Geoffrey Farthing : L’extérieur et l’intérieur


09 Sep 2011

(Revue Le Lotus Bleu. No 3. Mars 1989)

Dans l’étude de la littérature théosophique, on rencontre périodiquement d’excellents résumés des enseignements qui aident à rassembler nos idées sur ce qui a été appris. On trouve les plus importants de ces résumés dans la plaquette « Fondements de la Philosophie Ésotérique » (ed. Adyar, 1982, I.H.H.). La deuxième partie de cette plaquette a pour titre : « Quatre Idées Fondamentales ». C’est une reproduction d’une partie des notes prises par le Commandant Robert Bowen en écoutant ce que H.P.B. disait à un petit groupe d’étudiants au cours des semaines qui ont précédé sa mort. La dernière de ces idées fondamentales est contenue dans le grand axiome hermétique qui, selon le Commandant Bowen, résume réellement et synthétise toutes les autres. Le voici : « A l’Intérieur comme à l’Extérieur; dans ce qui est Grand comme dans ce qui est Petit; en Haut comme en Bas; il n’y a qu’UNE VIE et qu’UNE LOI, et celui qui l’applique est UN… »

Puis l’axiome se poursuit paradoxalement ainsi : « Rien n’est Intérieur, rien n’est Extérieur; rien n’est Grand, rien n’est Petit; rien n’est en Haut, rien n’est en Bas, dans la Divine Économie. »

Les autres idées fondamentales résumées dans cet axiome sont essentiellement :

(a) « L’Unité Fondamentale de tout ce qui existe… » ce qui revient à déclarer que « tout ce qui existe est une seule chose »

(b) « Il n’y a pas de matière morte », chaque atome est vivant, et

(c) L’Homme est le microcosme ». S’il en est ainsi, c’est que toutes les Hiérarchies du Ciel existent en lui.

Les étudiants chevronnés qui vivent depuis de nombreuses années au contact de la Doctrine savent combien ces idées fondamentales apportent de lumière, surtout quand elles sont développées comme dans les notes de Bowen. Ils commencent à savoir à quel point ces mots, qui par essence ne sont en eux-mêmes que des symboles, se relient à une réalité d’importance toujours accrue.

Nous rencontrons bien des fois dans notre étude les mots Intérieur et Extérieur. Ils forment une paire dans toute la série des opposés qui comprend le Réel et l’Irréel, le Non-manifesté et le Manifesté, l’Immortel et le Mortel, le Subjectif et l’Objectif, le Permanent et l’Impermanent, le Noumène et le Phénomène.

Que sont donc l’Intérieur et l’Extérieur, ou le Dedans et le Dehors, comme nous le disons parfois, dans le sens que nous sommes maintenant en train d’essayer de découvrir, et s’il y a un tel sens, quel rapport ont-ils l’un avec l’autre ? Dans la lettre 22 des Lettres des Mahatmas à A.P. Sinnett, on trouve ce qui suit, qui est d’une grande valeur à cause de l’aperçu plein de pénétration qui nous y est donné sur la nature ultime de la matière : « Il y a un moment dans l’existence de toute molécule et de tout atome de matière où, pour une cause ou une autre, la dernière étincelle d’esprit, ou de mouvement, ou de vie (donnez lui le nom que vous voudrez) est retirée, et au même instant avec une vélocité qui surpasse celle d’un éclair de pensée, l’atome, ou la molécule, ou l’agrégat de molécules, est annihilé pour retourner à sa pureté originelle de matière intra-cosmique. Il est attiré vers la source originelle avec la vélocité d’une goutte de vif-argent rejoignant la masse centrale. Matière, force et mouvement forment la trinité de la nature physique objective de même que la triple unité de la matière-esprit forme celle de la nature spirituelle, c’est à dire subjective. Le mouvement est éternel, mais aucun mode de mouvement ne peut se concevoir si ce n’est en relation avec la matière. »

Mis à part tout ce qui est dit d’autre dans cet extrait, y compris un bref aperçu de « Cela » d’où tout vient et où tout retourne, nous voyons dans quel sens le Maître emploie les mots : objectif et subjectif. Notre pensée reçoit une orientation. L’Extérieur ou Dehors est notre monde physique objectif duquel, considérés comme êtres physiques, nous faisons partie. Parce que nous nous identifions totalement, pour la plupart, avec ce « moi » objectif, il devient notre moi lui-même dans notre environnement habituel. Ce monde physique objectif constitue tout le domaine de notre expérience sensorielle. C’est le monde dont nous prenons connaissance au moyen de nos sens, le monde de la couleur, du son, du goût, de l’odorat et du mouvement, c’est à dire de l’activité; des forces physiques et des rapports mutuels, le tout sur le plan matériel. L’Intérieur ou Dedans est le domaine de l’ »esprit » quelque soit le sens que nous donnions à ce mot (mises à part ses acceptions physiques). Le Dedans est donc le vaste monde invisible, dont une grande partie échappe à notre connaissance directe, mais que nous connaissons avec certitude par ses effets. C’est le monde des abstractions, des qualités, qui se manifeste dans notre monde physique par les caractéristiques des choses. Ces qualités pénètrent le cosmos en tant que ce que la Doctrine appelle les Eléments. On trouve leur correspondance dans nos qualités comme celles de la persévérance, la patience, l’affection, les sympathies et les antipathies. Le monde intérieur est aussi celui des émotions, des espoirs, des craintes, des heureuses perspectives ou des pressentiments. C’est aussi le monde des mobiles, de l’ambition, de la voracité, de la rapacité, etc… C’est encore le monde du dévouement, de l’aspiration, de la loyauté et du courage. Le Dedans est le monde de la pensée avec ses divers modes d’analyse et de comparaison; c’est la patrie de l’esthétique, de la perception et du jugement, de la reconnaissance de la vérité et de ce que nous appelons l’expérience religieuse ou mystique et, par conséquent, de la conscience. Ce sont là des activités internes qui s’élèvent des profondeurs de l’intérieur de l’homme. Enfin, dans les replis les plus intimes, réside la Volonté Spirituelle, le Suprême Régent interne, l’arbitre ultime de notre sort personnel.

La littérature théosophique nous apprend qu’aucune de ces qualités ou modes d’activité, intérieures aussi bien qu’extérieures, ne pourrait exister ni sourdre en nous, si elle n’avait pas sa contrepartie dans le tout cosmique dont l’homme ne peut en aucune façon se séparer. C’est là une vérité formidable qui peut prendre de nombreuses années pour être appréciée. Ici, nous ferions bien de nous rappeler les paroles souvent employées par la littérature ésotérique : le cosmos fonctionne du dedans vers le dehors.

C’est donc ce qui est interne, le Dedans, au sens cosmique du mot. C’est particulièrement la zone de l’enseignement théosophique, lequel nous parle de l’activité, dans une zone à plusieurs régions, de la vie qui opère à divers niveaux intérieurs, activité qui se reflète au niveau physique. Ces niveaux sont d’un côté pré-physiques ou pré-matériels sur l’échelle du temps de l’évolution, et de l’autre post-humains. Pour nous, ces niveaux subjectifs sont nécessairement subjectifs. Ce sont, à une extrémité de l’échelle, le domaine des Elémentaux, des Devas, etc…, et des Dhyan Chohans à l’autre extrémité. Les Dhyan Chohans régentent la complexité de l’être et du fonctionnement de la Nature alors que les Elémentaux et les Dévas sont leurs serviteurs, les travailleurs.

La deuxième idée fondamentale contenue dans les notes de Bowen qu’il n’y a pas de matière morte signifie que les éléments constitutifs des divers niveaux de l’être cosmique, quels qu’ils puissent être, sont tous des entités vivantes. Chacune de ces entités, qu’elle se situe très haut dans le plan ou très bas, a ses qualités caractéristiques et sa nature essentielle. Cette nature détermine le rôle qu’elle joue dans ce plan. Toute chose tient un rôle auquel elle est spécialement adaptée. Ce que nous sommes en train de dire ici, c’est que les régions intérieures de l’être, tout comme aussi les régions extérieures, sont non seulement habitées par des êtres vivants mais sont composées de ces êtres vivants, et en ceci se trouve une autre clé importante pour notre compréhension du processus cosmique, particulièrement en ce qui touche ses rapports avec nos activités intérieures. Selon l’enseignement théosophique, toute entité est septuple. Tout être a ses sept principes, que ce soit un système solaire ou un atome. Cela le relie à tout être du cosmos et établit une connexion entre lui et le Dedans et le Dehors de la totalité du cosmos manifesté. Notre être et notre activité extérieurs et intérieurs sont de cette façon reliés aux êtres qui embrassent les niveaux d’où ces qualités caractéristiques et cette activité tirent leur origine. Si nous voyons qu’il en est ainsi, nous comprenons pourquoi le Maître dit dans sa lettre « qu’aucun mode de mouvement ne peut se concevoir si ce n’est en relation avec la matière. » C’est seulement par la matière qu’une chose peut « être », ou être efficiente, mais le mot de matière ne doit pas être pris ici comme signifiant seulement la matière physique. Celui qui étudie la Doctrine aura appris la nature de « l’étoffe primordiale » en partant de laquelle, par différentiation et agrégation, le cosmos en entier est composé, aussi bien pour l’intérieur que pour l’extérieur. C’est le Principe-Substance primordial sous ses deux aspects d’Esprit et de Matière. Ceci est, cependant, un état de choses qui précède la manifestation. Dans la manifestation, l’Esprit ne peut opérer ou se manifester que dans la Matière et par la Matière. Ceci veut dire qu’aucun être, aussi supérieur qu’il soit, ne peut être un « pur » Esprit.

Bien que l’Esprit en soi ne soit « qu’une simple abstraction », comme dit le Maître, nous parlons des esprits en tant qu’entités. Par exemple, nous parlons des Esprits Planétaires et les relions aux Sept Esprits émanés les premiers du Logos, qui ont établi les normes de toutes les qualités spécifiques, de la variété, de la forme caractéristique, de la couleur, et ainsi de suite, pour tout ce qui se trouve dans le cosmos, ou tout au moins dans notre système solaire. On ne trouve rien qui ne participe à leur nature. Tout ce que nous sommes, nous êtres humains, dans notre essence et dans tous les aspects de notre être manifesté, reflète les qualités de ces Grands Esprits ou Grands Etres. Réunis, ils représentent le Macrocosme, comme nous, qui sommes leur reflet en miniature, sommes le Microcosme. Tous les éléments ou principes de notre être dérivent des uns ou des autres, à savoir des Hiérarchies supérieures ou des Elémentaux. Les Elémentaux comprennent les principes internes des atomes de tous les êtres et ils animent aussi les composants vivants de notre corps physique. Notre forme humaine et notre constitution ont pour modèle celles des Dhyan Chohans. Dans ce sens nous sommes faits « à l’image et à la ressemblance de Dieu ». Nous commençons à voir maintenant que notre constitution et l’essence de notre nature sont en vérité complexes, les mondes intérieurs jouant un rôle très important pour faire de nous ce que nous sommes.

Il en va ainsi de notre nature spirituelle, de notre Ego, dont les trois principes correspondent aux trois aspects supérieurs des grands êtres cosmiques. C’est à ces niveaux que nous aussi, en tant qu’individus, sommes des « Esprits » de l’ordre des Dhyan Chohans, là se trouve le siège de notre immortelle nature divine. A mesure que l’homme avance au cours du voyage que l’évolution lui fait faire, en suivant l’arc ascendant, comme on l’appelle, le côté physique objectif ou extérieur de sa nature diminue, alors que le côté subjectif ou intérieur de sa nature grandit; il commence à occuper de plus en plus son attention aux dépens des aspects inférieurs de sa nature. C’est à la lumière de cette expansion d’aperception spirituelle que ses yeux s’ouvrent au fait qu’il n’y a « qu’Une seule Loi Vivante ». La phrase qui vient ensuite dans l’Axiome dit : « celui qui l’applique est UN. » Aux yeux de l’homme qui est maintenant en train de s’éveiller, cela a une signification considérable. Le tableau cependant est encore très complexe. Tous les êtres de la nature sont composites. Leur être est composé d’êtres de rang inférieur. C’est une règle qui s’applique de bout en bout. Cela signifie que même les Dhyan Chohans et les Esprits Planétaires sont composites. Ces grands êtres sont des unités collectives. Ils ont leur correspondant dans le domaine de la nature et dans ce sens, on peut considérer l’humanité comme une entité collective. Cette nature de la constitution de toutes les choses présente un autre aspect, à savoir que ces êtres collectifs, fonctionnant à des niveaux de plus en plus élevés, appliquent la Loi. Ils savent ce que « dieu » a en tête, et à leur niveau d’existence, jouent leur rôle dans l’exécution du plan général, chaque hiérarchie se conformant à la « volonté » de celle qui est au-dessus d’elle. Au niveau le plus haut, bien entendu, il ne reste plus que l’UN, et dans l’UN, la Loi et sa mise en œuvre sont une seule et même chose.

Ceci nous introduit dans un nouveau domaine complet d’exploration qui est défini comme suit dans la deuxième partie de l’Axiome Hermétique : « Dans l’Économie Divine, rien n’est Intérieur, rien n’est Extérieur; rien n’est Grand, rien n’est Petit; rien n’est en Haut, rien n’est en Bas. » Ceci semble contredire la première partie de l’Axiome qui nous montre l’Intérieur et l’Extérieur, le Grand et le Petit et le Dessus et le Dessous comme des aspects de l’être. La deuxième moitié de l’Axiome nous présente les aspects les plus difficiles de la doctrine théosophique. On peut cependant déclarer, en première approximation, par exemple que dans les mondes intérieurs le temps et l’espace n’existent pas, ou que l’espace subjectif est dépourvu de dimensions.

Nous sommes presque totalement conditionnés pour penser aux « choses » en fonction du temps, de la grandeur et de l’intensité. Si nous voulons, cependant, pénétrer vraiment la nature du domaine spirituel intérieur, il nous faut, d’une façon ou d’une autre, changer complètement l’orientation de notre pensée, de notre point de vue. Nous devons abandonner un grand nombre de concepts que nous avons jusqu’à présent employés pour comprendre la nature du cosmos. H.P.B. nomme ce processus de fabrication des concepts, la fabrication des images et elle dit que nos images doivent changer continuellement. Il semble qu’à la fin nous devions les abandonner complètement. Nous devons trouver une autre façon de faire. La dernière partie de l’Axiome Hermétique est peut-être susceptible d’être comprise grâce à la notion de potentiel qui, en tant qu’abstraction, n’exige aucun espace ni objectif ni subjectif. L’idée de potentiel est, à l’évidence,  dépourvue de dimensions. Nous en étant saisis, nous pouvons l’appliquer à des cas particuliers. Nous pouvons y penser en fonction des caractéristiques des êtres que comprend le cosmos. Là encore, ces caractéristiques peuvent être considérées comme des abstractions. C’est de cette façon qu’on peut y penser comme hors du temps et des dimensions, et présentes partout. De cette façon, elles sont non seulement omniprésentes en termes de lieu, où que nous soyons dans le cosmos, mais elles sont aussi omniprésentes en termes de temps. Elles ne cessent jamais d’être. Elles n’ont aucune grandeur. Ceci nous donne la clé de l’affirmation que rien n’est grand, rien n’est petit. Si l’espace est dépourvu de dimensions, rien ne peut être éloigné d’aucune autre « chose ». Il ne peut pas y avoir de distinction entre l’Intérieur et l’Extérieur, non plus qu’en matière de classement il ne peut y avoir de Supérieur ni d’Inférieur, non seulement quand il s’agit de l’altitude, mais aussi quand il s’agit, par exemple, d’apprécier le degré d’excellence. C’est finalement la totalité de ces abstractions qui constitue l’unité de l’existence non manifestée. Toute chose, cependant, s’y trouve contenue. C’est l’état subjectif ultime. C’est l’essence même de l’Esprit et c’est aussi la Divine Économie dans le centre le plus retiré. C’est le Centre, la Source et l’Origine de toute chose, le point à l’intérieur du Cercle, le Germe. C’est cela dont on prend connaissance par la méditation, par la contemplation la plus profonde.

Toute cette spéculation et cette possible vue intuitive ont-elles une quelconque application pratique ? Nous aident-elles à accomplir le voyage de notre vie ? Pour un grand nombre, elles n’auront aucun sens, mais pour certains elles deviendront une lumière qui les guidera. H.P.B. en a parlé comme d’un phare. Ainsi éclairé, l’homme arrive à prendre conscience du potentiel qui agit en lui à l’état latent. Il voit aussi en partie quelle est sa responsabilité. Il doit nécessairement jouer un rôle en tant que membre constituant de cette unité composite qu’est la fraternité des hommes. Il en vient à se voir comme une partie du processus cosmique de l’évolution et, en tant que partie consciente, il ne peut pas se dérober à l’accomplissement de sa destinée qui consiste à y tenir le rôle qui lui revient. Pour le faire efficacement, il lui faut croître dans toutes les dimensions de son être, mais il doit croitre particulièrement en savoir et en sagesse. Il recherche, trouve et apprécie les livres qui le guident. Un de ces livres, mentionné par H.P.B. est, en dehors de nos grands classiques, La Lumière sur le Sentier, où l’on trouve l’instruction suivante :

« 17. Cherche la Voie

18. Cherche la Voie en te retirant à l’intérieur

19. Cherche la Voie en avançant hardiment au dehors. »

Nous savons maintenant que « l’intérieur » est notre nature intérieure subjective, le domaine de la conscience et de la volonté pures et libres. Le « dehors » est le domaine de l’existence conditionnée, qui peut être notre monde psychosensoriel. Tout ceci doit finalement être rangé sous la domination du souverain intérieur : la Volonté spirituelle.

Geoffrey FARTHING

ex-Secrétaire Général de la S.T. en Angleterre

(The Theosophist – Février 1988)


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