Roland de Miller : L’esprit des paysages


25 Feb 2012

(Revue Question de. No 37. Juillet-Août 1980)

Les rapports entre l’homme et le sol s’établissent par de multiples chaînes d’interactions solidaires qui se nouent tout au long du cycle de vie. Ne serait-ce que sur le plan sensoriel, nous nous trouvons devant un monde changeant avec les sites, les climats, les altitudes, les latitudes, les orientations, les saisons, les heures du jour et de la nuit et cent, et mille facteurs divers.

L’ensemble vivant est soumis à l’action de phénomènes magnétiques, électriques, telluriques, solaires, planétaires et cosmiques dont l’effet est souvent décisif pour l’orientation des processus de vie.

Les aspects psychiques des interactions homme-sol

Je ne ferai ici que signaler l’action qu’exerce le paysage sur la psychologie humaine. La soif de nature et d’espace libre qu’éprouve le citadin et qui le fait se précipiter vers la verdure dès qu’il a un moment de liberté est trop connue pour qu’il soit besoin d’insister sur l’importance du paysage dans la vie des hommes. On sait de longue date que celui-ci va jusqu’à modifier le comportement de l’individu. L’homme de la montagne a tendance à la vie communautaire ; celui des rivages marins rêve d’espace ; l’habitant de la plaine est calculateur. L’insularité a obligé les hommes à accepter les limites de la nature, les ressources limitées de leurs îles. La mentalité de conquête dévastatrice n’a pu naître que chez des peuples continentaux qui avaient de vastes horizons devant eux. André Birre a montré qu’il existait à travers la chaîne de vie une relation entre l’humus et le psychisme qui peut se détériorer en même temps que l’humus. Il en a déduit tout naturellement l’impératif de la qualité biologique des aliments, liée à l’entretien de l’humus.

Il y a des jours où la qualité vibratoire de l’air permet d’entrer facilement dans des états de lucidité et de perception extrasensorielle. Les lamas tibétains et autres anachorètes solitaires des montagnes le savent bien. D’ailleurs, ce qui a souvent été considéré comme des intuitions non vérifiables ou des recherches ésotéristes débouche aujourd’hui sur des confirmations par les sciences exactes, dans la mesure où les chercheurs témoignent de rigueur scientifique mais aussi de créativité.

Etre un scientifique rigoureux n’empêche pas, par ailleurs, de méditer sur la réincarnation humaine, les vies successives, les esprits de plantes et des animaux. Certains initiés ont eu des intuitions qui leur permettent d’être très affirmatifs parce que leur conviction intérieure dans ces domaines découle d’un vaste champ d’expériences. Ce n’est pas parce que ces formes de pensée sont incompréhensibles, parce qu’indécomposables par notre forme de logique actuelle, qu’elles n’ont pas existé et n’existent pas.

Nous sommes à une époque où tous ces facteurs subtils sont complètement négligés, considérés comme des superstitions farfelues parce que non explicables dans le cadre étroit de nos concepts rationnels, ni mesurables techniquement. Mais il faut toujours rappeler que le monde est infiniment plus vaste que ne peuvent le percevoir nos cinq sens : il y a des niveaux suprasensibles de réalité que l’humanité va être amenée à explorer grâce à son entrée dans l’ère du Verseau.

Au XIXe siècle on ne voyait plus dans le paysage qu’un état d’âme : cette affirmation voulait souligner, dans le climat romantique, le profond rapport entre les choses et le sentiment personnel. Ainsi Stendhal écrivait-il : « J’aime les beaux paysages, ils font quelquefois sur mon âme le même effet qu’un archet bien manié sur un violon sonore ; ils créent des sensations folles, ils augmentent ma joie et rendent le malheur plus supportable. » Le paysage est donc un interlocuteur. Il n’est pas que cela : il est à proprement parler le visage d’un pays, le reflet d’une société, l’empreinte visible d’une mentalité. Encore faut-il savoir le regarder…

« Percevoir l’harmonie d’un paysage réclame des structures mentales que la plupart ne possèdent pas. L’activisme à la mode, les grilles de chiffres, ne peuvent que tuer dès l’enfance les velléités en ce domaine. Ceux qui y sont sensibles (apparemment des privilégiés), ne seront jamais que des incompris et, partant, des opprimés, réduits à protéger vaille que vaille une vision des choses que le premier gorille venu peut mettre en porte à faux.

Mais c’est la tâche de l’éducateur et du poète que de ne point jeter le manche après la cognée. La maison de pierre doit nous aider à construire la maison intérieure, grenier de musique et de silence pour nous-même, pour le prochain, pour le lointain. » (Robert Gaud : la Maison brûlée. Ed. Caractères, 1967).

Alors que la Beauce est une plaine plate, peu boisée et très ventée (avec des cours de fermes closes où l’on reste par méfiance du voisin), il est intéressant de constater sur le plan psychologique que les Beaucerons sont très dépressifs. Les statistiques montrent précisément que l’Eure-et-Loir est le département qui connaît le plus de suicides.

Dans le Nord de la France, la destruction des paysages par l’industrie minière peut être mise en parallèle avec la répression puritaine de la sexualité qui y régnait traditionnellement : c’est le même mépris de la nature en l’homme et hors de lui.

Les constructions modernes ne sont pas le fruit d’une sédimentation psychique comme les anciennes demeures. Pour qui a vécu à la campagne, une simple vieille masure nous relie à tout un passé. En Ardèche dans le soleil du matin, quand l’esprit est encore libre de soucis, il arrive à Robert Gaud de connaître une méditation zen devant le vieux mur de pierres blond et roux qui clôt son jardin d’arbres, cultivés amoureusement comme un bois sacré. En effet l’inconscient a besoin de cette diffusion dans l’espace : par des écrans de verdure, des rideaux d’arbustes mélangés, il est nécessaire d’obtenir une certaine densité, une certaine profondeur pour créer une impression de mystère. Mais pour faire des ensembles végétaux touffus, il y faut avoir surmonté, même si elle n’est pas consciente, sa peur du féminin, de l’exubérance et de la vitalité débridée.

Au contraire, si l’on considère les pavillons modernes, on ne peut s’empêcher d’en donner une interprétation psychanalytique : derrière des grilles prétentieuses en fer forgé, la petite famille se cuirasse dans un bloc de béton ; la nudité de la pelouse rase et des allées rectilignes sans mauvaises herbes n’a d’égal que l’aridité des cœurs et la castration de la vie.

Si nous reconnaissons la vie intérieure et allons au cœur de l’homme, il y a quelque chose qui peut nous irriguer si nous nous mettons en consonance, en résonnance. Pour écouter et comprendre la nature autour de nous, il faut d’abord apprendre à faire le silence en nous. C’est en se pliant à la réalité, en éprouvant sa patience que l’on peut épouser un paysage. Ainsi la splendeur sévère d’un matin d’automne en montagne, voilée aux pressés et aux profanes, ne se livre que lentement. Résignons-nous à cette patience nécessaire.

A travers la contemplation du paysage terrestre, ce que je cherche personnellement c’est une image symbolique, un Absolu, une pointe de diamant, un absolu métaphysique que beaucoup de philosophes, de poètes et de mystiques ont évoqué. Ainsi Robert Gaud dit-il : « Les êtres à l’écoute de l’univers (sourciers, bergers, poètes…) sont toujours vulnérables aux signes.

Le poète fait entendre son cri, sa modulation d’homme qui veille. Il se tient à l’écart, sur la crête d’un suc [1], confondu avec les pins et les genêts, en son habit couleur de plume, de roc et de feuille (…) »

Une conscience cosmique

La poésie permet d’atteindre cette conscience cosmique car elle est, dans son essence même, effusion dans les êtres, les choses, la nature.

« On rêve avant de contempler. Avant d’être un spectacle conscient, tout paysage est une expérience onirique. On ne regarde avec une passion esthétique que les paysages que l’on a d’abord vus en rêve. Et c’est avec raison que Tieck a reconnu dans le rêve humain le préambule de la beauté naturelle. » (Gaston Bachelard : l’Eau et les Rêves. Ed. José Corti, p. 6)

Le public littéraire n’admet-il plus le lyrisme ? L’élan affectif et poétique est-il une honte ? N’y a-t-il d’amour qu’humain ? Ces quelques jalons littéraires attestent ce que le naturaliste Robert Hainard appelle « le contact générateur de toute joie, de toute conscience, de toute existence ». Dans son dernier livre Quand le Rhône coulait libre il commente lui-même avec une grande poésie ses aquarelles, ses gravures et ses croquis des bords du Rhône, dans le bassin genevois, dont il chante la « liberté d’antan », d’avant les barrages et les canalisations. Les œuvres — la plupart datent des années 30 —témoignent d’une qualité rare : celle qui, à force de contemplation et d’observation silencieuses, permet de restituer la vie totale, le mouvement global, donnés d’un seul coup, du paysage : il y a sur l’eau de décembre et le banc de sable enneigé le brouillard qui se lève en longues flammèches, mais aussi les teintes d’émeraude en automne, tous les oiseaux du bord de l’eau, les loutres au clair de lune, les jeunes blaireaux qui se mordillent en jouant devant leur terrier… Sans doute connaissait-on Hainard comme le plus grand animalier suisse contemporain, mais la publication luxueuse de ses aquarelles qui, j’insiste, sont d’une fraîcheur exquise, montre Hainard comme le plus passionnant des amoureux de la nature.

Pour conclure, nous citerons la parole à Alice et Gabriel Delaunay :

« Les hommes cherchent inconsciemment à se prolonger dans la nature pour participer à son immensité, à son éternité. Prodigieusement féconde et toujours rajeunie, elle les préserve de la hantise de la mort. Infiniment variée et toujours renouvelée, elle les délivre de l’obsession d’eux-mêmes. En les dépassant, elle les conduit à se dépasser. En leur faisant oublier leurs limites, elle leur ouvre les portes de l’infini. Mais, si tourmentés, si misérables, si éphémères qu’ils soient en face d’elle, ils lui donnent plus qu’ils n’en reçoivent. Parce qu’ils la sentent et qu’ils la pensent, ils lui confèrent quelque chose de cette âme qui est leur douloureux privilège. Elle les recrée à son image à leur insu. Mais ils la recréent à leur tour : sait qu’ils la portent secrètement en eux-mêmes, associée à leurs chers et éphémères souvenirs, soit qu’ils aient reçu comme un don gratuit le pouvoir de l’exprimer avec des sons, avec des couleurs, avec des mots, arrivant ainsi à créer à leur tour et à trouver dans l’art le moyen de se survivre. (…)

« C’est dire assez quelle harmonie secrète, dès longtemps établie, subsiste ici entre la nature et les créations des hommes et qu’il n’est pas besoin d’oublier les unes pour jouir de l’autre. Cette harmonie, qui a frappé les écrivains et les artistes, se laisse aisément découvrir. Elle est une des récompenses de celui qui s’attarde ici et qui va au-devant des êtres et des choses avec une sympathie sans réticence, moins pour y admirer un spectacle que pour y sentir palpiter une vie profonde et y découvrir de secrètes correspondances. » (Spiritualité des Paysages en Pays Basque. Alice et Gabriel Delaunay. Extrait des : Richesses de France : Les Basses Pyrénées (1956).


[1] « Ce mot qui signifie colline est une épave du plus ancien idiome que notre terre d’Ardèche ait connu. » Voir les autres recueils de prose et de poésie écologiques et paniques de l’auteur.