Yves Christen : L’âme est-elle corpusculaire ou ondulatoire?


06 Jan 2012

(Revue 3e Millénaire. No 6 ancienne série. Janvier-Février 1983)

Jean Charon pose une grande question dans son livre J’ai vécu 15 milliards d’années : L’âme est-elle corpusculaire ou ondulatoire?

A l’en croire, notre ami Jean Charon vient de prendre un sérieux coup de vieux. Il nous annonce en effet, dans son dernier livre qu’il a vécu 15 milliards d’années (J. Charon : J’ai vécu 15 milliards d’années. Albin Michel, 1983).

Pour comprendre son propos, il convient de le situer dans le cadre de ce que l’on peut désigner comme la « charonologie ». Une discipline qui, dans sa forme récente est apparue dans les années 70.

Charon part des considérations relativistes d’Einstein : relativité restreinte puis relativité généralisée. A ces schémas d’interaction du temps et de l’espace, Charon ajoute la relativité complexe qui, se nourrissant notamment de la découverte de trous noirs, disserte sur la possibilité d’échanger les deux facteurs (J. Charon : L’esprit et la relativité complexe. Albin Michel, 1983). Ce qui permet à certains de considérer les trous noirs comme des façons de voyager dans le temps (et non seulement dans l’espace).

Comme tout le monde, Charon lorgne de l’autre côté de la déchirure du manteau de l’espace-temps. Et ce qu’il trouve derrière c’est tout simplement le monde intérieur, le royaume de l’esprit. La relativité complexe selon Charon sera donc celle qui étudie l’esprit, la psychophysique.

Son schéma psychophysique, développé à travers plusieurs ouvrages précédents (Notamment l’esprit cet inconnu. Albin Michel, 1977. Mort, voici ta défaite. Albin Michel, 1979. Le monde éternel des éons. Stock, 1980) Charon l’articule autour du concept d’éon, particule élémentaire douée d’éternité. Pour comprendre la signification de cet élément, il faut évidemment savoir que la physique moderne considère que tous les objets sont constitués de particules élémentaires et en particulier d’électrons. Ces derniers, que les physiciens représentent en train de graviter, à la manière des satellites, autour du noyau, interviennent dans les relations entre les atomes. Ils peuvent s’échanger mais ils finissent toujours par aller quelque part. Bref, ils sont éternels. Comme nous sommes nous-mêmes faits de particules, nous sommes en un sens éternels. Non seulement ces électrons-éons ont la vie longue, mais, et c’est là qu’intervient le « charonisme » proprement dit, ils possèdent une sorte de personnalité, un Moi. Un même éon peut être un Moi vivant durant la période de vie et un Moi cosmique durant la période de mort. Comme l’Univers a 15 milliards d’années, nos éons auraient le même âge. Et c’est ainsi que Charon se retrouve aussi vénérable.

En réponse aux physiciens qui font valoir que les électrons n’ont peut-être pas tous 15 milliards d’années, Jean Charon estime que nous descendons précisément des plus vieux éons ; les plus anciens éons seraient les plus conscients, ceux qui auraient subi le plus haut degré de maturation.

Inutile de dire que le schéma de Jean Charon ne fait pas l’unanimité dans le monde des physiciens.

N’ayant aucune compétence particulière en ce domaine cela m’évitera à la fois de prendre parti sur le fond et d’avoir trop de honte en reconnaissant ma difficulté à réussir à attribuer une personnalité réelle aux électrons.

Par contre, ce qui m’intéresse peut être davantage c’est le regard que Charon jette sur l’âme. Car l’âme, on s’en doute à travers la lecture de ce qui précède, est bien dans cette théorie liée à la substance de l’éon. Charon en vient ainsi à trouver une base matérielle à l’âme. S’intéressant aux rapports entre l’âme et la lumière il finit par reprendre une vieille interrogation de physicien en se demandant si l’âme est corpusculaire ou ondulatoire.

Dans tous les cas de figure, il apparaît que l’âme selon Charon est une chose matérielle, étudiable par la physique. Autant sa psychologie éonique apparaît marginale dans le domaine de la science, autant son regard sur l’âme me semble correspondre à une ancienne préoccupation. Une préoccupation d’ailleurs parfaitement agnostique. C’est le fougueux athée Ernst Haeckel principal disciple de Charles Darwin en Allemagne qui développa un monisme fait d’une constante interrogation sur l’âme (E. Haeckel : Les énigmes de l’Univers. Schleicher, s.d., éd. origin. 1899). L’âme selon Haeckel, comme me semble-t-il selon Charon, est la propriété de tous les organismes vivants (c’est un peu le fait d’être animé, d’avoir une psyché).

La sociobiologie moderne, elle aussi, s’interroge sur l’éternité. N’enseigne-t-elle pas que les organismes vivants sont avant tout préoccupés par le fait de répandre au mieux leurs gènes ? Dans cette perspective, les copies d’un même gène répartis dans le temps et l’espace possèdent une certaine identité et l’élément le plus fondamental de la matière vivante sur certaine éternité (Voir en particulier R. Dawkins : Le gène égoïste. Menges, 1979). L’ADN qui compose les gènes est, comme les éons de Jean Charon, une structure éternelle pouvant être plus ou moins considérée comme une sorte d’âme. Et cette fois-ci, on voit bien que les structures éternelles présentent une certaine personnalité : elles possèdent des propriétés qui permettent à des caractères ou à des comportements d’apparaître. Certes, un individu ne se réduit pas à la masse de ses gènes. Il représente une identité globale qui se vit comme telle.

Les gènes éternels n’emportent que des potentialités de caractère, non une sorte d’identité organique. Apparemment, nous ne communiquons pas avec les autres gènes identiques aux nôtres et nos spermatozoïdes qui partent avec leur lot de chromosomes ne semblent pas entretenir avec nous des rapports psychologiques particuliers.

Cette objection vaut encore plus par rapport aux éons. Les particules élémentaires ne semblent guère avoir de personnalité propre évidente. Charon évoque à cet égard ses débats avec des ecclésiastiques romains lui demandant comment il serait possible que nous éprouvions un sentiment d’unité si notre âme était vraiment associée à des milliards de particules. Bien que les interrogations sur les rapports entre l’âme et la matière soient surtout le fait d’athées, d’agnostiques ou d’auteurs peu orthodoxes (tel Charon), des religieux s’intéressent aussi à la question. Par exemple l’abbé Petitmangin qui développe depuis plusieurs années une réflexion à ce sujet. Il s’interroge en particularité, sur la date d’entrée de l’âme dans le corps humain. Son point de vue est que l’âme n’est pas d’emblée mise en place (M. Petitmangin : A quel moment l’embryon humain reçoit-il son âme ? 1979). Une telle hypothèse présente des conséquences considérables sur le terrain de la bioéthique. Ainsi, pourrait-on d’un point de vue strictement religieux, être favorable à l’avortement très précoce, appliqué avant la venue de l’âme.

On le voit, la question de l’étude scientifique de l’âme est en passe de devenir un sujet très débattu par des auteurs de tendances fort diverses, et cela dans une optique de plus en plus matérialiste, c’est-à-dire liant l’âme à la matière. Dans ce contexte, la réflexion de Jean Charon, quelle que soit la véracité de ses thèses proprement scientifiques, constitue un élément important versé au débat. Tout cela, à mon sens, ne nous dit nullement que l’âme existe, mais simplement qu’elle peut constituer un objet d’étude (à partir du moment où des hommes y croient, elle constitue forcément « quelque chose »). Je ne suis pas non plus certain que l’âme que les savants mettront en équation ou en éprouvette soit toujours une âme au sens religieux du terme. Une chose en tout cas me paraît claire : les croyants tendant à rejeter de plus en plus les concepts religieux, le principe de vases communiquant conduit à penser que la science la plus matérialiste pourra, à moindre frais, récupérer bientôt de nouveaux objets d’études…

Yves CHRISTEN