Stéphane Lupasco : L’énergétique sociologique


02 Dec 2010

(Revue 3e Millénaire. Ancienne série No 4. Septembre-Octobre 1982)

Selon le mode de vie qu’il a choisi (ou qu’il

subit) un être humain peut s’anéantir

dans son groupe social ou donner

priorité à l’hétérogène

de la nature dans une société vivifiante

de lutte, de sélection, d’aboutissement de

lui-même

L’homme sociologique ne peut être l’homme individuologique, si je peux me permettre cette nouvelle expression. Car, c’est vraiment là le thème des pages de ce petit article que je développe dans un livre intitulé « Psychisme et sociologie », paru en 1978.

Il me paraît utile, pour ceux qui ne connaissent pas mes travaux, de rappeler ce que c’est que l’énergie. Car comment faire, non seulement de la sociologie, examiner ce qu’exige toute société, les lois de sa formation et de son développement, sa logique structurante et systématisante, mais j’ajouterais, comment faire de la biologie voire, ce qui est un comble, de la physique, sans savoir ce qu’est au juste l’énergie. Aussi curieux que cela soit, non seulement « l’honnête homme » d’aujourd’hui mais certains scientifiques ne savent pas, à la fin de ce vingtième siècle, qu’il a commencé par le quantum de Planck, en 1900 ! et développe les révélations expérimentales quantiques. Ils ne connaissent pas les propriétés constitutives, les principes opérationnels, la logique paradoxale nouvelle de l’énergie, en vertu desquels non seulement elle engendre toute chose, mais existe elle-même et l’univers avec, de l’événement le plus petit, micro physique, aux objets qui nous entourent, jusqu’aux étoiles et nébuleuses galactiques.

Il est donc nécessaire de résumer encore : le quantum d’énergie est déjà une société, un couple fait de la constante h de Planck, valeur arithmétique discontinue, et de la fréquence, oscillation continue, donc un couple contradictoire. La lumière est faite de photons, précisément ces quanta, de particules énergétiques discontinues, sautant d’un état à un autre, et, en même temps, de rayonnement électromagnétique, d’onde continue. C’est une société encore qu’un atome constitué d’ondes et de corpuscules. Une particule comme l’électron, le proton, le neutron, est à la fois ondulatoire et corpusculaire, c’est-à-dire des constituants contradictoires. Un atome est fait de particules qui s’attirent et se repoussent en même temps, par un antagonisme électrique (noyau positif électron négatif), c’est une société qui ne peut exister qu’en vertu de cet antagonisme, où apparaissent ces propriétés capitales de l’énergie : la potentialisation et l’actualisation. Car les énergies électriques antagonistes doivent s’actualiser et se potentialiser réciproquement jusqu’à un certain degré seulement, sans quoi, si l’électricité positive du noyau l’emporte rigoureusement, il n’y a plus d’atome et si l’énergie négative des électrons s’actualise de son côté rigoureusement, il n’y a pas davantage d’atome possible.

De plus, et cela est d’une importance capitale, si les constituants d’un atome étaient d’une homogénéité parfaite, ou s’ils étaient d’une hétérogénéité illimitée, plus d’atome, plus de société atomique possible. Et c’est ici que l’énergie manifeste une nouvelle propriété contradictoire et antagoniste des plus importantes. Les électrons, les protons, les neutrons, — sauf les photons — sont soumis au principe de Pauli, sur lequel j’insiste abondamment dans tous mes travaux. En vertu de ce principe, dit d’exclusion quantique, les particules, constituant justement la matière, bien qu’elles soient identiques, s’excluent, dans un atome ou un gaz, de leur état quadruplement quantifié : ces quatre nombres quantiques (n, m, l, s) ne peuvent être les mêmes. Or c’est en vertu de ce principe que chaque atome peut constituer une substance différente, de l’hydrogène à un électron, à l’uranium 92 électrons, engendrant ainsi toute la diversité de la Table périodique des éléments (oxygène, carbone, sodium, azote, or, plomb, etc…). Une société, quelle qu’elle soit, pour se constituer, doit relever d’un principe d’hétérogénéisation, mais en même temps, d’un principe d’homogénéisation, celui-ci se manifestant dans tout l’univers par le principe d’entropie croissante (ou deuxième principe de la thermodynamique), en vertu duquel l’énergie elle-même possède également la tendance et l’orientation à une homogénéité constitutive et progressive.

Aucune société, quelle qu’elle soit, ne peut exister sans ces paramètres de l’antagonisme énergétique : attraction et répulsion, homogénéité et hétérogénéité, avec propriété d’actualisation et de potentialisation respective, s’interdisant le passage à l’absolu, d’un côté comme de l’autre de ses constituants structuraux et systématisants.

Or l’expérience montre, et la logique de l’énergie le confirme : trois types de matières sont ainsi possibles et engendrées de fait par l’énergie. Aussi bien, une matière c’est-à-dire un système et une structure énergétique, pourra-t-elle être le siège d’une actualisation majoritaire de l’homogenèse sur la potentialisation de l’hétérogenèse, et c’est là la matière macroscopique, celle que nous connaissons et qui tombe sous le sens, celle qu’on a depuis toujours appelée la matière. Mais une deuxième matière énergétique est possible et réelle, ou s’actualise progressivement et de façon de plus en plus compliquée, l’hétérogenèse sous la potentialisation de l’homogenèse et c’est la matière biologique, la matière vivante. Enfin une troisième matière est possible et réelle, qui est celle du noyau atomique et qui, en même temps, étrangement, se développe macroscopiquement dans le système nerveux central tout particulièrement de l’individu humain, troisième matière où l’homogenèse et l’hétérogenèse s’équilibrent dans un état T, du tiers inclus, c’est-à-dire où elles ne peuvent dépasser le stade de la semi-actualisation et de la semi-potentialisation respectives et réciproques. Je dis l’individu, car c’est à partir de ce point que la sociologie pose un problème capital, qui relève de toutes ces considérations précédentes et dont l’importance embrasse la destinée et l’histoire des hommes.

Dans l’homme pris individuellement, dans chaque individu, et son système nerveux central s’édifie une matière énergétique neuropsychique. Je vais en faire un bref exposé, en renvoyant le lecteur à certains de mes ouvrages.

Cette matière énergétique que j’ai appelée la troisième matière, est faite comme toutes les autres des mêmes atomes que ceux qui constituent l’univers. Seulement ici, les cellules nerveuses contiguës constituant le neurone et séparées par un espace juctionnel ou synapse sont organisées, systématisées et structurées de telle manière qu’elles se trouvent dans un antagonisme électrochimique de semi-potentialisation et semi-actualisation où l’état logique T du tiers inclus, qui permet la coexistence des forces macrophysiques ou homogénéisantes et des forces biologiques hétérogénéisantes, dans une situation conflictuelle. L’afflux nerveux est une onde de négativation, c’est-à-dire de dépolarisation des cellules par l’agression d’une excitation soit des appareils sensoriels, véhiculés aux centres cérébraux, soit de ceux-ci aux appareils neuromoteurs, divisant ainsi l’information neuro-psychique selon deux trajets inverses et antagonistes à leur tour, le trajet afférent qui engendre la perception, par l’actualisation subjectivisante de l’hétérogénéité sensorielle et la potentialisation de l’homogénéité sous l’aspect de l’objet, et le trajet efférent qui va s’actualiser et subjectiviser par là-même, un plan, un but, un moteur, une homogénéité, initialement à l’état potentiel dans les centres cérébraux et va potentialiser l’hétérogénéité objective qui ferait ou fait obstacle à cette actualisation motrice, à l’action.

Ces deux forces antagonistes afférente et efférente sont dans une oscillation rapide et continuelle, selon les exigences adaptatives des comportements de l’homme individuel.

Dans sa matière neuropsychique, les deux paramètres macrophysique et biologique, c’est-à-dire homogénéisant et hétérogénéisant passant rapidement par cet état T, grâce auquel ces dynamismes antagonistes et contradictoires se connaissent comme tels, c’est-à-dire prennent une connaissance des connaissances afférentes ou perceptives et efférentes ou motrices, constituent une plaque tournante, un lieu de contrôle par là-même, de prise en main pour ainsi dire des connaissances contradictoires permettant de les choisir et de les dominer.

Or le même individu humain est plongé dès sa naissance, dans des systématisations et des structurations sociales : des groupes du plus petit au plus vaste, famille, cité, région, nation, etc. Les forces sociologiques et c’est ici que nous retrouvons l’énergétique, sont nécessairement associatives et dissociatives en même temps. Mais les unes dominent les autres. Il ne s’agit naturellement que d’actualisation et de potentialisation plus ou moins puissante. Un groupe ou système sociologique exerce une pression, c’est-à-dire soumet l’individu avec son système neuro-psychique que nous venons de voir, à une homogénéisation qui est une association inhibant ces dynamismes hétérogénéisants, dont le principe de dissociation est toujours présent, mais plus ou moins fortement potentialisé. Petit à petit, et d’année en année, de groupe en groupe, le neuro-psychique individuel va se socialiser, même s’il passe par des groupes ou sociétés diverses en une sorte de diversité ; mais il se fait en lui des sortes de comportements, sans doute divers, mais dont la règle dominante est l’homogénéisation. Par exemple, le trajet à son travail est différent selon le temps et la population qu’il va rencontrer, mais il sera toujours le même en tant que diversité successive. Un pli est ainsi pris, un comportement homogénéisant s’installe qui refoule ses pulsions hétérogénéisantes.

Mais il se peut qu’inversement, le même individu donne la priorité à l’hétérogénéité de son existence. Une société de lutte, de sélection naturelle va le hanter et le pousser. C’est l’action, le système efférent qui va l’obséder ; il tentera d’actualiser des plans, des projets personnels d’actions, en utilisant et en dominant les connaissances perceptives. Deux types de sociétés, de politique, de phénomènes historiques s’engendrent de la sorte : une société de plus en plus générale et vaste vers laquelle adhèrent les psychismes hantés par l’homogénéité, sous forme d’égalité, de justice, de vie sociale, de sacrifice de l’individu pour la socialité, et c’est ainsi que l’on arrive au socialisme, au communisme et au totalitarisme. La sociologie n’a pas de système nerveux central de contrôle et d’état T neuro-psychique, tel que je viens de le décrire. Ce qui s’empare dès lors de l’homme, c’est la macrophysique avec son deuxième principe de la thermodynamique, l’entropie positive et les dialectiques qu’élaborent Marx et Engels, avec tous les « philosophes des lumières » qui les ont précédés.

Cependant une société générale et vaste à énergétique inverse va, par les lois mêmes que nous venons de voir, se développer, société dite libérale, de capitalisme sauvage, comme on dit, où les individus sont soumis à la matière biologique, aux forces de la vie dans ses guerres et ses carnages continuels, où l’inégalité, l’injustice, la sélection du plus fort, du plus habile, du plus rusé, du plus cynique l’emporte sur les autres.

Or, la pression sociologique homogénéisante des sociétés socialistes et communistes va potentialiser si puissamment la société libérale capitaliste, que celle-ci commencera par rêver à celle-là ; ses intellectuels en vertu précisément de la connaissance qui est le lieu des potentialisations, ne pensent plus qu’à la liberté, s’insurgent contre le totalitatisme inévitable des sociétés socialistes à homogénéisation progressive, dans tous les domaines, et jusque dans l’emprise et le modelage de ses « âmes », si bien que la révolution va poindre et tenter de se réaliser.

Alors que celle-ci une fois déployée, subira un processus, d’abord intellectuel, c’est-à-dire, afférent perceptif, puis actionnel efférant qui sera de nouveau attiré par la pensée et la société socialistes.

Toute l’histoire des hommes est une succession alternante de telles potentialisations et actualisations antagonistes et contradictoires, qui ne laissent à l’individu humain que la dispute de son « âme » par la macrophysique homogénéisante et la macrobiologie hétérogénéisante.

Seul l’artiste, poète, peintre, sculpteur, musicien, parce que retiré dans son individualité, et dans les forces créatrices du système neuropsychique, peut échapper, bien qu’il en subisse les influences, à cette guerre intime d’une sociologique qui tente de le broyer.

Le problème se pose : l’histoire, la géopolitique, de tout groupe sociologique, aussi petit, aussi vaste soit-il, peuvent-elles avoir une « âme » ? Pourrait-on élaborer une sociologie psychique ? C’est aux chercheurs de ce qu’on appelle les Sciences Humaines que je pose le problème, pour éclairer, si possible, l’ignorance scientifique prodigieuse des hommes qui dirigent notre monde.