Annik de Souzenelle : L’arbre de vie 2: le Tétragramme


11 Feb 2010

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(Revue Panharmonie. No 167. Mai 1977)

Le titre est de 3e Millénaire

Compte rendu de la réunion du 10.2.1977

A. de Souzenelle fait la récapitulation de ce qui avait été dit les fois précédentes. Nous en donnons quelques remarques saillantes :

Tout est en nous. Nous avons en nous tous les symboles et tous les mythes, nous sommes habités par la connaissance, mais cette connaissance est en grande partie voilée. Il semblerait que l’embryon, le germe qu’est l’enfant dans le ventre de sa mère, soit totalement connaissant. Et puis cela s’en va. Quand ? C’est difficile à dire. Il y a perte totale de la mémoire et notre vie va consister à nous souvenir.

Puis elle passe à l’étude des structures verticales de l’Arbre des Séphiroth. Elles sont au nombre de trois — nous retrouvons toujours le nombre 3, essentiel dans toute structure : la colonne ou le sentier du milieu, selon la dénomination des Hébreux, et les deux sentiers de chaque côté que nous imaginons se prolonger vers le haut et vers le bas.

Mais nous allons découvrir autre chose encore, à savoir ce que les Hébreux appellent le Tétragramme divin, c’est-à-dire le nom divin, Yod-Hé-Vov-Hé que nous appelons très mal à propos Yahvé ou Jéhovah, et qu’il est sacrilège d’employer. C’est pourquoi je ne me servirai plus de ces deux noms, moi non plus, dit-elle. Ils l’appellent ou plutôt ils reprennent chacune des lettres ou bien ils les remplacent par un autre nom. La plupart du temps ils disent Adonaï.

Et pourquoi ce mystère autour de ce nom ? Nous ne sommes pas capables de l’appréhender entièrement et de connaître la redoutable énergie qu’il contient. Car chaque lettre est une énergie. A chacun de ces sentiers, à chacune de ces séphira correspond une lettre qui est une énergie redoutable. Les Hébreux avaient encore conscience de cela et ils ne prononçaient pas un nom à la légère, de même qu’ils ne donnaient pas à un enfant un nom à la légère.

Le Tétragramme mystérieux n’était prononcé qu’une fois seulement par an par le Grand Prêtre dans le Saint des Saints, selon une modulation qui s’est complètement perdue. Et cette qualité vibratoire était telle, que les Hébreux s’enfuyaient au loin en faisant un tintamarre terrible pour ne pas l’entendre, parce qu’ils avaient peur de mourir.

Et A. de Souzenelle nous rappelle ce que les Hébreux disaient à Moïse lorsque la parole divine était clamée sur le Mont Sinaï : « Parle-nous toi, mais que Dieu ne parle pas, parce que s’Il parle, nous mourrons. »

Si je vous parle de ce Tétragramme, c’est parce que je crois qu’il est infiniment lié à l’homme et que l’Arbre des Séphiroth n’en est que le développement.

Le quatre est lié au symbolisme de la Création par rapport au trois qui est lié au Divin. Dans le contexte hébraïque la plupart des mots sont trinitaires. Et voilà ce Yod-Hé-Vov-Hé qui arrive avec quatre lettres pour la première fois, dans ce qui est appelé la « Seconde Genèse », après les sept jours de la Création que, à la fin de chacun, Elohim regardait en s’exclamant : « Comme cela est beau ! » et à la fin du sixième jour, c’est-à-dire la fin de la Création de l’homme : « C’est vraiment très beau ! »

Le septième jour, celui du Sabbath, Dieu se retire au cœur de Sa création et ne s’impose plus : c’est à toi de jouer maintenant. Les artistes ont fait l’expérience que lorsqu’ils commencent une œuvre, celle-ci devient en un certain sens une énergie autonome, elle s’empare de l’artiste et crée avec lui. C’est cela qui se passe au niveau de la Seconde Genèse. Ce ne sont plus les Elohim, les énergies créatrices, mais Yod-Hé-Vov-Hé qui est lié à la Création et plus spécialement à l’homme.

A la naissance de Caïn, Ève s’écrit : « J’ai acquis un homme avec l’aide de Dieu ! » il y a un jeu de mot entre acquérir et Caïn, la Bible est constellée de jeux de mots, car « le Saint, bénit soit-Il » comme disent les Hébreux, joue avec les lettres de l’alphabeth. Évidemment les traductions n’en tiennent pas compte. Et c’est une erreur de traduire ce petit mot qui relie Caïn à Dieu par « avec l’aide de » parce que ce petit mot « eth » correspond l’Alpha et a l’Oméga, c’est un mot qui ne se traduit pas. Il faudrait dire : « J’ai acquis un homme qui est alpha de structure (de commencement, si on veut) et qui doit devenir la dernière lettre de l’alphabeth, oméga, tout son devenir, toute sa vocation, qui doit devenir Yod-Hé-Vov-Hé. Il doit atteindre la ressemblance, remonter toute l’échelle, ce cordon ombilical qui sépare et unit en même temps les archétypes et le monde de la manifestation. Le premier homme après la chute est encore l’image de la ressemblance, c’est dans sa conscience seule qu’il est coupé du monde divin. Comme disait Adam dans l’Éden : « J’ai entendu Ta voix, mais je ne Te vois plus. Je suis dans la crainte. » Bientôt il n’entendra même plus, mais il reste fondamentalement à l’image de la ressemblance.

Ce Tétragramme s’inscrit dans l’Arbre des Séphiroth. A chaque lettre correspond un nombre qui représente toute son énergie. Le Yod qu’il est tentant de mettre tout en haut, représente 10, chacun des deux Hé de chaque côté 5, et le milieu qui relie les deux côtés ensemble, Vov, de même que le haut et le bas, représente le nombre 6.

Le Yod-Hé-Vov-Hé est aussi l’Épée à deux tranchants, qui tue et vivifie, selon qu’on est capable ou non de recevoir la parole. C’est une épée de feu, mais aussi celle de la dualité. Le mot hébreu veut dire contradiction.

Nous retrouvons en ramassé dans Yod-Hé-Vov-Hé tout le développement de l’Arbre des Séphiroth. Le Vov qui est le sentier du milieu et qui correspond à 6 — souvenez-vous que l’homme a été créé le sixième jour — est comme l’homme, la conjonction, il réunit en tant que microcosme tous les éléments de la Création en même temps qu’il est aussi le microthéos, réunissant le haut et le bas. Le Yod, la tête qui est en haut et qui a pour valeur 10, c’est l’unité reconquise et les deux Hé de chaque côté, en hébreu hé veut dire souffle, représentent deux fois cinq, égal 10. Dans le yoga occidental les deux mains se joignent au-dessus de la tête, symbolisant ce deux fois cinq.

D’autre part, ces deux Hé, ces deux côtés symboliques du corps, sont notre souffle fait de deux pôles positif et négatif, que nous appelons les pôles de la contradiction ou de l’antinomie et de l’opposition. Tout ce qui va être créé le sera sur un mode binaire : la lumière et les ténèbres, les eaux d’en-haut et les eaux d’en-bas, la séparation du sec et de l’humide, etc. Nous-mêmes nous sommes créés sur un mode binaire, prenez le rythme cardiaque, diastole – systole, inspire – respire, etc.

A l’intérieur du Jardin d’Éden — n’oublions pas que ce jardin est notre être intérieur — sont les deux Arbres qui nous structurent : l’Arbre de Vie et l’Arbre de la connaissance du bien et du mal, dont le nom donne lieu à un énorme malentendu, à un malentendu dramatique, qui nous a conduits dans l’impasse où nous sommes actuellement. Comme si le mal était en Éden. Le mot « bien » en hébreu est Tov, la perfection atteinte, elle ne peut aller plus loin. A la limite c’est la mort, l’arrêt. Il faut donc pour continuer la vie briser cette perfection en introduisant un élément nouveau qui va lui faire vivre son contraire pour pouvoir passer à un autre terme qui sera une nouvelle genèse qui, à son tour atteindra une nouvelle perfection, et ainsi de suite. En hébreu nous avons les mêmes lettres, dans les mots perfection et mort, c’est la même énergie.

Au bout de chaque perfection acquise il y a un recommencement qui se traduira à chaque étage par l’image d’un germe. Au premier niveau le pied a la forme d’un germe. Puis lorsque le premier étage sera franchi par l’enfant et qu’il se trouvera devant une nouvelle porte, le rein symbolisera le germe dont il a également la forme. Et quand enfin l’homme ira frapper à la Porte des Dieux, il trouvera l’oreille qui a elle aussi la forme d’un germe.

L’Arbre de la connaissance du bien et du mal n’a donc rien à voir avec le mal. Il est l’Arbre des deux rôles de la Réalité qui se traduit au niveau de la manifestation et de notre expérience par des contraires qui constituent l’élément dynamique et déifiant de la vie.

C’est cela qu’expriment les deux côtés de notre corps. Et l’enfant quand il va naître, va se trouver en face de ces contradictions qu’il va devoir intégrer. Toute sa vie va consister à vivre ces contradictions. Et un jour il prendra conscience que la vie ne consiste pas à s’opposer, à combattre, mais à épouser, à saisir, à vivre avec et ce sera alors son entrée dans le second étage.

Question : Doit-il s’abandonner ou doit-il par une action consciente et volontaire aller vers l’épousailles ?

Réponse : Le dynamisme à introduire est beaucoup plus dans une conscience et une attitude intérieure que dans la lutte. Toutes les traditions parleront de l’abandon qui est quelque chose de très conscient, qui n’a rien à voir avec le laisser-aller. Conscience d’être, mais pas volonté. Celle-ci joue au premier étage, ensuite c’est une vigilance active, une ouverture totale.

Nous verrons plus tard que symboliquement le mariage du père et de la mère, de l’homme et de la femme, à ce niveau-là, n’a aucunement pour but la procréation de l’enfant qui lui, est quelque chose de béni et générateur de famille. Mais c’est la construction de chacun pour atteindre à la dimension de l’unité. C’est le véritable but de tout mariage.

C’est par leur qualité d’être et non par ce qu’ils vont lui apprendre que les parents auront par identification à aider l’enfant à former ce sentier, sa colonne vertébrale. Et quand il passera la première porte, il va continuer à se structurer, mais non pas dans l’ignorance, mais dans la conscience que c’est un mariage à faire, une intégration de pôles contraires pour, au niveau de la tête, vivre l’unité conquise.

Toutes les traditions nous rendent compte de cela. Étant chrétienne, je m’arrêterai à la tradition chrétienne dans laquelle cette trilogie des deux côtés et du sentier du milieu est vraiment vécue. Nous pouvons identifier cette colonne du milieu à la personne du Christ. Diverses personnes vont venir se placer de chaque côté de cette colonne du milieu et nous verrons les deux pôles de la dualité se vivre d’une façon étonnante. Nous verrons d’abord autour du Christ les deux personnages que sont Juda. L’un qui est le quatrième des tribus d’Israël (le Christ est né de la tribu de Juda), et puis le Juda de la main duquel il va mourir. Juda est un nom très proche de Yod-Hé-Vov-Hé avec un daleth en plus. Le daleth a pour nombre 4 et symbolise l’incarnation. Entre ces deux Judas, le Christ qui est vraiment Yod-Hé-Vov-Hé, assume son incarnation. L’un et l’autre sont nécessaires à l’histoire, Juda qui préside à la naissance et Juda qui préside à la mort. Cela n’a absolument rien à voir avec le bien et le mal.

Nous aurons après les deux Joseph, l’époux de la Vierge et Joseph d’Arimathie, l’un veillant sur la matrice de l’essence, l’autre sur la matrice du tombeau. Entre les deux la vie du Christ.

En hébreu le nom Joseph veut dire augmenter, ajouter. En effet toutes naissance et mort sont une augmentation, une élévation. A chaque moment nous mourons dans une épreuve et nous naissons à la sortie de l’épreuve.

Lorsque le Christ est sur la croix il y a les deux larrons, celui qui dit : « Souviens-toi de moi » et l’autre qui meurt. C’est le symbole de toute l’humanité, les deux pôles de la rigueur et de la miséricorde, l’un qui demande le souvenir et l’autre qui vit les rigueurs de la mort. Au pied de la croix il y a Jean et la Vierge, féminin et masculin.

On pourrait citer encore beaucoup d’exemples, mais il y en a un sur lequel il faut revenir. Ce sont les deux Jean, Jean-Baptiste et Jean l’Évangéliste qui vont incarner Janus que les anciens adoraient, qu’ils représentaient avec deux visages sous la forme d’une seule tête, un visage jeune et un visage de vieillard, le passé et l’avenir. La seule tête qui n’était pas représentée était celle du présent, car le présent est insaisissable. Ce troisième visage est incarné par le Christ qui est le non-temps, l’intemporel.

Et cela nous remet sur la voie capitale pour la compréhension de notre corps, à savoir que notre colonne vertébrale, ces vertèbres que nous allons construire les unes après les autres, nous obligent à vivre l’instant. Pourquoi ? Parce que nous sommes pétris d’absolu. Le drame c’est que nous sommes toujours à courir après le bonheur. Si nous ne savons pas tout arrêter et vivre la qualité de l’instant en nous greffant au monde du Mi, nous ne trouverons jamais le bonheur.

Et A. de Souzenelle cite le mythe de Chronos qui détrôna son père Ouranos, dieu du ciel, ce qui veut dire qu’il coupa l’homme de la conscience divine et le fit vivre dans le temps dont chaque seconde est mangée, comme Chronos mangeait ses enfants, sauf Zeus qui fut sauvé par sa mère Géa (la terre) à l’aide des Cyclopes à l’œil frontal, l’œil de la connaissance, qui vont reconquérir le trône divin.

Cela va être admirablement vécu par le Christ et les deux Jean. Jean-Baptiste, le vieil homme, revêtu de la tunique de peau, celui dont la tête va être coupée comme nous aurons à couper toutes nos fausses têtes et Jean l’Évangéliste, dont la vraie tête a reposé sur la poitrine du Christ. Il est l’homme vert, celui qui a revêtu la tête et qui ne doit plus mourir.

Une question : D’après tout ce que vous nous dites, il semblerait que les noms aient été dictés par une inspiration « connaissante ».

Réponse : Les lettres sont des nœuds d’énergies, des archétypes, des vibrations d’où sortiront les mots.

Question : Mais qu’est-ce qu’il y a derrière ces lettres ?

Réponse : Le cordon ombilical représenté par le sentier du milieu continue à nous informer, à moins que nous nous coupions du monde des archétypes.

Compte rendu de la réunion du 10.3.1977.

Après avoir parlé des structures verticales du corps nous abordons aujourd’hui la base de la colonne verticale, c’est-à-dire le pied. Mais auparavant A. de Souzenelle nous rappelle que le mythe de la chute représente la coupure avec l’information supérieure, avec cette unité qui informe tout le corps. Nous sommes un peu comme un corps sans tête.

Notre animatrice insiste beaucoup sur la vie intra-utérine de l’enfant où l’enfant reçoit toutes les vibrations de la mère en même temps que les siennes propres. Il va y avoir une rencontre de ces deux pôles qui vont assurer son équilibre et lui donneront déjà une certaine vie intérieure. Nous avons déjà par ce vécu dans le ventre de la mère, contact avec les archétypes et nous sommes préparés à rentrer petit à petit dans le monde de la création et de la dualité.

Tout l’Arbre est contenu dans le germe et selon la formation intérieure de l’enfant, celui-ci va être appelé à pousser, a devenir un arbre de telle ou telle qualité. Il y a évidemment une grande part d’hérédité. Cet arbre qui est appelé à se développer, c’est l’homme. Il y a entre l’homme et l’arbre une complémentarité extraordinaire, ne serait-ce que par l’oxygène et le gaz carbonique. L’homme, en respirant rejette le gaz carbonique qui va être pris en charge par l’arbre qui va lui renvoyer de l’oxygène, etc. De plus la molécule qui donne à l’arbre la couleur verte et celle qui donne au sang la couleur rouge à une nuance près, c’est qu’il y a un élément fer dans le sang et un élément magnésium dans la chlorophylle. Beaucoup de passages dans les Livres Saints d’Orient et d’Occident expriment cette analogie. Lorsque le Christ guérit l’aveugle, celui-ci s’écrit : « Je vois les hommes, ils sont comme des arbres qui marchent ! »

Nous allons voir l’homme rouge devenir l’homme vert et cet homme vert est symbolisé par l’arbre vert de la forêt. Ce n’est pas par hasard que lorsque passe le Christ, Zachée est en haut de l’arbre. Les disciples l’expriment : « C’est parce qu’il est de petite taille et qu’il a voulu regarder passer le Christ et qu’il est monté en haut de l’arbre. » Et ce n’est pas non plus par hasard que le soir le Christ a voulu faire sa demeure chez lui. Il symbolise l’homme qui a monté tout son arbre, c’est-a-dire qui est identifié à l’arbre vert.

Nous le verrons aussi dans le mythe de Jacob et d’Ésaü. Tout cela met l’accent sur cet homme qui doit devenir l’Arbre tout entier qui est contenu dans le germe, donc symboliquement dans le pied qui contient toutes les énergies en puissance et en particulier dans le talon qui en est la racine. Le nom Jacob signifie d’ailleurs talon. Si le pied est intact, l’arbre est intact.

On pourrait citer beaucoup d’exemples, le serpent, après ce qu’il est convenu d’appeler la chute, pique Ève au talon, ce qui a pour conséquence la perte de toutes les énergies situées ce niveau.

A. de Souzenelle nous détaille le mythe d’Œdipe qui en est une illustration extraordinaire. Nous en donnerons les étapes et certains commentaires :

— Né d’un couple royal Laïos et Jocaste, la sibylle de Delphes prédit qu’Œdipe tuera son père et épousera sa mère. Épouvantés, ses parents décident de le faire mourir et le confient cet effet a un serviteur. Celui-ci pris de pitié abandonna l’enfant dans une forêt en l’attachant par son pied à un arbre. Le petit homme rouge est donc relié l’arbre vert.

— Œdipe est recueilli par des bergers. Il grandit avec sa blessure au pied. Son nom signifie d’ailleurs pied gonflé. Il marche à quatre pattes. Il sent qu’il est appelé à une autre vie, que dans ses veines coule un autre sang, et il décide à son tour de consulter la sibylle qui lui révèle le même verdict. Croyant qu’il s’agit du berger et de sa femme, Œdipe décide de s’enfuir loin de Corinthe et commence une longue marche (le labyrinthe du premier étage de l’arbre) Il est en pleines ténèbres, il n’a pas encore perçu la lumière.

C’est le moment peut-être le plus dramatique de l’homme, il cherche qui il est, n’ayant encore aucun contact en profondeur avec lui-même. La plupart des gens sont encore dans cet étage-là. Mais dans ce premier labyrinthe Œdipe est déjà conduit, car il a été pris en charge par l’arbre vert de la forêt et ces énergies vont le conduire sur la route de Thèbes.

Thèbes représente pour les Grecs d’alors ce que représente pour les Juifs et les Chrétiens la Jérusalem céleste. Thèbes c’est l’unité. Plus de tohu-bohu de la dualité. Les lettres t et b constituent le fondement même de la dualité. Lorsqu’elles vont être réunies elles symboliseront la Création. Ce sont les mêmes lettres inversées qui forment « bat », la fille, qui n’est autre que la Vierge d’Israël, celle qui attend l’époux après avoir enfanté.

— Avant d’arriver à Thèbes Oedipe est bousculé par un char qui lui « écrase le pied ». Furieux — il est encore situé dans des catégories très psychiques, — il tue le conducteur du char qui n’était autre que le Roi. A Thèbes il apprend la mort du souverain et que la Reine promet la couronne à celui qui délivrera la ville du Sphinx, un monstre qui en garde la porte et qui pose une énigme, dévorant tous ceux qui ne peuvent y répondre.

On a beaucoup discuté sur le mobile qui a poussé Œdipe à décider d’affronter le Sphinx. Pour A. de Souzenelle, il fut motivé par un désir de dépassement de soi-même, si fréquent chez les jeunes.

A ce point de l’histoire, A. de Souzenelle en analyse le symbolisme : Les parents bergers et les parents royaux représentent deux étapes dans les relations parentales, les bergers sont les parents « en tunique de peau », desquels nous naissons. L’essence d’Œdipe était une essence royale, comme notre essence à chacun de nous est royale. Les textes de la Thora disent : « Chacun de nous est Roi et Prêtre ». Le Roi et la Reine de Thèbes sont les archétypes que porte en lui tout homme et Œdipe en particulier. Pour atteindre ce dépassement de lui-même, il lui faut gravir un à un les échelons de l’échelle de l’Arbre qu’il va constituer. Et, en premier lieu il devra passer par la porte symbolisée par le Sphinx, monstre terrifiant qui a des pieds de taureau, un corps de lion, des ailes d’aigle et un visage de femme.

Cela nous rappelle tout de suite les quatre vivants du char d’Ézéchiel, de ce char qui de chaque côté est tiré vers une autre direction et qui avance tout de même. Nous sommes là devant le char des archétypes, au-delà de toutes ces contradictions. Ces vivants représentent les mêmes quatre niveaux que nous retrouvons dans les quatre Évangélistes : l’Aigle de Saint-Jean, le Lion de Saint-Marc, le Taureau de Saint-Luc et le visage d’ange de Saint-Mathieu.

Et que signifie le Sphinx ? L’homme qui par ses pieds de taureau est lié à la terre, le taureau est aussi signe de fécondité ; le corps du lion représente le Lion solaire, le soleil de l’être ; l’Aigle est le gardien du seuil d’une des portes, il est la connaissance et le visage de femme, le visage de l’androgynie, symbolise le visage de l’homme qui a épousé son féminin et qui vit l’androgynie. C’est la dernière naissance de l’homme qui a retrouvé l’union totale entre ses deux polarités.

Le Sphinx pose la question : « Quel est l’animal qui marche le matin sur quatre pieds, à midi sur deux pieds et le soir sur trois pieds ? » Et Œdipe qui a marché sur quatre pattes dans son enfance et qui n’a pu marcher sur deux pieds, mais comme un vieillard sur trois, cherchant son midi, c’est-à-dire le milieu, les relations avec le monde du Mi, se sent concerné et répond tout de suite : « C’est l’homme ! » Le Sphinx tombe alors du rocher et meurt en laissant sa place à Œdipe, symboliquement il lui laisse le haut de l’Arbre.

Ce Sphinx qui est le gardien du seuil, de la porte que nous devons franchir, n’est rien d’autre que nous-mêmes, de notre devenir. Et cette dimension est terrifiante, parce que nous ne l’avons pas encore atteinte et que nous avons peur. C’est en nous mesurant à cette dimension que nous en acquérons la structure.

A chaque seuil nouveau nous aurons à nous battre avec le gardien de la porte. Nous le retrouvons aussi dans la lutte de Jacob avec l’Ange, sauf que dans la tradition hébraïque il ne s’agit pas d’un Ange, mais d’un Ich, c’est-à-dire d’un homme total, totalement réalisé. D’un côté de la porte le gardien du seuil nous paraît terrifiant, et l’autre côté il nous apparaît sous forme d’un Ange.

— Œdipe épouse la Reine. Il en a quatre enfants symbolisant eux aussi les quatre étages que nous avons trouvés dans le Sphinx. Ismène, la force un peu élémentaire, le taureau ; Polynice : multiple victoire, l’étage du lion ; des douze travaux d’Hercule, des douze vertèbres à structurer, etc. ; Etéocle qui veut dire la vraie clef, les clavicules, les clefs donnant la libération et Antigone, le beau visage de la femme, l’être totalement réalisé qui a retrouvé non la virginité du premier âge, mais celle de la Terre-Mère, de la Terre-Vierge qui va enfanter l’enfant divin. Ce sont les quatre enfants qu’Œdipe a créés et non procréés.

— Thèbes est détruite par la peste qui n’est pas la maladie que nous connaissons, mais un fléau général, c’est-à-dire, Thèbes est frappé de stérilité, que ce soit dans la végétation, chez les animaux ou chez les humains. En réalité il s’agit d’une humanité qui ne s’enfante pas elle-même sur des plans supérieurs. Nous trouverons la même chose lorsque nous étudierons le Déluge.

L’humanité est donc stérile à l’exception d’Oedipe et de Jocaste, parce que, en épousant sa mère, Oedipe fait la seule œuvre « mâle » qui soit, qui est de remonter tous les plans dont nous sommes faits et qui sont exprimés dans la genèse de l’homme à travers le mythe hébraïque des six jours de la Création. Et l’homme en étant la récapitulation, va avoir à épouser à l’intérieur de lui chacun de ces plans et à être emmené petit à petit dans ses profondeurs. Tout le drame de la chute consiste en ce qu’il a voulu brûler les étapes. Donc l’homme qui veut atteindre ce qu’il est en potentialité, devra épouser tous les plans de la Création, qui sont des terres, des plans de conscience successifs et à la dernière terre il retrouve cette Mère terrifiante qui est simplement l’abîme qui le sépare de Dieu.

Jocaste, lorsqu’elle a la révélation de la vérité va se pendre et Œdipe s’arrache les yeux. Il est désormais l’aveugle, conduit par Antigone et c’est ainsi qu’il arrive à l’étape finale qui est Colonos. Et c’est l’apothéose ! Il est reçu par les Euménides et il entre dans le séjour des dieux. Si Œdipe est aveugle au monde, c’est pour que s’ouvre son œil intérieur. C’est l’aveuglement de l’Apôtre Paul sur le chemin de Damas, c’est la descente du Christ dans le tombeau, c’est la déambulation dans les enfers qui sont la descente dans nos profondeurs. Au niveau de chacune des terres nous aurons à nous libérer de nos démons, c’est-à-dire de nos énergies qui ont été mal investies et qui se sont retournées contre nous, qui nous détruisent au lieu de nous construire. Toute la déambulation d’Œdipe tenant l’épaule d’Antigone, c’est la démarche de tous ceux qui descendent dans les enfers, accompagnés de leur guide.

Colonos, c’est le haut de la colonne, c’est la dimension d’Antigone atteinte par Œdipe.

Nous avons accompagné Œdipe, pied enflé, d’un bout à l’autre de son évolution. Et par cela même nous avons déjà vu un peu tout l’ensemble de l’Arbre, alors que c’est progressivement que nous devons y arriver. Mais on ne peut pas couper les mythes antiques. Nous ne pouvons pas prendre le symbole de chacun de nos organes, si nous ne le voyons pas dans la totalité de son expression. Qu’est-ce que retourner dans le ventre de sa mère, si ce n’est se faire germe et revivre cet état qui est symbolisé par le pied ?

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