Gabriel Monod-Herzen : L’Education, la société et l’argent


10 Feb 2010

(Revue Panharmonie. No 166. Mars 1977)

Le titre est de 3e Millénaire

Compte rendu de la réunion du 6.12.1976

Nous avons donc continué à parler d’abord de l’éducation en général et de l’obligation de former avant tout les parents afin que ceux-ci, au lieu de tenir compte des besoins et de la nature de leurs enfants, n’établissent les programmes d’enseignement d’après leur propre mentalité. Il est évident que chaque être étant double, il faut éviter de développer en lui le côté animal, sinon pour le rendre parfaitement sain, parfaitement actif par la pratique indispensable de la culture physique. L’éducation physique en France est trop négligée.

D’autre part il faut développer chez l’enfant la sensibilité au moyen des arts : danse, dessin, peinture, musique, théâtre, etc., encore considérés comme inutiles. Néanmoins cela se fait dans les Jardins d’enfants dont M. Monod-Herzen vante la qualité. « Mais là, dit-il, il n’y a pas d’examens ! » Les enfants y jouent en équipe, ils respectent la règle du jeu. Et puis, brusquement tout s’arrête. Ils entrent à l’école et c’est la catastrophe !

Une discussion s’établit alors pour trouver le juste milieu dans l’éducation des enfants en ce qui concerne les tabous qu’on leur impose ou, au contraire lorsqu’on les laisse faire tout ce qu’ils veulent. L’enfant doit jouir d’une liberté légitime de pouvoir s’exprimer, de ne pas être repoussé lorsqu’il demande ou dit quelque chose. Mais d’autre part il faut faire attention de ne pas tomber dans l’excès contraire, qui en Amérique a eu des conséquences désastreuses.

Les enfants, actuellement, sont très poussés dans leurs études. Ils abordent le cycle universitaire sans avoir la maturité intellectuelle suffisante ; tandis que, lorsqu’ils ont échoué deux ou trois fois dans leur examen d’entrée à l’Université, quelques années plus tard, ils se passionnent pour ces mêmes études qui, au début, les dépassaient.

Sri Aurobindo pensait qu’il était possible de créer une société non pas moderne, mais nouvelle. Mais pour cela il nous faut d’abord prendre conscience de nous-mêmes et que nous nous rendions compte des différentes formes d’esprit des gens, des responsabilités et des relations entre les individus. L’idéal social de Sri Aurobindo était l’idéal de l’unité humaine. Biologiquement tous les êtres appartiennent à la même espèce, quelle que soit leur couleur. La preuve en est que nous pouvons tous avoir des enfants les uns avec les autres. Mais cette unité, biologiquement réelle, n’a pas encore pénétré les consciences, chaque groupe ethnique développant son égo en raison de ses propres intérêts, contre les autres. Il est donc nécessaire de commencer par supprimer la compétition aussi bien dans les sports que dans les écoles. A Pondichéry, cette question avait été résolue en éliminant les notes et les examens. En sport seul l’Aïkido japonais ne comporte pas de compétition. Il faut faire disparaître la notion de lutte.

Passant au domaine industriel, M. Monod-Herzen poursuit : « Ce qui manque et qui existait pendant la Renaissance et le Moyen Age, c’est l’idée qu’une entreprise a une valeur sociale. Il est évident qu’il faut gagner de l’argent pour la faire marcher, mais il faut surtout fournir aux gens ce dont ils ont besoin et que ce soit de bonne qualité. Il importe donc de demander à l’usager ce qu’il désire. Du temps du compagnonnage, c’était très différent et encore maintenant, comme le démontre l’exposition actuelle de leurs chefs-d’œuvre, la perfection de leur travail est encore admirable et a pu s’adapter à l’emploi de matériaux modernes. Cette qualité et la conscience du rôle social qu’elle a à jouer, peuvent permettre à l’entreprise de faire partie d’une société nouvelle.

Il est ensuite question du paternalisme au Japon sur lequel notre animateur nous donne des précisions intéressantes et qui rendent les rapports sociaux très différents de ceux de nos pays.

Un des participants pense que, pour des raisons économiques le système chez nous a été complètement renversé. Peut-on encore y remédier ?

Réponse : Nous ne pouvons pas réformer le monde à nous tout seuls. L’éducation commence par la nôtre, individuelle, et ensuite nous pouvons aider d’autres à prendre conscience de cette situation. Sri Aurobindo a démontré qu’il était possible d’avoir un but très élevé dans la vie, tout en continuant à avoir une vie de famille et une vie professionnelle. Si nous avons la chance d’avoir des enfants, nous pouvons les engager dans la bonne direction et leur trouver des écoles faites sur cette base-là. Le Mouvement Freinet a été excellent dans ce sens.

Ce qui est grave et ce qui fait dire aux Orientaux que nous sommes en pleine décadence, c’est que nous préparons nos enfants à entrer dans une société d’adultes telle qu’elle est et non pas telle qu’elle devrait être et telle que la demande la génération nouvelle. Notre rôle est d’essayer de comprendre. Nous agissons avec bonne foi, mais le problème est difficile.

Certains participants pensent que l’éducation actuelle est orientée dans un sens très précis pour les besoins de rendements économiques et que nous revenons à une époque où sous une autre forme, il y a les seigneurs et les esclaves.

Réponse : Là nous sommes dans le domaine des adultes. Mais voulez-vous me dire en quoi cela peut intéresser n’importe quel seigneur à l’heure actuelle, que je sache le nom des fleuves de Suède qui se jettent dans la Baltique ? Et pourtant c’est nécessaire pour le baccalauréat. Vous êtes dans l’erreur ! L’enseignement est fait suivant un programme, parce que les adultes se sont dit qu’il faut savoir le plus possible pour ensuite y puiser ce dont on a besoin pour le métier qu’on a choisi.

Le Participant : On donne à présent de plus en plus une formation qui amène l’individu à un abêtissement pour éviter qu’il acquière un esprit de synthèse. C’est l’industrie qui dirige l’université.

Réponse : Tout en reconnaissant certaines choses que vous dites, je ne suis pas de votre avis. Ce sont les étudiants qui demandent que l’industrie les domine parce qu’ils veulent avoir une place à la sortie de l’université. Ils ne pensent qu’au rendement. Si les étudiants veulent avoir une place à la sortie, ce seront les industriels qui indiqueront quel sera le programme.

Quels sont les pays où le conditionnement est le plus obligatoire ? Ce sont les pays socialistes. Le conditionnement est rigoureux et exclut tout choix de la part des étudiants. Là, le capitaliste, c’est l’Etat, il est même super-capitaliste, car il dispose de tout le capital. Tout est tracé d’avance pour l’étudiant selon ses notes. Il n’y a que 10 % de ceux qui le demandent qui entrent à l’université. Ils ne choisissent même pas le lieu de leur travail. Dans le monde actuel tout le monde est capitaliste, l’humanité entière ne cherche que le profit. L’idée fondamentale de Sri Aurobindo est que l’argent ne doit pas servir à gagner de l’argent.

Un participant : Je pense que c’est là le nœud du problème.

Réponse : Si vous voulez nous pouvons la prochaine fois aborder le problème sous cet angle-là : l’argent dans l’optique d’une unité humaine.

Les différents partis politiques, sont tous d’accord pour faire la même chose, mais pas avec les mêmes gens. Vous déplacez l’injustice d’un pays à l’autre, les catégories sociales d’un côté à l’autre, mais ne les supprimez pas. Quel sera le rôle des banques dans l’avenir ? Nous en avons discuté à Pondichéry, y en aura-t-il, que représenteront-elles ?

Les idéologies des différents pays sont très différentes, mais elles partent d’une même impulsion, celle de tirer le maximum de bénéfices. Que vous soyez ouvrier, ou plutôt syndicat qui désire que l’heure de travail d’un ouvrier soit payée au maximum ou que vous soyez un patron qui désire que l’heure de travail d’un ouvrier lui rapporte le maximum, vous avez la même forme d’esprit. On ne changera pas beaucoup de choses en changeant de régime politique. Il faudrait trouver des solutions nouvelles. Nous ne sommes pas capables dans l’état où nous sommes de concevoir les structures correspondantes à ce que nous pourrions être dans mille ou même dans cent ans. Notre rôle c’est de préparer nos enfants. Pour ma part, j’ai trouvé dans Sri Aurobindo quelque chose qui me satisfait. Si nous voulons trouver l’unité, il faut trouver quelque chose où l’opposition n’existe plus. C’est le fait du corps humain dans lequel, si un organe s’oppose à un autre, cela ne va plus du tout et qui rejette des greffes qui ne s’harmonisent pas avec lui, sauf dans deux exceptions : l’enfant dans le corps de sa mère et le cancer.

Compte rendu de la réunion du 3.1.1977

Nous avons choisi l’argent comme thème de cette réunion. Pendant des millénaires, l’argent n’existait pas. On prétend que c’est Crésus qui a émis le premier cette idée ambivalente. En latin, pour dire argent, on disait pécune qui vient d’une racine qui veut dire « chèvre ». C’était un petit morceau de métal sur lequel il y avait l’empreinte d’une chèvre et que l’on pouvait effectivement échanger contre une chèvre. On a trouvé également des morceaux de cuivre sur lesquels il y avait l’empreinte d’un bœuf. L’argent a été créé pour représenter une marchandise que l’on pouvait acquérir ainsi.

On peut tirer bien des conséquences de cette notion : si on tire trop de petits morceaux de métal et qu’il n’y a pas suffisamment de provisions, ils n’ont plus de valeur. C’est ce que nous avons à l’heure actuelle.

C’est là le premier point qui avait frappé Sri Aurobindo. Il y a évidemment des quantités d’intérêts qui entrent en jeu, mais ce qui lui a paru grave et qui est peut-être révolutionnaire, c’est que l’argent puisse servir à gagner de l’argent. Qu’il facilite les échanges, c’est normal, mais qu’on puisse l’accumuler pour le plaisir de l’accumuler n’est pas dans l’ordre des choses. Trop de globules rouges dans un organisme provoque des congestions, c’est extrêmement malsain pour l’ensemble du corps. Il en est de même pour l’argent. « Je n’ai aucune objection à ce qu’un banquier manipule des millions, dit Sri Aurobindo, pourvu qu’il les dépense et ne les investisse pas pour gagner davantage. »

L’Ashram en donna l’exemple dans son organisation. Mais là tout se faisait autour d’un idéal et la loi indienne qui lui permettait d’acheter des choses, lui interdisait d’en vendre, donc excluait la tentation de la rentabilité.

Question : Ce qui est possible sur un plan individuel, pourra-t-on un jour l’adapter aux collectivités ?

Réponse : L’essentiel est toujours de commencer par nous-mêmes et d’introduire cette idée dans notre vie, en tenant compte de nos responsabilités et des engagements que nous avons pris. Ce n’est que quand les individus seront changés qu’on pourra espérer constituer une société nouvelle.

Sri Aurobindo qui fut d’ailleurs un chef politique pendant de nombreuses années, avait étudié dans sa jeunesse, en Angleterre, l’histoire des différents pays, et s’était rendu compte que l’humanité avait essayé tous les systèmes possibles, toutes les idéologies, tous les gouvernements religieux ou non-religieux et autres, qu’ils n’avaient jamais résolu aucun des grands problèmes : la paix, la liberté. Donc si l’humanité pendant 3.000 ans a cherché des solutions extérieures sans avoir pu atteindre son but, c’est qu’elle a cherché dans une mauvaise direction. Alors si la solution n’est pas extérieure, elle ne peut être qu’intérieure. Autrement dit, il faut faire des hommes et des femmes, un groupement, une humanité qui soient fondamentalement différents de ce qu’ils sont aujourd’hui. Sans cela, si les gens restent les mêmes, ils mettront tout à leur niveau quelle que soit la perfection de ce qui leur a été donné. Il n’y aura qu’une petite partie de la population qui bénéficiera de la situation et quand cela ira trop mal, on changera. Les bénéficiaires de la veille deviendront les exploités et les exploités deviendront les bénéficiaires. Nous avons fait fausse route.

Dans  les limites de l’Ashram la question de l’argent fut éliminée. Mais, dit Sri Aurobindo, socialement c’est impossible. Il faut donc concevoir l’argent dans son véritable rôle et non pas comme une possibilité d’accumulation indéfinie, qui nous a menés là où nous sommes.

Question : Comme conclusion l’argent doit nous servir à vivre de telle façon que nous puissions réaliser nos aspirations spirituelles.

Réponse : Votre droit, c’est vraiment de vous développer intérieurement, spirituellement. A vous de trouver votre chemin. Vous en récolterez non le plaisir, mais le bonheur, ce qui est le but. Le drame c’est non pas que les gens ne soient pas sincères, mais qu’ils ne savent pas, qu’ils ne voient pas. Alors se posent des tas de problèmes, dont celui du rapport avec les autres. Si vous vous laissez impressionner par l’argent, cela ne va pas. D’autre part, l’argent a le droit d’être respecté, comme les globules rouges du sang, il est nécessaire, mais dans  des limites que vous devez pouvoir déterminer.

Monsieur Monod-Herzen reparle alors du Japon, de ses usines; de leur organisation.

Question : Comment pouvons-nous faire ces changements ?

Réponse : D’abord il faut faire prendre conscience aussi bien à l’employeur qu’au travailleur de ce que représente sa situation. En  Suède pour les usines Volvo les heures de travail ont été aménagées suivant ce qui convenait aux uns et aux autres. On a enfin consulté les intéressés pour les heures de travail. Le travail à la chaîne a été supprimé et remplacé par des plates-formes mobiles. Loin d’être diminuée, la production en fut augmentée.

Question : N’y a-t-il pas danger que cette prise de conscience de la valeur exacte de l’argent, de ce à quoi il correspond, soit intégrée dans une organisation sociale ?

Réponse : On ne transforme pas à volonté la conscience de quelqu’un. Tous les Etats totalitaires, en commençant par les Nazis s’y sont essayés. Cela n’a jamais réussi, c’est absurde. Alors nous en arrivons toujours à la question de l’éducation qui ne doit pas être faite conformément à un modèle fabriqué par « de vieux barbus » dans des Ministères, mais pour arriver au plein développement de vos facultés. Après vous pouvez choisir avec une parfaite sincérité une activité qui vous convienne. Le grand problème est le problème de l’éducation. Quel est le but de l’école ? C’est de permettre à chacun de trouver son vrai métier, sa véritable occupation quelle qu’elle soit. Les parents ne devraient jamais intervenir dans ce choix. Si les enfants se trompent, ils s’en apercevront bien.

Le grand secret des alchimistes, c’est que vous ne pourrez faire de l’or à l’extérieur que si vous vous transformez vous-même.