PATRICK LEBAIL : L’érosion intérieure


12 Feb 2010

(Revue Panharmonie. No 168. Septembre 1977)

Le titre est de 3e Millénaire

Compte rendu de la réunion du 31.3.1977

Méfions-nous de ce qui est sensoriel. Les expériences des grands Maîtres et Yogis ont été abusivement transposées. Nous sommes entourés de pièges psychiques. Il y a plusieurs façons de s’en sortir. Pratiqué correctement, le Bouddhisme est une voie de purification. Les ascèses purificatoires, même axées sur la dévotion, sur une religion, sont authentiques, parce que l’homme éprouve une transmutation dans laquelle il s’oublie lui-même. Les gens religieux par nature trouvent une résonnance dans la prière, le culte, dans les actes sacrés de toutes les religions ; pour les autres, il y a la fréquentation des différentes Voies dans ce qu’elles ont de plus pur.

Le Bouddhisme y répond, de même que le Védanta. Parler de Vacuité ou d’Atman sont les deux faces d’une même pensée. La foi est sans forme, elle est confiance, elle est intuition.

Un passage d’un contexte religieux fait dire à Krishna dans la Bhagavad Gîta, qu’il obtient la libération des êtres « par des méthodes qui lui sont uniques de communion spirituelle basée sur l’amitié, la peur, l’amour, la haine, l’attraction sexuelle et toutes les autres manifestations de l’âme humaine ». Ce qui fait observer par une participante « qu’il n’y a rien de pire que les tièdes ». Patanjali, cité par P. Lebail, dit aussi : « Le succès est proche de ceux dont l’ardeur est intense » et le Christ : « Vomissons les tièdes ». La concentration d’un sentiment, même la haine, la pensée fixée sur quelqu’aspect, quel qu’il soit, compte seul. La haine et l’amour sont des sentiments intenses. Ce qui importe c’est l’axe de la personnalité, la façon dont ses énergies sont orientées.

Ainsi qu’il en avait été décidé la fois précédente, nous extrayons de la Bhagavad Gîta les passages concernant l’homme libéré.

Ils donnent lieu aux commentaires suivants :

II — 58 : « Retirer les sens de leur objet » peut être pris dans un contexte samadhique de plongée intérieure ou par le fait de ne pas être englué par les objets.

II — 70 : Tout ceci est en contradiction flagrante avec notre vie actuelle, courante.

III — 28 : Il ne s’agit pas d’une indifférence bestiale, mais d’une vision claire du monde, d’une connaissance simple et facile.

V — 7 : Le terme sanskrit serait plutôt « … ne pas être englué dans l’action.

V — 12 : Être bien en équilibre : celui qui est un Yogi, qui est en harmonie.

V — 17 : « Cela » c’est le Brahman, c’est la Réalité intemporelle.

D’après la Gîta, il y a deux types d’action : l’action dite ordinaire qui a un but tout à fait légitime, et l’action qui, pour Krishna, est faite dans un esprit de compréhension de ce dont il s’agit. C’est le sacrifice dans le sens de sacralisation. Krishna proclame qu’il est un indifférent et pourtant le monde se perpétue par lui : c’est cela le sacrifice de la connaissance.

Un participant tire de ces textes une impression de rigueur, de justesse dans l’action, de volonté pure, de raison pure d’une grande élévation. Cela semble très détaché de notre vie courante, très loin de nos possibilités.

Réponse: C’est le problème de son aspect pratique, problème très réel, mais posé sur une base fragile parce que vous vous imaginez que c’est vous-mêmes qui allez le résoudre.

Il est ensuite question d’un texte dans lequel le Roi Janaka avait organisé une réunion de Brahamines et où à un moment donné il est dit : « Le Soi est NON-CECI (Vacuité), imperceptible il n’est pas perçu, « il est peut-être mis en pièces, sans relation il ne peut s’attacher, sans lien il ne vient pas à mal. Je t’interroge sur cet Esprit qu’enseignent les Upanishads, si tu ne m’en parles pas clairement, ta tête tombera ». Et cela se termine, après l’apothéose du sacrifice du cheval qui est un sacrifice cosmique, par le questionnaire suivant :

« Tel est l’arbre, roi des forêts, tel est l’homme en vérité. Les poils de son corps sont les feuilles, une écorce externe est sa peau. De sa peau le sang s’écoule, de l’écorce d’un arbre aussi. S’il est blessé jaillit son sang, comme d’un arbre blessé la sève. Ses chairs sont l’aubier, ses muscles le dur parenchyme, ses os les bois en-dedans, leur moelle est semblable à la sienne. L’arbre abattu repart rénové des racines : de quelle racine repart donc le mortel abattu par la mort ? Qu’on ne me réponde pas du sperme : il est produit qu’en un vivant. En vérité l’arbre naît d’une semence ; une fois mort, il renaît aussitôt. Pour un arbre déraciné il n’y a plus de renaissance, de quelle racine repart donc le mortel abattu par la mort ? Il est né, il ne naît plus, qui le rappellerait à la vie ? C’est le Brahman, qui est la Connaissance et la Félicité ; la richesse du généreux demeure, de qui le connaît et s’y est établi ».

Des échanges de vues se font sur la Gîta et l’épisode du Roi Janaka : P. Lebail : Notre fil conducteur est une certaine note fondamentale qui résonne en nous-mêmes, une foi, une confiance, une certaine vision. Il manque cet élément à ceux qui n’ont pas cette note au fond d’eux-mêmes.

Au bout de quelques années il ne reste pas grand’chose de l’extravagance de la vie, les choses évoluent. Il s’agit d’une manière de « penser » notre existence. Certains se limitent à elle, d’autres captent l’atmosphère. Il est bon de se familiariser avec les Maîtres, avec le son de leur voix, avec la fréquentation de leurs livres. C’est un ensemencement qui met en nous des graines qui étouffent les mauvaises herbes. Tout ce que nous pouvons imaginer est assez petit, assez égoïste, assez borné ; mais les grands Arbres, les pensées magistrales, les doctrines salvatrices ont répandu des graines dans toutes les directions.

Le détachement peut être un simple piège de l’entendement, on ne laisse tomber que les choses qui ne vous plaisent pas, il n’est pas le résultat d’un projet. Il s’établit une compensation, un autre état de chose. Ce n’est pas nous qui les faisons, c’est la nature. Nous-mêmes, nous arrivons à déclencher quelque processus. En vérité, il s’agit d’une évolution à partir de laquelle nous pouvons pressentir quelque chose affectivement. Il nous faut alors être complètement ouverts à ce qui va se passer. D’où la nécessité d’acquérir la modalité de silence et de détachement vis-à-vis de sa propre pensée, de son intérêt pour soi-même, de ce qu’on est. Cela se fait généralement dans les types de méditation dont nous avons parlé, dans la méditation sans objet. Notre inconscient est lent à évoluer, il faut l’aider par la fréquentation d’une pensée qui devient vivante dans notre vie. Il faut trouver sa propre patrie, ce qui exige une certaine sensibilité et pas seulement la lecture de quantité d’ouvrages.

Il y a une différence entre ceux qui ont vraiment trouvé leur pays, qui évoluent et suivant la parole de quelqu’un, « souffrent, mais comprennent » et ceux qui ont simplement des sécurisations et qui sont encore très malheureux. La Gîta dit : « L’homme consiste en sa foi, l’homme est « ce qu’est sa foi. »

Compte rendu de la réunion du 28.4.1977

Patrick Lebail nous parle de ce qu’il appelle « l’érosion » qui est le fait qui se produit quand on est sur un terrain de recherches personnelles, actives au début, décroissantes ensuite pour finir par disparaître. L’érosion est notre grande ennemie. Elle a plusieurs causes. La première est la fatigue consécutive aux conditions de notre vie actuelle, soucis, éparpillement. Peu à peu la majorité gagne sur la minorité.

La deuxième, c’est la perte d’intérêt. Après l’élan du début, l’organisme revient à son équilibre premier et se débarrasse petit à petit du corps étranger, étouffé par le bruit de la rue. Ces deux causes sont de nature passive.

Il y en a de nature active tel que le processus de contre-attaque, notre inconscient n’aimant pas le changement. Nous avons deux types de recherche : l’une que nous aimons bien parce qu’elle nous apporte quelque chose qui nous accroît, une information qui nous excite ; et celle qui remet en question certaines façons de penser. On a, à la fois, envie de s’en occuper et envie de ne pas le faire. Mais la voix insidieuse du plaisir, si douce à notre oreille, reprend le dessus à la première occasion.

Le quatrième facteur d’érosion est la crampe. Nous sommes cramponnés sur un ensemble d’opinions établies, genre de polyarthrite psychique qui s’aperçoit d’après la façon dont évoluent les idées. Nous ouvrons à peine les fenêtres par crainte de courants d’air! Les toits et les murs nous sont indispensables. Nous voulons bien d’un changement de forme, mais pas de fond. Une modification de la pensée engendre un sentiment de culpabilité, tandis que la  crampe  nous ramène vers une sécurisation. Nous sommes conditionnés par notre formation intellectuelle, par nos attachements, par notre émotivité qui engendre des affects puissants qui, en grand nombre sont des fardeaux, mais auxquels nous tenons par-dessus tout.

Tout cela est extrêmement difficile parce que notre moi, tout en reconnaissant le bien fondé de sa recherche, comprend qu’elle le mène à une dissolution d’une partie de ses convictions et qu’il ne sait pas par quoi les remplacer. La recherche tend alors à disparaître, à tomber dans l’oubli ou alors elle est classée parmi les objets intéressants qui sont dans une vitrine.

Bien sûr il y a les fanatiques, les gens puissamment motivés, parfois à la suite d’une rencontre qui peut aussi susciter une projection affective à laquelle il faut prendra garde, quoique un véritable amour ne puisse que se transformer en affection.

Tout cela est question d’expérience, faisons à ce sujet notre examen de conscience pour nous rendre compte effectivement de ce que nous pensons et où nous voulons aller.

Ceci dit nous abordons un fragment de texte sur lequel nous voulions nous axer. Il y a en Inde depuis 5000 ans tous les courants de pensées imaginables, des Védas, basées sur le sentiment d’une substance divine dont les dieux sont les formes et qui vivent en communauté avec les hommes, s’actualisant par le culte. Jusqu’à la grande époque des Upanishads, commencée bien avant le Bouddha et reconnaissant, comme celui-ci le fit, la structure classique du monde régi par des Puissances dites célestes, personnalisées ou non. Les Upanishads ont rejeté le déisme pour aller vers l’essence des choses. A la place de  l’Unité  des Vedas, ils ont mis l’Unicité, les dieux n’étant que l’expression d’une Réalité omniprésente. Le monde est l’apparence du Réel. D’un côté, cela pouvait être une certaine dépréciation de l’homme, de l’autre, c’était lui réinstaurer une totale Réalité.

Aux Upanishads succéda un moment de réflexion et puis le contexte hindou a continué à proliférer, alimenté par la pensée poétique et philosophique, dans laquelle on voit se faufiler l’Unicité qui est au-delà du Divin.

La grande époque se termine là. Un certain nombre de vues philosophiques se sont alors exprimées. Elles ont évolué dans deux directions: l’une philosophique dogmatique, l’interprétation scolastique des Upanishads dont la principale, venue du sud de l’Inde, a été la pensée védantique de Shankaracharya qui, restaurant la pensée hindoue, a buté le Bouddhisme hors de l’Inde.

L’autre direction qui a eu apparemment moins d’influence, venant du Nord de l’Inde et ayant été perturbée par les ravages et les exterminations causées par les Musulmans, a été la Madhyamika qui est l’aboutissement stricte et logique de la pensée upanishadique, le rejet de toute notion déiste. Deux ouvrages importants en témoignent : le Yoga Vashista, ouvrage de 6000 versets, et un traité très court de 200 à 250 versets, la Manduka Karika. Le Yoga Vashista tend à dessiller les yeux de toutes les illusions qu’on peut avoir sur la nature du monde, il aboutit à l’idéal représenté par le Roi Janaka, à l’homme qui mène une vie normale dans la joie et la sagesse, accomplissant toutes les actions sans être touché par elles ne voyant dans le monde que l’expression permanente de ce qui n’est qu’une seule et constante Vérité.

la Manduka Karika est un traité magistral qui accompagne la Mundaka Upanishad. Gaudapada qui la commente amène d’autres notions encore qui souvent nous échappent, se détachant de toutes celles des Védas, Upanishads, etc. Sa démarche est parallèle à celle du Bouddha avec cependant une signification différente. Si on parle de la  table rase  de Descartes, on peut dire qu’avec Gaudapada il ne reste absolument rien. Il suit également la trajectoire du Bouddhisme Mâdhyamika. Il est anti-philosophe, anti-dialectique, anti-critique et, lorsqu’il exprime une pensée juste, il s’empresse de dire que si on agit autrement, cela non plus n’a pas d’importance. Tout est dans l’expérience que nous faisons des choses. Le rêve qui ne se perpétue pas et la veille qui se perpétue, sont. dit-il, identiques, étant expérience pure, celle du psychisme. Il y a donc une vérité, le psychisme est à l’intérieur l’animateur de la conscience. Et il cite l’expérience du tison ardent. Lorsque celui-ci tourne très vite on ne voit qu’un rond, lorsqu’il est immobile on voit un tison. D’où est venu le rond ? Où est-il parti ? Il n’y avait rien avant, donc un après n’existe pas non plus. L’expérience est ainsi ramenée au rang de phénomène de l’imagination et le monde ramené à des sensations.

Et Patrick Lebail continue à nous citer des conclusions tirées par Gaudapada et qui, au premier abord nous semblent paradoxales, mais qui aboutissent à une Réalité qu’on appelle le  Soi

Nous lisons alors les versets de Gaudapada concernant la méditation sans objets et que nos lecteurs trouverons à la page 60 de l’ouvrage de Patrick Lebail : « La Découverte Intérieure », édité au Courrier du Livre.