L’image du ciel sur la terre grecque. Un entretien avec Jean Richer


12 Oct 2010

(Revue Aurores. No 42. Avril 1984)

Dans une deuxième édition de la «Géographie sacrée du monde grec» Jean Richer poursuit sa «longue méditation sur les formes de la religion et de l’art de la Grèce antique». Il montre, dans une nouvelle préface, que le système de correspondances symboliques qu’il a reconstitué a pu être introduit en Grèce en même temps que l’alphabet phénicien. Cette nouvelle édition est augmentée d’une quarantaine de pages témoignant de recherches complémentaires qui viennent enrichir les découvertes précédentes et renforcer les hypothèses, avancées. C’est le cas, par exemple, pour ce qui concerne l’étude symbolique du décor du temple d’Athéna à Assos, en Troade. Nous avons posé à Jean Richer, ce «chercheur de causes» infatigable, quelques questions sur ce monde passionnant qu’il sait si bien faire renaître.

Aurores : La géographie sacrée du monde grec telle que vous la décrivez, c’est-à-dire comme un système de projection zodiacale, aurait remplacé à un moment donné, vers -800, dites-vous, un autre système, plus simple, de coordonnées reposant sur les quatre saisons et les quatre directions de l’espace.

Voyez-vous une transition logique de ce système à l’autre et connaissez-vous d’autres exemples de système de projection zodiacale plus ancien ?

Jean Richer : Le passage d’un système à l’autre est lié à l’histoire du calendrier et à celle du zodiaque. Dans des pays comme ceux de la Méditerranée orientale ou du Proche Orient, le régime climatique incite à employer un calendrier à deux saisons (saison froide et saison chaude ou saison des pluies et saison sèche). A Babylone, on célébrait deux fois le début de l’an, à l’équinoxe de printemps et à l’équinoxe d’automne.

L’emploi d’une année à deux saisons conduit ensuite à diviser l’année en quatre et en huit. D’autre part, si on étudie le calendrier agricole décrit par Hésiode dans les Travaux et les Jours, on voit qu’il repose sur l’observation du lever héliaque ou du coucher des constellations (les Pléiades, Orion) et des étoiles de première grandeur: Aldébaran, Sirius, Spica. Au reste, comme l’a montré Martin P. Nilsson, l’année peut avoir un nombre quelconque de mois. Chaque cité grecque avait son propre calendrier, si bien qu’il fallait envoyer des messagers dans tout le pays et longtemps à l’avance, pour organiser les assemblées de Delphes ou d’Olympie.

Dans le zodiaque grec, tel que je l’ai reconstitué, les symboles de certains signes sont d’origine égyptienne, les autres proviennent de Mésopotamie, ils semblent avoir joué le rôle de relais d’une part Ourartou, d’autre part la Phénicie. Dans l’état actuel de mes recherches, un point de départ est représenté par Toushpa, sur le lac de Van, ancienne capitale d’Ourartou, qui est sur le parallèle de Sardes et de Delphes. On a trouvé en Ourartou de grands chaudrons ornés de têtes de dragons et des objets identiques ont été mis au jour d’une part à Samos, d’autre part à Olympie (et même à Préneste, an Italie). Il s’agit très probablement d’objets cultuels à signification zodiacale: le dragon est le gardien du nord et du solstice d’hiver. Les sirènes, qui se retrouvent aussi dans les trois endroits cités ont la même signification. D’autres chaudrons analogues, décorés de têtes de taureaux, renvoient à l’équinoxe de printemps. En Mésopotamie, le système de projection selon les grandes directions de l’espace a joué un rôle important dans la construction des villes (Ninive ou Babylone par exemple). Je n’ai pas l’impression qu’il ait été appliqué au pays considéré dans son ensemble. En Egypte, la configuration du pays ne se prêtait pas à un système de projection zodiacale, mais la division du pays en nomes est associée à l’ordre du ciel. Les douze tribus d’Israël sont en relation symbolique avec le zodiaque, sans qu’on puisse à ce propos parler de projection zodiacale rigoureuse. L’exemple, finalement, est peut-être venu de l’Occident car, sans tomber dans le «pan-celtisme», on ne peut esquiver le problème des alignements mégalithiques et il est clair que Carnac correspond au point vernal par rapport à l’omphalos des Gaules.

A.: Vous montrez que la relation entre telle ville, telle région était fixée définitivement à telle partie du ciel, telle région du zodiaque. Quelles étaient alors les données permettant d’établir cette relation et quel était le rôle du soleil dans ce système ?

J. R.: Le système, avec pour grands centres Sardes, Délos et Delphes, que j’ai décrit en détail, semble remonter au huitième siècle avant notre ère. Il est probable que pour orienter les grands sanctuaires on a tendu la corde comme on le faisait en Egypte pour s’orienter par rapport à un lever héliaque, à une certaine époque de l’an. Ainsi une ville ou un temple se trouvait mis en relation avec une région déterminée du ciel. Mais il faut, dans chaque cas, rechercher l’état ancien du ciel, ce qui est travail d’astronome, et il y a en général beaucoup d’inconnues…

Pour les Anciens, d’ailleurs, les constellations circumzodiacales avaient autant d’importance que celles qui sont exactement situées sur l’écliptique. On possède une table calendaire du IVe siècle, trouvée à Milet, qui donne les levers et couchers d’étoiles remarquables pour 18 jours du Verseau sur trente. (Les autres jours, où on ne note rien de ce genre, sont marqués par un simple point). Les signes du zodiaque, vous le savez, correspondent aux positions successives du soleil sur l’écliptique.

A. : Quel était, d’après vous, le but essentiel de cette mise en place sur la terre, c’est-à-dire dans la vie sociale et de sa relation avec le cosmos symbolisé ici par les signes zodiacaux et les constellations ?

J. R.: L’idée fondamentale était de faire de la terre une image du Ciel, comme un être vivant en harmonie avec un autre être vivant. Autrement dit, à l’arrière-plan de cet immense effort d’unification de l’univers, se situe un panvitalisme, qui trouvera son expression philosophique dans l’admirable Epinomis (dont l’attribution à Platon n’est plus contestée.) Et c’est pourquoi l’art grec, comme je me suis efforcé de l’établir, nous propose, pour l’essentiel, tout un ensemble de symboles cosmiques ou de scènes symboliques à signification astrale.

A.: Par quels moyens avez-vous pu déterminer les axes des grandes roues zodiacales ?

J. R.: Ainsi que je l’explique dans la préface, je suis parti de considérations naïves et simples: Pourquoi, lorsqu’on arrive à Delphes, venant d’Athènes, trouve-t-on d’abord à gauche, en contre-bas de la route, au lieu dit «Marmaria», une série de temples d’Athéna ? Pourquoi a-t-on construit le temple de Bassée si haut en altitude et pourquoi son entrée est-elle tournée vers le nord-est ?

J’ai d’abord déterminé les grandes loxodromies, ou les grands alignements, après l’intuition fondamentale (rapportée dans Delphes, Délos et Cumes).

J’ai ensuite attendu deux ans avant de considérer qu’il s’agissait bien d’une projection du zodiaque. Et, alors j’ai compris que les temples d’Athéna de Delphes désignaient le signe de la Vierge, que le temple de Bassée était tourné vers Delphes et correspondait au signe du Cheval ou Gémeaux. Les symboles monétaires m’ont apporté des séries de confirmations.

A.: Après avoir déchiffré les symboles zodiacaux et calendaires, vous avez mis au point une méthode de lecture cohérente, tant symbolique que religieuse, des représentations figurant sur les monuments anciens, les objets usuels et les monnaies. Pourtant, à votre grande surprise, aucun archéologue ou historien des religions n’en a tiré profit, alors que le matériel apporté par cette recherche permet, par exemple, de reconstituer des monuments anciens incomplets. Avez-vous quelque explication pouvant justifier de cette attitude ?

J. R.: Naturellement, il faudrait interroger les archéologues et autres antiquaires sur les raisons de leur excessive «prudence» (où je vois surtout une peur de se «compromettre…»)

Il y a eu, néanmoins, parmi les spécialistes de l’Antiquité, deux exceptions notables et que je tiens à saluer: celle du doyen Marcel Durry qui dans le Bulletin critique du livre français a souligné l’originalité et l’intérêt de ma méthode, et celle de Gabriel Germain qui, dans la Revue des études grecques en 1968, a consacré au livre un long compte rendu critique où il s’efforçait d’être objectif et de dégager la «part de vérité» dans ce que je propose.

Comme vous le rappelez, j’ai donné en 1970 dans Delphes, Délos et Cumes un certain nombre d’exemples de reconstitution du décor de monuments à partir des éléments connus et dans la nouvelle édition de la Géographie sacrée du monde grec je propose une restitution du décor du temple d’Assos en Troade. Je crois que les archéologues sont avant tout victimes du type de formation qu’ils reçoivent: on leur enseigne qu’ils doivent se borner à une description des objets aussi précise, détaillée et exacte que possible, et se garder de toute interprétation. Si bien qu’ils en restent toujours au stade de la description.

A. : C’est en traçant, sur une carte de la Grèce, une ligne reliant Delphes à Athènes, que vous avez eu la surprise de voir qu’elle rejoignait Délos dans son prolongement. Cette première découverte donnait le point de départ à toute une série de constatations et de questions. Néanmoins, en dehors des grands alignements remarquables, bien des tracés secondaires paraissent inexplicables aux profanes que nous sommes.Procèdent-ils d’une théorie éprouvée ?

J. R.: Comme certains ont cru devoir me le rappeler, les Anciens ne possédaient évidemment pas des cartes géographiques comparables aux nôtres. Mais ils disposaient sans doute de moyens de connaissance que nous avons perdus.

Ils établissaient leurs loxodromies, principalement à partir de feux allumés sur les lieux élevés. Par ailleurs, l’existence du grand parallèle des Heraia: Olympie, Heraion d’Argos, Samos, permet de supposer que le problème des alignements en latitude a été résolu beaucoup plus tôt qu’on ne le dit en général. Très souvent, on observe l’existence d’une sorte de faisceau de lignes avec de proches parallèles. C’est ainsi que le méridien de Delphes ne se confond pas exactement avec celui de l’Olympe. Je pense aussi que la perception intuitive a joué un rôle: tout se passe comme si certains «voyants» avaient possédé une vision panoramique des sites, qu’ils traduisaient ensuite sur le terrain. J’ajoute que j’ai personnellement visité la plupart des sites dont je parle et procédé à de nombreuses mesures angulaires. Pour la plupart des temples, d’ailleurs, on dispose de plans orientés, qui permettent de les situer dans un ensemble plus vaste.

A.: Votre intuition vous a servi, dans un premier temps, de guide. Aujourd’hui, après trente ans de recherche, vous dégagez les lignes cohérentes d’une structure riche en significations. Chaque nouvelle découverte y trouve sa place. Pour nous en informer, vous publierez bientôt de nouveaux ouvrages. Pouvez-vous nous en faire brièvement la présentation ?

J. R.: Le volume qui va paraître prochainement est intitulé Iconographie et tradition, avec en sous-titre: «Symboles cosmiques dans l’art chrétien». J’y étudie la survivance et l’emploi systématique dans l’art chrétien de symboles cosmiques d’origine antique, ainsi qu’un certain nombre de représentations calendaires et de personnages à têtes d’animaux.

Je termine une Géographie sacrée du monde romain, qui doit prendre place entre Géographie sacrée du monde grec et Iconologie et tradition, l’ensemble constituant une sorte de triptyque.

Dans mes dossiers figure la matière de trois autres volumes, l’un qui pourrait s’intituler Monuments constellés, un autre sur la Symbolique funéraire en Grèce et à Rome, un livre enfin sur la Symbolique des vases grecs. J’espère pouvoir publier au moins une partie de cet ensemble.

Je conclurai par une remarque: je ne pourrai jamais exploiter qu’une infime fraction des matériaux qui prouvent le bien-fondé de mes théories. Il existe, dans tous les musées du monde, des milliers d’objets grecs ou romains conçus ou décorés selon les principes de complémentarité ou d’opposition des signes zodiacaux, ou bien en relation avec la géographie sacrée. La raison principale pour laquelle on ne s’en est pas rendu compte plutôt est que, pour un même signe zodiacal, il existe trois, quatre ou dix symboles différents. Une heure passée dans un grand musée m’apporte ainsi, tantôt dix, tantôt vingt illustrations nouvelles.

A.: Une dernière question sur l’astrologie, puisque nous abordons ce thème dans ces mêmes pages: a-t-il existé, dans l’Antiquité, une astrologie comportant l’établissement d’horoscopes individuels ?

J. R. : Il semble que, dans les civilisations antiques, seul ait prévalu l’horoscope du souverain, car celui-ci était à la fois le garant et le responsable de la bonne harmonie entre le ciel et le pays qu’il gouvernait.

Je crois que, dans l’oracle de Delphes, l’astrologie a joué un grand rôle. J’en donne des preuves liées à la «géographie sacrée». Il apparaît, en effet, que les oracles concernant la colonisation visaient à établir des liens étroits entre des lieux homologues ou bien complémentaires. D’autre part, les animaux-guides indiqués dans de tels oracles renvoient toujours à des signes zodiacaux, si bien qu’il s’agit d’astrologie mondiale.

La transition des oracles concernant des cités ou des souverains à des oracles visant de simples citoyens correspond à la dernière époque de l’oracle delphique et à sa décadence, juste avant qu’il ne se taise. L’astrologie généthliaque dérive, pour l’essentiel, de la Tetrabible de Claude Ptolémée, grec d’Egypte du IIe siècle de notre ère. Au reste, l’ouvrage de A. Bouché Leclerq intitulé L’Astrologie grecque (1899) concerne, en réalité, l’astrologie à l’époque hellénistique et romaine.

La civilisation romaine est imprégnée de croyances astrologiques, en dépit des édits successifs éloignant de Rome les «Chaldéens» et autres «mathématiciens». Il faut lire, dans ce domaine, les indispensables travaux de Franz Cumont et aussi C.F.H. Crames, Astrology in Roman Laws and politics (Philadelphie, 1954). Les empereurs eux-mêmes se conformaient aux indications des astrologues, ce qui les conduisit à commettre bien des crimes inutiles. Au témoignage de Dion Cassius (57, 19), Tibère faisait mettre à mort tous les hommes marqués pour de hautes destinées. Vespasien mêle l’odieux au ridicule en s’efforçant de supprimer son successeur ! Et, ce qui est moins triste, mais retient cependant l’attention, Septime-Sévère, après la mort de sa première femme, rechercha en mariage la syrienne Julia, parce que sa géniture indiquait qu’elle épouserait un roi.

Jean Richer