Annik de Souzenelle : L’arbre de vie 6: traversée du désert


27 Feb 2010

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(Revue Panharmonie. No 171. Mars 1978)

Le titre est de 3e Millénaire

Compte rendu de la réunion du 8.12.1977

Il est curieux de voir dans les mythes grecs une réalité que nous touchons d’une façon tellement concrète dans cet Arbre des Séphiroth et, en particulier, dans la fausse sagesse représentée par Dédale et la fausse intelligence représentée par Icare, dont nous retrouvons l’aspect authentique en haut du deuxième quadrilatère, à la base du triangle supérieur.

J’ai trouvé très intéressant le livre d’Arnaud Desjardins : « La Recherche du Soi », sous réserve d’une petite critique de ce qu’il dit de l’acceptation des événements en « entrant dans l’événement et en ne pas nous laisser envahir par l’émotion ». Dans ses exemples, Arnaud Desjardins va très loin, jusqu’à demander à une mère de rester insensible devant la mort de son enfant et de l’accepter. Cela est valable pour des personnes déjà extrêmement évoluées, mais lorsque cela arrive à des personnes n’ayant pas encore trouvé ce chemin, on risque de créer en eux une espèce de refoulement de leurs émotions et, finalement, tout cela est tellement étouffé en eux que ce n’est plus juste. C’est là qu’intervient l’intelligence divine qui permet d’avoir cette véritable attitude d’impassibilité après être entré dans la signification profonde de l’événement. Sans cela c’est la fuite. On ne peut absolument pas séparer sagesse et intelligence, la véritable sagesse implique l’intelligence de la chose.

Lorsque saint Paul parle de la circoncision du cœur, cela ne signifie pas durcissement, mais au contraire que le cœur doit entrer dans l’intelligence divine, il doit y avoir reflet, réflexion. Le cœur ne pleure plus pour les mêmes choses parce qu’il reçoit une information. Il peut souffrir, mais l’homme ne souffre pas. Dans les Évangiles, le Christ ne dit pas « Je souffre », mais : « Mon cœur est triste jusqu’à la mort ». Car lui, il est déjà au-delà de la souffrance.

Le stoïcisme est un état éthique qui s’établit en dehors de la connaissance du sens de l’événement. Ce n’est pas la sagesse ou l’intelligence divines, mais celles des hommes.

Les nombres qui vont signifier nos mythes correspondent à notre structure corporelle. Nous les retrouvons chez les Hindous puisque le chakra nabhi palma aux dix pétales, le premier qui va s’ouvrir après la traversée du premier triangle, indique bien qu’il a fallu construire les dix vertèbres. Ensuite nous entrerons dans les douze dorsales correspondant au chakra à douze pétales. Le nouveau triangle que nous allons vivre nous fera rencontrer un nouveau labyrinthe, mais il sera de toute autre nature. Quoique situé dans les ténèbres, il sera informé par le triangle supérieur qui se reflète en lui. L’homme, en passant par cette Porte, a retrouvé la communication avec son triangle supérieur. Il n’avait pas encore ce contact dans le labyrinthe inférieur.

Les parents, sortis de leur propre labyrinthe, n’y auront pas enfermé leurs enfants qui pourront, de ce fait, vivre par eux-mêmes ces moments-là. Ils y passeront de toute façon, mais ce sera moins épais, moins lourd, et l’enfant saura qu’il y a une lumière quelque part.

Tous les mythes, celui de l’esclavage en Égypte, celui de l’anarchie et du Déluge, caractérisent le triangle inférieur dans lequel l’information fait défaut. Mais avant de le quitter, parlons du mystère chrétien du Baptême, parce que notre corps est lié à l’eau, l’eau matricielle, l’eau dans laquelle nous entrons, symbolisant cette gestation qui permettra de renaître à un autre niveau. C’est aussi l’eau urinaire, l’eau ou liquide séminal, celle des reins, de tout le bloc urogénital.

Dans les schémas des temples chrétiens qui sont construits à l’image de l’homme la purification par l’eau bénite se situe à l’entrée du temple.

Après vient le baptistère. Et ce n’est qu’ensuite, à la suite de ces deux purifications, que le Chrétien va entrer dans la nef qui correspond à l’étage intermédiaire. Puis viendra l’autre triangle supérieur qui correspond au cœur, au Saint des Saints, au mystère. La liturgie suit ce même cheminement.

Le baptême du Christ se situe tout de suite après son enfance. Ce sera la période intermédiaire entre le départ avec ses parents et l’entrée dans son quadrilatère qui va être sa vie publique. Tout de suite après le baptême il va être emmené au désert par l’Esprit-Saint, au désert où le diable le tentera. C’est donc ce même schéma qui se déroule historiquement dans la vie du Christ.

Et puis il passera le Jourdain. Celui-ci, qui prend sa source dans la montagne du nord de la Syrie, va descendre presque verticalement vers le sud dans le lac de Tibériade et, encore plus verticalement, il ira se terminer dans la mer Morte. Il est vraiment l’image de nos énergies le long de la colonne verticale, énergies qui vont vers la mort. Jourdain, en hébreux se dit Yarden et signifie descendre, et Noun qui est le poisson-germe, retour à une matrice, à notre source. Car pour monter, il faut descendre. « Quel est celui qui est monté, si ce n’est celui qui est descendu », dit l’Apôtre Paul.

On peut trouver, en décomposant de différentes manières le mot hébreu de Jourdain, différentes notions dont celle de « dominer ». Pour dominer, il faut « entrer dedans…, descendre dans… et celle de rigueur, de justice, qui indique que c’est la tête qui commande, qui est « connaissance ». On pourrait donc interpréter le nom Jourdain par « commencement de la rigueur ». Et, en effet, le Christ commence à ce moment-là sa vie publique, son Grand Œuvre. Dans cette optique-là, Il va se purifier dans le Jourdain et en même temps il purifiera aussi l’eau, ce qui signifie purifier les énergies, les retourner. Les eaux qui allaient vers la mer Morte vont symboliser ce retournement pour aller construire l’être. La blessure au pied sera guérie. Le psalmiste s’écrie :

« Qu’as-tu mer pour t’enfuir ?

« Jourdain, pour retourner en arrière ?

« Qu’avez-vous, montagnes, pour sauter comme des béliers ?

« Et vous collines, comme des agneaux ? »

Nous avons suffisamment d’éléments à présent pour voir comment nous pouvons à ce niveau passer la Porte des Hommes, à partir de laquelle d’enfant nous devenons homme, au fur et à mesure que nous construirons nos douze vertèbres. Quel est celui qui peut se présenter devant la Porte des Hommes, qui peut se mesurer aux monstres-gardiens du seuil ? Qui a apporté tout son faire extérieur à l’intérieur de lui ? Seul vrai faire, où l’Esprit-Saint va œuvrer tantôt dans le champ de Tod (le bien) ou dans le champ de Ra (le mal), qui n’ont rien à voir avec le bien et le mal, mais avec la phase de lumière et la phase de ténèbre. Nous allons passer de l’obéissance à des lois extérieures à l’obéissance aux lois intérieurs, de soumis que nous sommes, nous devenons obéissants à ce maître intérieur qui peut parfois être vécu à travers un Maître extérieur. Au lieu des lois morales esquissées sous forme de béquilles, nous allons trouver les lois qui nous structureront, qui permettront aux énergies profondes de se retourner et de monter l’Arbre. Elles se trouveront souvent en contradiction avec les lois morales, car à ce moment-là on se trouve devant une redoutable liberté.

Tout nous prouve que nous allons de ces lois morales qui représentent les secondes Tables de la Loi du peuple hébraïque, aux premières Tables pour l’observation desquelles le peuple n’était pas encore mûr. Et pour moi, Chrétienne, c’est le Christ qui est venu redonner ces premières Tables, car il a dit : « Je ne suis pas venu pour abolir la Loi, mais pour l’accomplir. » En l’accomplissant il la dépasse, il passe à une autre dimension de la Loi en posant des actes de vie pour le Sabbath. On trouve dans saint Luc un petit verset qui souvent est supprimé, c’est celui qui raconte qu’un jour de Sabbath le Christ voit un paysan en train de labourer. Indignation des Apôtres qu’il calme, et s’approchant du paysan, il lui dit : « Homme, si tu sais ce que tu fais, tu es béni par mon Père. Mais si tu ne sais pas ce que tu fais, alors sois maudit et transgresseur de la Loi. » Tout est résumé là. Nous avons tous, poussés par une certitude intérieure, été contraints à agir en dehors de la morale.

Il est important de faire la distinction entre les vertus psychiques et les vertus spirituelles. Les premières ont un temps pour être pratiquées, elles sont le fruit d’une tension. Les secondes sont celles qui permettent de gravir les échelons, l’homme étant tout d’un coup projeté par des circonstances exceptionnelles, dans une action qui le dépasse. Ne nous apitoyons pas davantage sur la souffrance d’autrui, car comme l’a dit le Christ aux Apôtres qui voulaient consoler Marie-Magdeleine : « Laissez-la pleurer et gémir, l’Esprit-Saint travaille en elle. » Ne nous  substituons pas à l’Esprit-Saint. Il faut parfois aller jusqu’au bout de sa souffrance, il faut toucher le fond, car ce n’est qu’au bout de l’expérience qu’on fait son ascension.

Question : Que faites-vous dans le cas d’une personne qui veut se suicider ?

Réponse : C’est un immense sujet. Notre aide est très limitée, du moins notre aide immédiate. Je crois que par la communion intérieure, par la prière on peut beaucoup plus qu’on ne le pense. Et si alors nous n’empêchons pas le suicide, c’est que nous ne sommes pas devenus des êtres suffisamment purifiés pour aider par l’intérieur.

Si mystérieux que soit le sort de l’homme après la mort physique, nous savons, lorsque nous commençons à entrer dans cette connaissance, que rien ne finit et qu’il y a toujours la possibilité de continuer son évolution après, ce qui sera beaucoup plus difficile. La seule chose que je puisse dire, c’est que l’homme qui est mort avant d’avoir passé cette Porte, comme c’est le cas pour la plupart, parasite les vivants au niveau de la famille. La mort survenue avant l’heure de l’accomplissement, je la considère comme une espèce de fausse-couche et je crois que le problème de l’avortement et de la peine de mort est le même problème. On n’arrête pas l’évolution du germe dans l’œuf. Mais je crois aussi que tuer l’âme est une responsabilité beaucoup plus grande et on la tue avec une facilité inimaginable. La mort physique n’est pas très grave, quoiqu’importante, parce qu’on va retrouver le même véhicule d’une autre façon.

Nous allons maintenant nous occuper du passage dans le quadrilatère au niveau de ce changement total de catégories. Ce qui va caractériser ce passage, c’est le mariage. Les deux pôles de la dualité, au lieu d’être vécus dans l’opposition, vont être vécus dans la complémentarité, dans un mariage qui n’a rien à voir avec un petit compromis entre deux époux ou entre deux pôles de la dualité, mais véritablement ces deux pôles, qui ne vont rien perdre de leur intégrité profonde, vont être obligés par ce mariage à un dépassement d’eux-mêmes pour atteindre un troisième terme. Dans ce mariage de deux personnes différentes, il va y avoir mariage de chacun avec lui-même. Dans le mariage, la seule fécondité juste est celle de notre croissance.

A partir du moment où l’homme gravit l’échelle, l’Esprit-Saint l’informe. (A. de Souzenelle cite certains passages de Jung qui le confirme dans sa manière particulière de s’exprimer.) C’est le travail du Divin en nous. C’est ce Faire en nous, avec un grand F, c’est toute une alchimie intérieure.

Au sujet des chakras : Le corps est transmetteur de messages, les chakras qui s’éveillent se manifestent de façon douloureuse au niveau du corps. Il faut être vigilent sur ces informations et savoir ce qu’elles signifient, ne pas aller voir le médecin qui s’y perd. Quand Jacob a été blessé à la hanche, il s’est agit d’une blessure initiatique. Il était un enfant boiteux, nous sommes tous boiteux sans en avoir conscience.

Réponse à une question : Nous pouvons lire à deux niveaux toute l’histoire des Hébreux et cela est aussi valable pour celle du Christ : historique et mythique. En tant que Chrétienne, je crois en l’historicité du Christ, mais je n’empêche personne de ne pas y croire. J’ai choisi la tradition judéo-hébraïque parce qu’elle est la base de notre civilisation occidentale. J’aurais pu partir de n’importe laquelle, par exemple du mythe de la Genèse des Maoris de Nouvelle-Zélande qui est très belle et qui peut compléter la nôtre.

Au sujet du dogme : Dans les premiers siècles chrétiens, il n’y avait que deux dogmes qui n’étaient pas exposés dans une forme contraignante, mais libératrice, parce qu’elles proposent tout le dogme trinitaire qui est parfaitement irrationnel et, d’autre part, celui de deux natures du Christ où vous avez les deux dimensions de l’homme Ich et El, la dimension Minos et Tauros. On retrouve cela partout. Ce sont les deux dogmes purs, les autres ont été surajoutés en Occident.

Question : Quelle est la différence entre mythe et mystère ?

Réponse : Tous deux viennent de la racine MI qui rend compte du Divin. Le mythe est le récit qui nous est proposé au niveau de notre compréhension immédiate, qui va nous permettre de lire avec une nouvelle conscience l’histoire réelle qui, elle, se situe au niveau du mystère.

Le mythe est comme l’échelle qui nous permet de pénétrer le mystère. Il est le symbole du mystère. Le symbole et le mythe sont au service l’un de l’autre.

Sur l’Ancien Testament : Il a été depuis toujours écrit en hébreux, puis traduit en grec, traduction sur laquelle repose notre texte français. L’hébreu est absolument intraduisible ; sur le plan linéaire, ce sont de perpétuels jeux de mots. Mais si vous entrez dans un travail comme celui que nous faisons ici, vous pouvez rester une vie entière sur un mot comme, par exemple, celui de « Bereschit ». On ne peut l’approcher qu’en entrant dans la contemplation. Les Hébreux disent qu’il y a soixante-dix marches et quand vous trouvez quelque chose de merveilleux, vous savez que c’est encore une toute petite première marche !

Compte rendu de la réunion du 12.1.1978

Nous allons aujourd’hui pénétrer dans le quadrilatère où nous avons rencontré le premier triangle, reflet du triangle supérieur et nous allons vivre la naissance, le passage par cette Porte qui est le col de l’utérus par en haut. Il ne s’agit pas de procréation, mais de création de nous-mêmes à nous-mêmes, de croître pour monter l’Arbre. Nos béquilles sont ramassées, mais qu’allons-nous en faire ? C’est l’araignée qui nous l’apprendra par la manière dont elle tisse sa toile et par ce qu’elle fera de ce qui, pour elle, symbolise les béquilles.

L’araignée va commencer par prendre son point d’appui et poser ses points de repère dans un endroit où, en général, il y a un courant d’air qui enverra les petits insectes venir se prendre dans sa toile pour lui servir de nourriture. Ces premiers fils posés, ce sera le tour des fils transversaux qui lui permettront de se situer dans son centre. Le centre a une très grande importance. De là, elle va sécréter un fil sec qu’elle va déposer en spirale jusqu’à ce qu’elle arrive sur le bord du fil de soutien qui va lui servir de « béquille ». Il va lui servir à ce que sert un échafaudage dans la construction d’une maison, parce que c’est en s’appuyant sur ce fil qu’elle va construire celui définitif pour revenir à son centre. Et à partir de là, elle va se retourner. Voyez le symbolisme du retournement qui est le mouvement fondamental de toute naissance. Elle va s’appuyer sur ce fil sur une patte et, avec une autre patte elle va rembobiner ce fil, tandis qu’avec une autre partie de son corps elle va sécréter le fil humide, définitif, sur lequel vont venir se prendre les insectes et qui va prendre la place du fil sec. Nous allons la voir remonter toute cette spirale pour retrouver son centre. Que va-t-elle faire de sa petite bobine devenue inutile ? Elle va l’avaler, elle va l’intégrer, car qui dit avaler, dit intégrer des énergies.

Or nos béquilles, il ne s’agit ni de les casser, ni de les jeter, mais d’intégrer le passé qu’elles représentent. Il s’agit d’intégrer toutes ces énergies, de les assimiler, ce sont elles que nous avons préparées et vécues souvent douloureusement dans ce premier étage. Elles seront la base de la nouvelle force que nous allons déployer pour être nous-mêmes cette petite araignée et construire notre toile.

Lorsque nous étions dans le premier étage,  nous nous sommes appuyés sur nos pieds. Toute notre vie nous nous appuierons sur nos pieds, puisqu’ils sont le germe essentiel qui, symboliquement, contient l’Arbre tout entier. Mais à partir de l’étage suivant, nous allons psychiquement, psychologiquement et spirituellement, prendre aussi appui sur ce nouveau germe que sont nos reins. Tout ce que nous avons vécu à l’étage inférieur, sera le nouveau germe de l’étage supérieur et constituera toute la force que nous allons trouver dans nos reins.

Dans le mythe de Job que nous allons étudier, Dieu, s’adressant à lui, dira avant de l’emmener dans l’aventure extraordinaire qu’il va lui faire connaître : « Ceins tes reins », c’est-à-dire prends bien conscience et rassemble toutes tes forces.

En hébreux, le mot rein contient les deux lettres qui forment la racine KOL, totalité. Autrement dit, le rein contient tout, comme tout germe contient la totalité du devenir. Et, dans les lettres qui suivent : Yod, HE, nous avons la totalité du devenir de l’homme, puisque ces deux lettres sont les premières de Yod-Hé-Vov-Hé, qui est la dimension divine de l’homme. Nous avons maturé l’être physique et psychique, maintenant nous avons à mettre au monde l’être divin qui naîtra par la Porte dite des Dieu.

Pourquoi avons-nous ici la Porte des Hommes ? Parce que seul celui qui est un homme peut y passer. Celui qui n’a pas passé cette Porte n’est pas un homme, même s’il a soixante-dix ou quatre-vingts ans. Il est extrêmement important à l’heure actuelle que nous devenions des adultes pour être plus forts que nos créations, sans quoi elles nous mangeront. Nous créons des monstres qui nous mangent, au lieu que ce soit nous les maîtres !

J’ouvre une parenthèse : je regardais l’autre jour le trident fourni par Yesod qui en est la base et aussi toute cette ouverture vécue au niveau urogénital de la sexualité et je me disais que le passage que nous vivons là correspond à l’expérience de la tentation du Christ par le diable, dans le désert, où l’Esprit-Saint l’a amené. Le diable va lui proposer trois grandes tentations à l’image de cette espèce d’explosion de forces qui sort de Yesod, et qui va s’exprimer à travers trois éléments fondamentaux qui peuvent être vécus sur deux plans : la jouissance, la puissance et la possession. L’homme est appelé à jouir du Divin, d’une puissance dont notre corps rend compte et que nous pouvons tous vivre dans l’orgasme au niveau du corps. La rencontre de l’homme et du Divin se fait dans un orgasme qui dépasse tout ce que nous pouvons imaginer et qui est une extase extraordinaire que les grands Saints ont vécue. Donc, cette jouissance est juste, elle est une des constituantes de l’homme, à condition toutefois qu’il n’investisse pas tout là et sache que ce n’est qu’un prélude à l’unique rencontre.

La puissance : l’homme est appelé à avoir tous les pouvoirs selon la Genèse. Il doit dominer sur la Création toute entière, sur les poissons dans l’eau, sur les oiseaux dans les airs et sur les animaux de la terre. Si cette puissance sert à écraser les autres, elle est à côté de ce à quoi elle est appelée.

La possession : « Bienheureux les persécutés pour la justice, car le Royaume des Cieux est à eux ». La terre n’est que le prélude à la possession du Royaume tout entier.

Ce sont les trois éléments fondamentaux constitutifs de l’homme. Son drame, c’est quand il les investit de travers.

Nous reviendront sur cette notion de tentation, parce que celui qui va entrer dans ce quadrilatère, va entrer dans le désert. C’est le même cas que celui du passage de la mer Rouge, après que les Hébreux aient été esclaves des Égyptiens. Nous sommes tous esclaves en ce monde aussi longtemps que, par une prise de conscience, nous n’en soyons sortis pour entrer dans le monde de la libération.

Avant de passer cette Porte, nous étions déjà dans le désert, mais nous ne le savions pas. Alors que celui qui passe cette Porte sait qu’il est dans un désert, c’est-à-dire dans la stérilité. Ce n’est qu’alors que nous pouvons devenir fertiles.

Une question est posée sur le symbolisme du pied blessé, à laquelle répond A. de Souzenelle et qui a été traitée au début de ces entretiens.

M. Cacacé précise : Le pied qui est touché est le support. Si le pied d’un tabouret a été touché, le tabouret ne peut plus tenir debout. Tout a un support ; si celui-ci est endommagé, le reste s’effondre.

A. de Souzenelle : Le temps du désert est très important. Nous le verrons quand l’humanité va passer par la Porte supérieure. Saint Jean dit dans l’Apocalypse : « Quelle est celle qui sort du désert, parée de riches vêtements ? » Symboliquement, c’est toute l’humanité qui sort du désert et qui va se revêtir de vêtements de plus en plus somptueux pour atteindre à l’étage supérieur. Mais nous, nous sommes encore à la traversée du désert, à notre non-fécondité, à l’instar des femmes stériles de la Bible.

Qu’est-ce que nous allons faire au désert ? Nous n’allons pas tellement « faire », qu’ « être faits ». C’est par le non-faire extérieur que nous allons assumer ce faire. Le mot faire est très important chez les Hébreux. Il y a dans la Bible, dans la Genèse une phrase très intéressante qui est mal traduite ou pas traduite du tout : « Voici les enfantements des cieux et de la terre, lorsque Dieu les créa pour les faire. » Que signifie « créer pour faire ? » Il ne faut pas confondre faire et parfaire. Parfaire, la perfection, chez les Hébreux, c’est la mort, car on ne peut pas aller plus loin. C’est la brisure nécessaire pour que ce parfait engendre un nouveau germe et renaisse plus loin. Ce « faire » est comme l’argile dans la main du potier ou encore comme le lait qui se caille dans la main du fermier qui va faire son fromage. Nous avons à être retournés dans tous les sens et pris dans une pâte qui se soulèvera. Notre vocation est bien plus d’être faits que de faire et c’est notre drame d’être continuellement tentés de « faire » à l’extérieur.

M. Cacacé : confirme la signification de « parfaire » qui est le propre de Dieu-le-Potier, nous-mêmes étant l’argile.

A. de Souzenelle : C’est le travail de l’Esprit-Saint en nous. Notre danger c’est de vouloir prendre sa place par un altruisme social, par un sentiment de pitié qui empêche son travail en nous. C’est dur à dire et dur à faire. Voir un enfant qui souffre ! Et pourtant il faut qu’il aille au bout de son expérience.

Nous allons dégager les grandes lignes de ce qu’est le « Faire ». La Création dont l’homme fait partie et qu’il récapitule tout entier, puisqu’il est lui-même un cosmos, est d’ordre de séparation. Notre loi fondamentale dans cette incarnation, c’est de vivre la dualité, nous avons à prendre les deux pôles de la dualité non pour créer un troisième terme, mais dans un dépassement des deux, afin de construire nos douze vertèbres qui correspondent sur un plan cosmique aux douze mois de l’année, aux douze signes du zodiaque, à ce dodécaèdre qui est fondamentalement le nombre de l’incarnation, trois fois quatre « qui ne peuvent se séparer, dit le Saint, béni soit-Il, car l’un a constamment besoin de l’autre ! »

Si nous voulons vivre ce mariage et construire nos douze vertèbres, nous allons avoir à vivre des montées et des descentes dans la profondeur des ténèbres. Si nous voulons entrer par la Porte des Dieux et vivre cette extase dont je vous parlais tout à l’heure, il faudra que nous descendions dans les profondeurs de nos ténèbres.

Cette montée vers la lumière est magnifiquement traduite dans la vie du Christ par la montée au Thabor. Le mot Thabor en hébreu signifie ombilic, c’est l’ombilic cosmique. On est si bien dans cette expérience lumière que l’Apôtre Pierre dira au Christ : « Rabbi, il fait bon demeurer ici, dressons trois tentes… » Et le Christ va non seulement l’en empêcher, mais va l’obliger à descendre de la montagne, liant immédiatement cette expérience à celle des ténèbres qui va suivre. Car, interdisant aux trois Apôtres d’en parler, il dit : « Vous ne parlerez pas de ces choses que lorsque le Fils de l’Homme sera descendu aux Enfers et ressuscité. »

Si nous restons uniquement dans l’expérience lumière sans connaître celle des ténèbres, nous sommes dans une impasse ; et si nous restons uniquement dans l’expérience ténèbre sans celle de la lumière, nous allons aussi être bloqués. Dans l’Une par le haut et dans l’autre par le bas.

Cette expérience, nous avons à la vivre comme l’ont vécue tous les grands personnages de la Bible : Noé, Job, Tobie. L’homme doit assumer cette descente dans les profondeurs jusqu’à ce qu’il en touche le fond. Et là il rencontre le trident qui lui permettra de retourner et de le retrouver par en haut.

Dans toutes les traditions, cette descente dans les profondeurs est illustrée par le mythe du forgeron. Nous sommes nous-mêmes constitués comme une forge. Le métal vil que nous sommes encore va être éprouvé par le feu et ensuite tous les organes vont à avoir à jouer leur rôle. Ce n’est qu’en passant dans cette forge que nous construirons les forces nécessaires, les structures qui, seules, nous permettrons de passer par la Porte.

M. Cacacé : Ne croyez pas que ce que Madame de Souzenelle vient de dire soit à « apprendre » et que cela se situe très loin de nous dans l’espace et dans le temps depuis des milliers d’années. C’est vous qui allez faire l’expérience de la lumière et de la ténèbre, il faut vous y préparer, car peut-être ne le saurez-vous même pas. Ce ne sont pas des expériences simultanées, elles se suivent chronologiquement. Nous ne pouvons pas faire deux choses contraires en même temps. Il faut vous préparer, heureux ceux à qui des preuves sont envoyées. Nous sommes dans un monde qui est le reflet, le miroir de ce qui se passe dans l’univers et qui rend compte à chaque génération de ce que tout est lié dans l’univers. Il n’y a pas de possibilité que les quatre points cardinaux ne soient pas liés à l’homme, aux couleurs et à tout le reste sans exception. L’Univers est un, tout est lié et c’est pourquoi nous sommes liés à Dieu.

A. de Souzenelle : C’est uniquement parce que nous n’en avons pas encore conscience que nous vivons des états de séparation. Lorsqu’il a remonté l’Arbre, l’individu acquiert la conscience cosmique et est un avec les autres. Il a la communion totale.

M. Cacacé : Les différentes traditions sont aussi toutes liées. Chacune s’est exprimée à sa manière et lorsqu’elles se sont rencontrées, elles ont constaté cette similitude. Comme il en est de même pour les astres, les choses sont telles, que le soleil naît au moment d’une nouvelle mort et que la mort et la renaissance se passent au même moment. C’est difficile à comprendre, mais ce n’est pas difficile à appréhender par la pensée.

Question : Comment peut-on être conscient d’avoir franchi une Porte ?

A. de Souzenelle : Celui qui a passé cette Porte a trouvé sa place. C’est comme l’enfant dans le ventre de sa mère, s’il ne trouve sa juste place dans l’utérus il ne sera qu’un avorton et cause de fausse-couche. Lorsque nous trouvons notre vraie place dans ce monde, nous commençons à entrer en gestation. Mais nous ne la trouvons que lorsque nous avons cessé de la chercher selon notre petite volonté et nos petits critères de sécurisation.

M. Cacacé : Vous demandez la preuve par neuf, le critère, l’étalon par lequel on peut mesurer qu’on est ici ou là. Les personnes qui ont même dépassé ce stade n’en parlent jamais de la même façon. Ce que je peux vous dire, c’est, préparez-vous, travaillez, faites un effort pendant assez longtemps et ne vous occupez pas du reste ! Vous y arriverez sans le savoir.

On a l’habitude de dire qu’un niveau ou qu’un plan est plus haut que l’autre. Ce n’est pas cela, il y a la perpendiculaire. Le plan de la matière qui contient beaucoup plus que la matière, même une partie du mental, est horizontal. Et lorsqu’on arrive au centre on a progressé. Le labyrinthe illustre bien ces choses-là, mais il n’est pas uniquement fait pour qu’on en sorte.

A. de Souzenelle : Bien sûr, il y a le labyrinthe sacré, celui du mandala. La nef dans les églises correspond à cet étage-là, c’est là où le peuple « se fait » dans l’église.

M. Cacacé : Que veut dire « nef » ? Regardez bien une cathédrale, gotique de préférence, c’est un bateau, l’Arche est renversée. Il faut qu’elle soit renversée, il faut qu’elle soit dans les ténèbres, l’incubation se fait toujours dans le noir.

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