Gabriel Monod-Herzen : L’argent, la société et le travail


28 Feb 2010

(Revue Panharmonie. No 172. Mai 1978)

Le titre est de 3e Millénaire

Compte rendu de la réunion du 12.2.1978

Enchaînant sur le sujet des fois précédentes, Gabriel Monod-Herzen pose à nouveau la question : « Comment imaginez-vous la société nouvelle ? Quel serait, malgré l’imperfection des hommes, le système à proposer ? La base du problème est celui de faire des hommes nouveaux, mais comment ? »

Il est difficile de le prévoir, dit un participant, car cette société entièrement nouvelle ne pourra que correspondre chez les hommes, à des états de conscience de plus en plus lumineux.

M. Monod-Herzen : Je pense qu’il s’agit en premier lieu de prendre conscience de l’unité de l’humanité. Nous nous acheminons vers cela par nos tendances à construire des théories globales, unitaires, qui couvrent le plus grand nombre de choses. L’humanité est un ensemble qui est un et qui se manifeste par sa variété.

Dans cette société, quel sera le rôle de l’argent ? Autrefois il ne représentait que des stocks de marchandises. Les opérations que l’on faisait avec ces morceaux de métal n’étaient que temporaires, car il fallait les transformer ensuite. Sri Aurobindo disait que l’argent ne devait pas être notre but essentiel, que nous ne devions pas l’accumuler par des gains, mais le faire circuler constamment. Quel serait alors le rôle du banquier s’il n’y avait plus d’intérêts à servir, si l’argent ne rapportait rien par lui-même ? Entendons-nous, il ne s’agit pas de supprimer l’argent qui a son utilité.

Et Gabriel Monod-Herzen nous expose son idée : Si je gagne de l’argent par mon travail, ce qui est légitime, ce que je n’emploie pas pour mes besoins personnels devra servir au groupe social pour lui donner la possibilité de faire des travaux. Le banquier aurait pour tâche de prêter cet argent sans intérêts, à quelqu’un qui doit s’établir, à un jeune médecin, par exemple, ou à un industriel qui désirerait améliorer son usine, et cet argent serait restitué au fur et à mesure.

Un participant : L’argent serait donc réparti selon les besoins de chacun.

M. Monod-Herzen : Mais oui, à charge de revanche. La banque serait un organisme régulateur, de distribution, sans qu’il y ait — si l’on peut dire — congestion sur un certain point, c’est-à-dire accumulation de capital qui ne correspond à rien, mais laisse ouverts tous les appétits et tous les abus.

Un participant : Si tout le monde demandait de l’argent en même temps la banque sauterait!

M. Monod-Herzen : C’est à elle de s’administrer convenablement.

Répondant à une question : Le banquier aurait un salaire pour son travail, de même que tous ceux qui travaillent à la banque. Il y aurait peut-être un bénéfice pour la banque, cela est possible, c’est-à-dire qu’elle recevrait des sommes de plus en plus importantes parce que les gens auraient confiance, mais ce serait employé ou par la banque pour s’améliorer elle-même, ou dans des affaires nouvelles; qui ne pourraient pas se créer autrement. C’est évidemment à celui qui prête de savoir ce qu’il fait et de ne pas aider les gens qui n’ont aucune compétence à entreprendre quelque chose. Cela, ne va pas sans l’éducation des individus qui est à la base de tout. Le banquier ne devra pas aider ou prendre une profession parce que cela rapportera beaucoup, mais parce qu’elle correspondra à ses propres nécessités, à celles de son développement.

Un participant : Ne pensez-vous pas qu’à ce moment-là les salaires devraient être unifiés de peur que s’il y avait une trop grande différence, les enfants des enfants commenceraient à se pervertir ?

M. Monod-Herzen : C’est un danger. C’est pour cela qu’il faut d’abord que l’individu se transforme. A Pondichéry fonctionnait un système analogue.

Un participant : Est-ce que cela n’amènerait pas un certain totalitarisme ? J’ai eu une expérience de ce genre dans une communauté où on me refusait des livres parce que cela n’entrait pas leurs conceptions.

M. Monod-Herzen : Le point de départ c’est justement la reconnaissance absolue de la différence des individus et de leurs besoins.

L’individu qui monte une entreprise avec de l’argent qu’on lui a prêté, ne sera pas le bénéficiaire de ses gains. C’est pourquoi il le rembourse. Mais il a la possibilité de redemander périodiquement ce dont il a besoin, que ce soit pour son entreprise ou pour ses besoins courants.

Un participant : Il faudrait que tous les banquiers soient des hommes avisés.

M. Monod-Herzen : Non, parce que ce ne sera pas forcément lui qui décidera ce qu’il y a à faire ou non. Une communauté ne fonctionne que s’il y a un centre. Aucune communauté en France n’a pu subsister plus de six mois quand tout le monde voulait faire la même chose. La seule qui ait duré plus de trente ans, c’est celle de Lanza del Vasto„ parce qu’il y avait Lanza del Vasto. Il n’avait rien d’un tyran, mais c’est tout de même lui qui dirigeait. C’est indispensable, un chef est nécessaire. Il doit s’entourer de personnes compétentes, restant entendu que lui non plus, ne soit pas propriétaire et qu’il fasse comme les autres sans aucune prérogative.

A l’Ashram, la Mère qui faisait tout, un travail énorme, lorsqu’elle s’est rendue compte qu’elle devenait âgée, a nommé une sorte de conseil d’administration uniquement composé d’Hindous et, dans le texte de constitution de ce qu’on appelle un « trust » en Inde, elle a spécifié que tout ce qui a été fait en son nom, appartenait à l’Ashram. Cela s’est fait en accord avec sa famille.

Si les individus n’avaient pas actuellement leurs appétits, ce système pourrait s’étendre et serait parfaitement réalisable dans un pays divisé en fractions, telles les départements, les municipalités, etc., qui formeraient des unités.

On parle ensuite du système paternaliste du Japon dont il a déjà été question dans nos entretiens précédents.

Un participant : Il faudrait que le travail et la production soient répartis tout à fait logiquement.

M. Monod-Herzen : Vous ne pouvez pas faire d’équivalence entre des travaux tout à fait différents. Entre le travail d’un poète et celui d’un charcutier, il n’y a rien de semblable.

Un participant : pense que le système en question et que le système japonais en particulier, mènent à la surproduction, alors qu’à l’heure actuelle on pense qu’il faudrait, au contraire, réduire la production.

M. Monod-Herzen : Parce que vous supposez l’entreprise extrêmement brillante, ce qui n’est pas sûr du tout. Mettez que je couvre tout juste mes frais. Une entreprise qui fait de gros bénéfices est toujours une exception. Si on ne crée que des entreprises qui sont nécessaires, elles vont avoir une activité véritable.

Au sujet de la publicité : Elle est souvent mensongère, ce qu’il faut, c’est l’information.

Une participante se demande si, dans un continent comme l’Europe où les intérêts sont tellement divergents, un système semblable pourrait s’adapter.

M. Monod-Herzen : C’est extrêmement difficile et c’est pour cela que nous avons une situation aussi terrible à tous les points de vue.

Au sujet des Sociétés anciennes : Elles ont connu à un certain moment une civilisation beaucoup plus harmonieuse et supérieure à la nôtre. Non pas au point de vue de la technique, mais dans certaines choses. Chez les soi-disant « Païens » on n’a jamais eu de guerre de religion. On se tuait et on se massacrait dans des guerres civiles, mais pas pour des religions. Nous avons des textes qui datent du IIe siècle avant J.C. et de deux siècles après où l’on voit pendant quatre cents ans les Égyptiens et les Romains réunis dans certains domaines et notamment dans celui de la vie spirituelle, et être parfaitement d’accord, tout en ayant des religions différentes.

Une participante : En Inde on a encore des fétichistes, parce que personne jamais ne les a combattus.

M. Monod-Herzen : Et personne ne se soucie de les voir se changer. Par contre tous les Groupes de la Méditerranée, c’est-à-dire les religions sémites, le christianisme, l’islam, ont été des religions tout ce qu’il y a de plus armées.

Nous reprenons notre thème initial : Dans les sociétés anciennes on trouve beaucoup de choses très intéressantes. Au point de vue du travail, avant qu’il ne se dispute et se divise, le compagnonnage en était un témoignage. Le gros écueil c’est la machine. Quand l’ouvrier travaillait uniquement avec ses mains et ses outils qu’il avait fabriqués lui-même de ses mains, lorsqu’il y avait l’apprenti, le compagnon et le maître, c’était parfaitement régulier et convenable. La machine a supprimé tout l’intérêt au travail. L’apprenti autrefois pouvait se passionner pour son métier. Il savait qu’il pouvait progresser, passer par tous les étages de la hiérarchie, même créer.

Une participante : On ne peut pas concevoir qu’on puisse arrêter la machine. Le tout c’est de la concevoir autrement, elle est une bonne chose en soi.

M. Monod-Herzen : On a fait des tentatives de ce genre dont quelques-unes ont réussi et d’autres ont été un échec.

Un participant : Mais vous rabaissiez quand même la part de l’homme. En ce moment on essaye de faire des tentatives de ce genre pour les enfants, de les intéresser davantage. On les met en présence d’ordinateurs, mais finalement cela aboutit à quoi ?

M. Monod-Herzen : A ne pas savoir la table des multiplications ! Vous pouvez vérifier cela dans beaucoup d’écoles !

Le participant : Et déjà il n’y a pas beaucoup de concentration de la pensée.

M. Monod-Herzen : A l’Ashram, lorsque les enfants — nous en avions huit cents quand même — arrivaient à l’âge de 14, 15 ans, ils se rendaient bien compte qu’un jour viendrait où il leur faudrait gagner de l’argent. Comme on les avait habitués depuis l’âge de 3 ans à ne jamais considérer que le prix d’une chose constituait sa valeur, ils choisissaient ce qui correspondait vraiment à leur caractère, à ce qui les rendait heureux. C’est cela la solution.

Une participante : A l’heure actuelle on voit des jeunes quitter leurs études et revenir à la terre.

Un participant : On se heurte à des tas de difficultés, dont le système fiscal.

Une participante : Ce n’est qu’un tout petit noyau qui parle comme nous le faisons, c’est une minorité. Ce qu’il faudrait c’est qu’elle ne s’adresse pas seulement à cette minorité, mais qu’elle aille dans le monde et qu’elle vive avec les autres.

M. Monod-Herzen : Il est évident que le monde change. L’argent est tout-à-fait utile, mais il ne faut pas lui donner l’importance qu’il a maintenant. Voici comment quelqu’un résumait la politique actuelle : Ou bien vous voulez de l’argent et alors vous êtes un homme de droite, ou bien vous voulez le pouvoir et alors vous êtes un homme de gauche. Mais, quand vous avez le pouvoir vous prenez l’argent et quand vous avez l’argent vous achetez le pouvoir !

Au sujet d’une question posée par un jeune garçon : « Monsieur, dit-il, vous parlez de Yoga, vous l’avez même un peu pratiqué. Quelle influente a-t-il sur votre travail scientifique ? ». J’ai répondu parce que c’est vrai, « Je me suis rendu compte très vite que si je voulais faire un travail scientifique, c’est-à-dire chercher la vérité dans le domaine physique, il était impossible que je me permette de mentir dans la vie courante. J’avais le droit de me tromper, mais pas de mentir. »

Une participante demande à M. Monod-Herzen des détails sur sa vie et sur son évolution.

M. Monod-Herzen répond bien volontiers en précisant qu’il en parle dans son livre qui vient de paraître au Courrier du Livre : « Qui est ton Maître ? ».

La participante : Vous êtes un scientifique et vous faites partie de Panharmonie ! Vous êtes donc spirituel, il n’y a pas cette séparation entre…

M. Monod-Herzen : Je n’ai jamais pu faire la séparation entre les deux. Je n’ai jamais compris qu’on pouvait séparer le « pourquoi » du « comment ». Répondre au « comment », c’est faire de la science ; répondre au « pourquoi », c’est faire de la philosophie. Je ne sais pas pourquoi on les sépare. M. Monod-Herzen nous parle du livre de Jean Charon : « L’Esprit, cet Inconnu » qu’il nous recommande et celui du Professeur Kastler : « Cette étrange Matière » qui est plus difficile, mais non moins remarquable.

Une participante : De toute façon ceux qui cherchent la vérité sont bien obligés de n’en trouver que des bribes, sinon que feraient-ils dans leurs laboratoires ?

M. Monod-Herzen : Exactement. Et quand ils sont suffisamment honnêtes pour dire, que cela leur plaise ou non, « Voilà ce que j’ai vu », c’est très bien.

La participante : Il serait absolument inconcevable qu’il y ait des scientifiques qui n’osent pas dire ou qui occultent certaines choses, parce que cela les dérange