralement dans la joie et le plaisir, mais dans la douleur, la difficulté, la souffrance. Mais sa foi est alimentée parce qu’il sait qu’aussi imparfaitement qu’il agisse, il est en harmonie avec ce que le monde exige de lui. Le problème de l’homme d’après la Gîta se ramène à deux éléments : découvrir son swadharma et s’y tenir. C’est une solution aux problèmes de la vie dans une dynamique difficile et par là-même réaliste. Les autres solutions ne sont pas très réalistes.

Réponse à une question : La liberté est un concept arbitraire. En fait on est extrêmement déterminé. Si l’homme s’en rend compte il devient libre. C’est le paradoxe profond de l’existence humaine. Si l’homme accepte de se laisser asservir par l’existence, il est en harmonie avec son destin, il l’accompagne.

Question : Quel est le critère pour savoir si on a la foi ou non ? Si on la perd ?

Réponse : Il n’y a pas de critère dans ce domaine. Ce n’est pas la foi qu’on perd, mais une croyance. La foi est toujours authentique, on la perd parce qu’on ne l’avait pas.

Question : Comment la foi nous vient-elle ?

Réponse : Il y a un certain nombre de réponses ; la foi d’abord, nous est donnée. Il y a la fréquentation des grands textes, des grands enseignements, pourvu qu’ils nous parlent de ce qui est conforme à notre nature. Il y a également la communication avec ceux qui vivent le même phénomène, ou encore un événement fortuit, une rencontre ou alors, c’est une gratuité qui nous apporte une façon de voir les choses correctement.

Vient ensuite une explication du chapitre 3 de « La Découverte Intérieure » sur la méditation, ce qui permet d’aborder ce thème sous ses différents aspects et donne lieu de la part de M. Lebail à des mises en garde contre des pratiques qui pourraient être dangereuses pour certains, notamment les exercices de visualisations qui doivent être faits sous le contrôle de personnes autorisées. Car nous ne sommes pas ici dans un contexte monastique en Inde ou parmi les Tibétains, avec des instructeurs compétents.

En ce qui concerne les mantras, ils ne peuvent être donnés au disciple que par son Guru, qu’après de nombreuses années d’ascèse, dans une initiation qui est une renaissance. Le mantra est animé à ce moment-là et vit dans le disciple. Son aspect divin se révèle à lui qu’il soit formel ou informel. Le disciple est transformé, brûlé, par cet aspect du Divin. Nous en sommes donc très loin. Il ne faut pas confondre mantra et japa qui est une répétition d’une formule.

Monsieur Lebail nous propose ensuite l’étude d’un texte du cinquième Patriarche du Zen, le « Hsin-Hsin-Ming ». Ce texte servira de base d’étude pour la prochaine fois.

Compte rendu de la réunion du 7.1.1977

C’est par une réflexion sur une phrase du roman « Le cheval d’orgueil » que débute la réunion : « Les paysans ont toujours quelque chose à se mettre sous la dent et la terre ne manque jamais sous leurs pieds. » Pour la plupart d’entre nous, il n’y a pas de terre sous nos pieds, si assurés que nous croyions être dans l’existence. Nous ne marchons pas en réalité sur un terrain solide. Quelles que soient les accommodations que nous avons faites avec la vie, les sécurisations que nous ayons accumulées, quelque chose ne va pas. Finalement nous ne sommes pas sûrs de grand-chose, tout est sujet à contradiction. Notre vie elle-même, puisque de toute façon elle est un phénomène qui n’est pas permanent. Il n’y a pas de sécurité vraie. L’intellect ne l’acquiert que dans les plans qu’il a fabriqués lui-même. Nos pensées, nos sciences sont incapables de cerner le mystère et toute connaissance humaine est finalement une illusion. C’est là une constatation qui va extrêmement loin. On peut y adhérer ou pas, c’est une question de point de vue et de faculté analytique et d’intuition.

Quelle serait alors la raison pour laquelle la terre ne manquerait pas sous nos pieds ? Il ne s’agit pas d’échapper à la condition humaine de souffrance, de joie, d’aspects transitoires, mais de savoir par une sorte d’expérience intime et interne qu’il existe un terrain qui est le nôtre. C’est-à-dire de trouver une sécurité en dehors des sécurisations, parce que nos deux pieds marchent sur du vrai, sur une certitude irrationnelle, mais irréfutable, qui s’accorde avec la nature des choses, avec nous-mêmes et qui n’est jamais démentie par rien. C’est cela qui est peut-être le bien le plus précieux que nous puissions ambitionner.

Pour acquérir ce bien il n’y a pas de « truc », pas même une méthode. C’est intrinsèque à nous, mais nous ne le connaissons pas, pas plus que nous ne sachions ce qu’est notre propre existence dans le sens de la continuité existentielle. Voilà donc le vœu que je forme pour vous, dit notre animateur, il est sur le plan de l’intellect un vœu de pauvreté et sur le plan de l’intuition la richesse suprême.

L’homme à qui la terre ne manque plus sous les pieds est capable de mieux se comprendre lui-même et, par conséquent, de s’apercevoir qu’il est plus identique aux autres. L’homme de dogmatique se sent désécurisé par l’existence d’autrui et sécurisé par l’existence de ceux qui partagent la même dogmatique. L’homme de doctrine n’est pas un doctrinaire, c’est un homme qui cherche sur un certain chemin, ce chemin ayant l’avantage d’être bien balisé.

Il y a deux termes parents : la sécurité et la sécurisation. La tendance naturelle consiste à se sécuriser en accumulant des structurations, de même que lorsqu’il pleut, on va se mettre à l’abri. Nous pouvons être sûrs que nous sommes des sécurisés.

La Bhagavad Gîta parle de ce qui « au début est amer comme le fiel et à la fin doux comme le nectar ». Il s’agit d’un déconditionnement, d’une désécurisation, d’une remise en question impitoyable. C’est cela qui elle est destinée.

Nous passons ensuite aux commentaires sur le poème « Hsin-Hsin Ming », ainsi qu’il en avait décidé dans notre dernière réunion.

C’est un texte magnifique du Bouddhisme T’chan chinois dont la voie est extrêmement importante pour ceux à qui elle est destinée. Chaque individu est un univers tout à fait autonome au point de vue existentiel, mais en fait il n’y a qu’un petit nombre de types principaux d’esprits et cette voie basée sur une intuition du Réel sans forme qu’on appelle « Vacuité » ne convient qu’à un certain nombre d’esprits. Ceux-ci comprendront ce que disait le Maître Zen quand il affirmait que le Vide était le milieu le plus fertile et que l’homme de Zen plante des arbres dans les nuages.

Ce poème s’appuie sur le Mâdhyamika qui dit que l’usage de la pensée est sa propre destruction. Nous en donnons quelques passages :

« La grande Voie n’offre rien de difficile (donc absence d’effort, de projets). » « Mais il faut éviter de choisir »… « Soyez libérés de la haine et de l’amour ». Voilà quelque chose d’extrêmement difficile parce que cela nous demande de nous libérer de nos sécurisations et de nos attachements les plus valables… « Elle parait alors sans masque », c’est la négation du psychisme. C’est l’essence de l’enseignement bouddhiste.

Nous ne pouvons citer d’autres passages de ce très beau poème qui prête à réflexion par  manque de place.

M. Lebail demandant aux participants de faire part de leurs réactions, l’un d’eux répondit : « C’est une noix à casser. J’ai l’impression que les mots, les phrases sont une coquille. »

Réponse : Non, la coquille ce sont vos structures mentales, vous êtes pris au piège des mots. On doit aller au-delà des mots. C’est un projet de nature intellectuelle. Pour d’autres gens, il leur suffit de sentir tout simplement un parfum. On peut également se polariser sur ce qui paraît le plus paradoxal de façon à comprendre peu à peu la structure du texte et ensuite pratiquer la méthode de méditation tch’an qui en est le complément obligé pour tous ceux qui tentent de marcher sur ce chemin. Peu à peu alors notre psychisme se met en marche et comme certaines questions nous dépassent, nous apprenons à nous désaffecter de notre propre psyché.

Question : Pouvez-vous parler de la méditation tch’an et de son articulation avec le texte ?

Réponses : Il n’y a aucune articulation possible, il n’y a pas d’articulation fonctionnelle. Ce poème est l’expression d’un homme de liberté qui s’est accompli sur cette voie particulière. Dans la méditation tch’an il y a plusieurs aspects, dont le premier est la répétition du nom de Bouddha. Un deuxième aspect, c’est ce qui est devenu la méditation Soto actuelle, et qui est décrit dans le traité Dhyana de Lin-tsi, c’est l’homme en face de lui-même dans un climat de pauvreté et d’ouverture.