Émile Gillabert : L’Évangile selon Thomas et les Évangiles Canoniques


30 Dec 2014

(Revue Question De. No 53. Juillet-Août-Septembre 1983)

Dans l’Évangile selon Thomas, Jésus vient nous rendre les clés de la gnose occultée

1 Jésus a dit
2 Les pharisiens et les scribes
3 ont pris les clefs de la gnose
4 et ils les ont cachées.
5 Ils ne sont pas entrés,
6 et ceux qui voulaient entrer,
7 ils ne les ont pas laissés faire.
8 Mais vous, soyez prudents comme les
9 serpents et purs comme les colombes.
(log. 39)

La gnose serait-elle donc un monde fermé pour qu’il soit nécessaire d’en avoir les clés si nous voulons y avoir accès ? Pourtant, nous dit-on par ailleurs, la gnose est éternelle. Des rishis (libérés-vivants) l’enseignaient déjà à l’aube de l’histoire. Les peuples, dits primitifs, avaient leurs initiés qui détenaient les secrets de la gnose. Celle-ci était transmise par des maîtres dans des traditions comme l’hindouisme, le bouddhisme… Des êtres raris­simes comme le Bouddha, Jésus, l’ont incarnée dans sa réalité la plus pure. Les disciples arrivent et les interpré­tations commencent. L’enseignement perd alors peu à peu de son originalité et de sa pureté. De loin en loin, de nouveaux maîtres surgissent, comme Hui-neng, comme Ramana Maharshi, comme Nisargadatta ; ils permettent à ceux qui en sont aptes de vérifier que la gnose est éter­nelle, fondamentalement la même, quels que soient le lieu et l’époque qui nous l’ont transmise.

Du reste, une même racine indo-européenne sert à la dési­gner. Le terme sanscrit gnana (ou jnana) correspond à la fois à gnose et connaissance. Le gnani (jnani) est le connaisseur ou le gnostique.

LA GNOSE, MALGRÉ SON UNIVERSALITÉ, RESTE L’APANAGE DU PETIT NOMBRE

La gnose est une connaissance par participation, par identification. Elle demande au disciple de se modeler sur le maître pour découvrir à son tour le maître intérieur. La tâche est difficile et très rares sont ceux qui réalisent leur ultime Réalité. Ce qui fait que la gnose, malgré son universalité, reste l’apanage du petit nombre.

La libération de l’homme grâce à la connaissance par identification, tel est le trait essentiel de l’Évangile selon Thomas. Cette libération est conçue comme un éveil tandis que dans les évangiles canoniques elle devient la résurrection au sens de réanimation d’un cadavre ; elle est intérieure et individuelle et non régénération collec­tive de notre être pécheur par un sang rédempteur ; elle est prise de conscience que notre Être véritable est éternel alors que notre être psycho-somatique est mortel ; elle est invitation à faire le deux Un, et non dualité cultivée et entretenue dans le temps et pour l’éternité du Créateur et de la créature ; elle dénonce le caractère illusoire, voire mensonger, du temps et de l’espace, récusant ainsi la conception du salut dans le devenir historique.

En passant de l’Évangile selon Thomas aux évangiles canoniques, on mesure l’ampleur du phénomène d’entropie, d’une part par le glissement de l’ésotérisme vers l’exotérisme, d’autre part par la multiplication d’éléments secondaires et par l’accent mis sur des aspects particu­liers au détriment de l’essentiel.

Rien d’étonnant à cela. Le texte du nouvel Évangile, caché presque aussitôt que divulgué, et découvert depuis quel­ques décennies seulement, a échappé à la dégradation. Il est en quelque sorte l’étalon-or qui permet de voir à quel point les évangiles canoniques se sont éloignés de la source au cours de leurs rédactions successives pour aboutir vers le milieu du IIe siècle à la version officielle que nous connaissons.

Certains historiens et exégètes ont voulu voir dans le nouvel Évangile une sorte de sous-produit des synop­tiques et de Jean, né, suivant l’expression de l’abbé Jacques E. Ménard, « dans des milieux marginaux de la Grande Église ». Alors, on en reste aux vieux schémas périmés ; on rabaisse un message d’une portée universelle au niveau de celui d’une secte judéo-chrétienne, encratique et marginale.

LE NOUVEL ÉVANGILE ENSEVELI SOUS DES MORCEAUX DE GLOSES…

C’est ainsi que, sous la plume de M. Ménard, qui a la haute main sur l’édition française de la collection complète des textes de Nag Hammadi, le nouvel Évangile est littéralement vidé de sa substance ésotérique, disséqué, analysé, répertorié, classé, bref enterré une seconde fois non pour le soustraire à un adversaire qui incarne la force et le droit mais pour le faire dispa­raître sous des monceaux de gloses. Qu’on en juge par ces quelques lignes de M. Ménard : « L’auteur de l’Évangile selon Thomas semble s’être servi de sources judéo-chrétiennes. Il croit, par exemple, que c’est Jacques le Juste, le premier évêque de Jérusalem, le chef du judéo-christianisme primitif, et non Simon Pierre, qui sera le plus grand parmi les chrétiens après la mort de Jésus (logion 12) ; que c’est le Sabbat, et non le dimanche, qui doit être observé (logion 27) ; et que les pharisiens ont reçu les clés du savoir (= gnose) (logion 39). De telles idées avaient particulièrement cours dans les milieux de la chrétienté syriaque sub-apostolique », etc. etc. (L’Évangile selon Thomas, page 68, in « Histoire et Archéologie »,n° 70, février 1983)

Par exemple, bien qu’il soit une succession de dits de Jésus sans aucun commentaire, l’Évangile nous est pré­senté par M. Ménard comme étant l’œuvre d’un compilateur qui s’est servi de sources judéo-chrétiennes. En­suite, le sens profond du logion 12 est complètement dénaturé. Les disciples, inquiets du départ prochain de leur Maître, disent à Jésus : « Nous savons que tu nous quittes : qui se fera grand sur nous ? » Jésus leur dit : « Au point où vous en serez, vous irez vers Jacques le juste : ce qui est du ciel et de la terre lui revient. » La remarque de Jésus doit être comprise dans le contexte de ses relations avec les disciples.

Or, dans l’Évangile selon Thomas, plus encore que dans les évangiles canoniques, mis à part certains passages de Jean, la différence de niveau entre le maître et les dis­ciples, à part quelques rares exceptions, est telle que les échanges laissent apparaître la plupart du temps un dialogue de sourds. Le langage ésotérique de Jésus n’est pas compris par ceux qui sont fermés à la gnose.

LE VRAI SABBAT REQUIERT L’ABANDON DE L’IGNORANCE AU PROFIT DE LA RÉVÉLATION DU PÈRE PAR LE FILS

Autrement dit, il n’y a pas de communication réelle entre celui qui est au plan pneumatique et ceux qui restent au plan psychique ou exotérique. Ces derniers n’arrivent pas à transcender le dualisme bien-mal, terre-ciel, etc.

Ils font partie de la catégorie de Jacques le juste. Or qui se ressemble s’assemble. Jésus répond à la demande des disciples en tenant compte de leur niveau de conscience. Comme en témoignent les admonestations de Jésus dans les évangiles canoniques, suivies du triple reniement, Simon Pierre est encore plus fermé que Jac­ques à la gnose. Son intervention dans l’Évangile selon Thomas (log. 114) le confirme lorsqu’il s’en prend à Marie ; en outre, une scène semblable est relatée dans l’Évangile de Marie.

Les paroles qu’on fait dire à Jésus : « Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon église » sont considérées par les exégètes de l’École Biblique de Jérusalem comme un ajout au niveau de l’ultime Rédacteur matthéen. (Mt 16.17-19). Remarquons que cette addition précède de peu la répartie cinglante de Jésus à Pierre : « Passe derrière moi, Satan. » (Mt 16.23). Si l’on ajoute à ce sombre tableau l’humiliation qu’il eut à subir de la part de Paul et le rôle tout à fait secondaire qu’il joue dans toute la première moitié des Actes des Apôtres où Paul est présenté comme étant le chef, on voit mal comment Simon Pierre peut être, pour reprendre l’expression de M. Ménard, « le plus grand parmi les chrétiens après la mort de Jésus ».

Lorsque M. Ménard, à propos du logion 27, fait remar­quer que, selon l’Évangile, « c’est le Sabbat et non le dimanche qui doit être observé » il dénature le sens profond de la Parole. Jésus dit : « Si vous ne jeûnez pas au monde, vous ne trouverez pas le Royaume ; si vous ne faites pas du sabbat le sabbat, vous ne verrez pas le Père. » Jésus veut dire simplement que le vrai sabbat ne demande pas de satisfaire à des prescriptions légales, mais qu’il requiert l’abandon de l’ignorance au profit de la révélation du Père par le Fils : « Nul ne va au Père que par moi. Si vous me connaissez, vous connaî­trez aussi mon Père » (Jn 14.6-7). Connaître le Fils, c’est faire les œuvres du Fils (Jn 14.12), c’est voir le Père (Jn 6.46). Que le sabbat ne soit pas encore le dimanche, témoigne simplement de l’ancienneté de l’Évangile selon Thomas par rapport aux évangiles canoniques, de même que l’épisode où il est question de Jacques le juste.

INCONSÉQUENCE ET LÉGÈRETÉ

Ce qui néanmoins paraît le plus étrange, c’est la façon dont M. Ménard lit le logion 39. Sous sa plume, on découvre avec ahurissement « que les pharisiens ont reçu les clés du « savoir » (= gnose) ». Que la gnose soit assimilée à un savoir alors qu’elle est tout le contraire, passe encore, mais que les pharisiens aient reçu les clés, c’est un comble ! Dans le nouvel Évangile, comme dans Luc (11.52-54), loin de recevoir les clés, les pharisiens les ont prises indûment, les ont cachées et ne laissent pas entrer ceux qui veulent. Il y a tout de même inconsé­quence et légèreté à parler de la découverte de Nag Hammadi comme d’un événement capital dans la connais­sance de la gnose et ensuite à rabaisser systématiquement la portée des textes pour le faire entrer dans le canevas des hérésiologues.

Un examen impartial par un esprit critique qui a un peu de sens ésotérique révèle que l’Évangile selon Thomas est réellement la source à laquelle ont puisé les rédac­teurs des évangiles canoniques, du moins pour les logia qui sont communs, bien que jamais tout à fait semblables, soit environ 60 sur 114. Les autres logia, dont le caractère ésotérique est le plus marqué, ont été écartés par une censure opposée à la gnose. Car, ne l’oublions pas, l’église apostolique s’est officiellement démarquée de la gnose. Le parti judéo-chrétien, avec Saint Irénée dans la seconde moitié du IIe siècle, ayant à sa tête Jacques le juste, et le parti paulinien devaient trouver un compromis marqué par l’accession de Pierre à la tête de l’Église de Rome avant d’adopter une catéchèse où serait sauvegardé l’es­sentiel des exigences des « circoncis » et des « incircon­cis ». Didyme Judas Thomas, le disciple qui, selon l’inci­pit de notre Évangile, transcrit les paroles de Jésus, est nommé simplement Thomas lorsque Jésus lui dit : « Ne m’appelle pas ton Maître, car tu as bu, tu t’es enivré à la source bouillonnante que moi, j’ai mesuré » (logion 13). C’est lui, Thomas, le jumeau de Jésus (Didyme veut dire jumeau), son alter ego, celui qui recueille le mes­sage, qui va désormais porter le message, le transmettre.

JÉSUS ENSEIGNE QUE LE SALUT EST DANS UN PRÉSENT LIBÉRATEUR

Ceux qui sont allés « vers Jacques le juste » feront de lui, Judas-Thomas, deux personnages, Judas qui trahit et non qui transmet — or, le sens premier du terme grec correspondant est bien transmettre, livrer —, et Thomas l’incrédule parce qu’il ne veut pas croire à l’hallucination collective de l’apparition. De fait, Jésus n’est pas identifié à son enveloppe corporelle. Il est au-dessus, au-delà d’elle. N’a-t-il pas dit : « Les vivants ne meurent pas » ? Thomas le comprend, c’est pourquoi il ne croit pas à la réanimation de ce « corps ». Il est le premier avec Jésus à avoir une vue gnostique de la résurrection. Il prend la suite chronologique de Jésus, ayant avec lui quelques femmes que le Maître a reconnues comme étant « initiées » : Salomé, à qui Jésus dit : « Quand le disciple est désert, il est rempli de lumière » (log. 61), Mariam, dont Jésus fait un « esprit vivant » (log. 114)…

C’est le contexte eschatologique qui a cimenté l’accord entre judéo-chrétiens et pauliniens. Comme l’attestent les évangiles canoniques et les épîtres de Paul, une véritable psychose de la fin du monde régnait alors qui se tradui­sait par une projection intense vers des événements à venir. Cette attente orientait le passé vers le futur et le Messie devait se solidariser avec les prophètes. Mais Jésus n’hésite pas à dérouter ses disciples chaque fois qu’ils font allusion au retour du Messie triomphant qui devait revenir pour juger les vivants et les morts. Il se désolidarise fermement de cette attente paralysante pour enseigner que le salut est dans un présent libérateur : « Le Royaume, il est le dedans et il est le dehors de vous » (log. 3) ; « Ce que vous attendez est venu » (log. 51) ; « Le royaume du Père s’étend sur la terre et les hommes ne le voient pas » (log. 113) .

Deux conceptions inconciliables du salut : d’un côté la réalisation par la gnose qui permet de transcender le temps et l’espace, de l’autre, une orientation vers le futur commandée par le passé.

L’incompréhension dont est l’objet Jésus de la part de la plupart de ses disciples, nous la retrouvons chez Simon le Mage qui se heurte à Pierre, chez Hyménée et Philète qui ont sur la résurrection des vues opposées à Paul, chez l’auteur du Traité de la Résurrection (autre récit de Nag Hammadi), qui est en bute à l’opposition des premiers chrétiens.

Jusqu’ici, ce sont pour ainsi dire des individualités qui se font face, comme en témoigne leur langage de sourds. Ensuite, la jeune église précise sa doctrine, se donne un passé et se projette dans le temps, tout en prenant posi­tion contre les gnostiques.

LES RÉDACTEURS TRAVAILLAIENT DE SECONDE MAIN COMME L’AVOUE LUC AU DÉBUT DE SON ÉVANGILE

Avec Saint Irénée, surnommé le Père de la doctrine catho­lique, les grandes lignes de contact contre les gnostiques sont tracées dans son livre Adversus Haeres pendant que sont fixés les canons des évangiles. Jusque là, c’est-à-dire jusqu’au dernier quart du IIe siècle, les textes ont été exposés à de multiples périls : erreurs ou zèle des copistes, remaniement des harmonisateurs, interpréta­tions des exégètes, etc. Au fur et à mesure que la caté­chèse évoluait, les couches rédactionnelles se multi­pliaient. Il ne faut pas oublier que les rédacteurs travaillaient de seconde main comme l’avoue Luc au début de son évangile. De même dans Jean (19.35), nous apprenons que l’auteur de l’évangile n’est pas le témoin direct. Les ajouts au texte original sont souvent manifestes comme aussi les remaniements, les interpolations, les harmonisations.

UNE CENSURE OUI S’EXERCE CONTRE TOUT CE QUI A UNE COLORATION GNOSTIQUE

Cependant, à ces malversations, il faut ajouter les méfaits d’une censure qui s’exerce contre tout ce qui a une coloration gnostique trop marquée et qui fait la chasse aux évangiles apocryphes. Alors qu’il existe de très nombreuses versions grecques des évangiles cano­niques (plus de 4000), nous ne connaissons que par des citations l’Évangile des Hébreux, l’Évangile des Ebio­nistes appelé par Origène l’Évangile des Douze, l’Évangile de Marcion. Il a fallu la découverte de Nag Hammadi pour retrouver l’Évangile selon Thomas qu’on croyait perdu à tout jamais. C’est aussi grâce à cette découverte que nous disposons de l’Évangile de Vérité, de l’Évangile de Philippe… De même, les Exégèses des Paroles du Sei­gneur de Papias ont disparu. Pourtant Papias s’était informé, aux dire d’Eusèbe, auprès de ceux qui avaient fréquenté les Apôtres. Au IIIe siècle, Clément d’Alexandrie (Strom. IV, 6) se plaint du traitement que les copistes et les correcteurs font subir aux textes sacrés. Origène (P.G., XIII, 1293) écrit : « Présentement, il est manifeste que les écarts des copistes sont importants, tant par la nonchalance de certains scribes que par l’audace perverse de divers correcteurs et par des additions ou suppres­sions arbitraires. » Nous sommes encore mieux rensei­gnés par Saint Jérôme. Le pape Damase le charge, au début du IVe siècle, d’établir à partir du texte grec une traduction latine des textes sacrés. Or il se plaint, dans ses prologues aux livres saints, que les Écritures aient été falsifiées et signale comme première pierre d’achoppe­ment la pratique des harmonisations : « Sur un même sujet, un évangile est plus long ; l’autre, jugé trop court, a subi des additions. Ou bien encore, quand le sens est le même, mais différente l’expression, telle personne, lisant tout d’abord l’un des quatre évangiles, a jugé bon de corriger tous les autres d’après celui-ci. Il en résulte que chez nous tout est mélangé ; qu’il y a chez Marc bien du Luc et du Matthieu ; chez Matthieu bien du Luc et du Jean et ainsi de suite (préface des quatre évangiles, P.L., XXIX, 526-527, cité par Louis Rougier, in La Genèse des Dogmes chrétiens, 1972, Albin Michel). Le travail considérable des professeurs de l’École Biblique de Jéru­salem a été justement, dans leur synopse, de distinguer les diverses couches rédactionnelles et de remonter, lors­que faire se peut, au texte primitif composé de dits de Jésus. L’un d’eux, M. Boismard, va jusqu’à écrire : « Il semble… qu’il (l’Évangile selon Thomas) nous permette d’atteindre une forme de la tradition évangélique anté­rieure à la rédaction des évangiles canoniques. Son témoi­gnage serait alors très important pour reconstituer l’histoire de la transmission des paroles du Christ (Syn. des 4 év. T.I p. XI). Cette dernière phrase peut et doit être écrite au présent. Il reste que ni M. Doresse, ni M. Puech, ni surtout M. Ménard n’ont laissé entrevoir l’importance de la brèche que représentait cette décou­verte pour le retour à la source des paroles de Jésus. Car c’est de cela qu’il s’agit, bien plus que de l’histoire de la transmission.

LE PNEUMATIQUE RECONNAÎT CE QU’IL ÉTAIT AVANT SON CONDITIONNEMENT

Du reste, l’histoire qui permet de remonter aux paroles de Jésus elles-mêmes a-t-elle réellement un sens ? Et faut-il la réécrire à l’aide des documents nouveaux que nous possédons maintenant grâce à cette Bibliothèque de Nag Hammadi ? Jésus n’a pas voulu que son message soit inféodé à un messianisme de fin des temps : « Par les choses que je vous dis, ne savez-vous pas qui je suis ? » (log. 43) ; il s’est refusé à ce qu’il soit circonscrit au monde spatio-temporel : « Quand vous engendrez cela en vous, ceci qui est vôtre vous sauvera » (log. 70, 2-3). Autrement dit, quand le disciple est réellement motivé sur le plan essentiel, il trouve le Maître et, alors, les cir­constances de temps et de lieu importent peu ; s’il ne l’est pas, les faits de l’histoire ne feront qu’ajouter à l’encombrement d’un savoir paralysant. Réécrire l’histoire devient alors une entreprise sans grand intérêt : « Si vous n’avez pas cela en vous, ceci qui n’est pas vôtre en vous vous tuera » (log. 70, 4-5). En d’autres termes, le psy­chique reste prisonnier de ses catégories mentales : les historiens et les exégètes en sont hélas ! un trop constant témoignage ; quant au pneumatique, sa vision transcende le monde de l’espace et du temps, donc celui de notre devenir, car il reconnaît ce qu’il était avant son conditionnement. Ce qui ne veut pas dire que le fait de prendre conscience du caractère trompeur du temps et de l’espace n’entre pas dans le processus de sa réalisation. Ainsi, je ne peux connaître la nature de mon conditionnement historique, religieux, socio-culturel, et ses limites, que si je l’ai vécu, car toute remise en question nécessite une étude du passé ; le dégagement ne peut s’opérer que s’il y a eu engagement au préalable. En ce sens, il peut être utile, dans une marche d’approche, de repérer les erreurs et les tribulations de l’histoire. C’est dans cet esprit, par exemple, que nous pouvons entreprendre une confrontation entre l’Évangile selon Thomas et les évangiles canoniques. À ce sujet, l’Évangile de Vérité représente un témoin privilégié à une époque où la lutte contre les gnostiques n’était pas encore vraiment organisée.

Cet ouvrage n’est pas, comme son titre pourrait le laisser croire, un Évangile, c’est-à-dire un recueil contenant la « bonne nouvelle », mais une homélie ou une méditation marquée d’une légère coloration chrétienne. La connais­sance exposée dans l’Évangile de Vérité rejoint celle que nous trouvons dans l’Évangile selon Thomas. Elle répond dans l’un et l’autre ouvrage à la question « Qui suis-je ? » Elle est donc connaissance et re-connaissance de notre Être essentiel. La recherche de notre identité véritable nous amène à découvrir que c’est Lui en nous qui connaît. Ainsi, nous connaissant de mieux en mieux, il devient de plus en plus évident que le Connaissant, c’est Lui à l’exclusion de tout autre : « Quand vous vous serez connus, alors vous serez connus (log. 3.9-10), nous dit Jésus dans l’Évangile selon Thomas.

Parlant des petits enfants qui possèdent la gnose du Père, l’Évangile de Vérité ajoute : « Ils connurent, ils furent connus ». Le thème de l’ivresse, qui empêche la connaissance, est également commun aux deux livres. Ceci dit, l’Évangile de Vérité contient des éléments qui dénotent une influence chrétienne. Il constitue ainsi un chaînon intermédiaire entre le début de la chaîne de transmission, représenté par l’Évangile selon Thomas, et la fin que sont les évangiles canoniques, tout en se situant beaucoup plus près du premier que des seconds.

QUATRE. VERSIONS D’UNE MÊME PARABOLE…

Pour illustrer notre propos sur le phénomène de l’entro­pie si évident dans les livres canoniques du Nouveau Testament, où les exégètes décèlent jusqu’à trois et même quatre couches rédactionnelles, nous ne saurions mieux faire que de mettre en parallèle la parabole du berger qui figure dans l’Évangile selon Thomas, se retrouve dans l’Évangile de Vérité, dans Matthieu (18.12-14) et Luc (15.4-7).

La même parabole, lue successivement dans Thomas, dans l’Évangile de Vérité et dans les synoptiques se trouve grossie progressivement d’éléments secondaires, tandis que le centre d’intérêt se déplace du mouton sur le berger. Celui-ci devient, sous la plume du traducteur de l’Évangile de Vérité (L’Évangile de Vérité, par Jacques E. Ménard, p. 58, E. J. Brill, 1972), le Pasteur (avec un P majuscule) et, dans le commentaire, le Bon Pasteur qui laisse les quatre-vingt-dix-neuf autres brebis pour se lancer à la poursuite de la brebis perdue. Le commentaire est déjà orienté alors que le récit offre justement, comme nous le verrons, la particularité du choix.

Le texte de Thomas se distingue des trois autres par sa brièveté et sa concision. Tout est centré sur la recherche de l’Un. Il est en quelque sorte un raccourci de tout l’enseignement de cet évangile. Le gros mouton – il n’est pas comme les autres – a disparu, comme disparaît l’état d’enfance qu’il s’agit de retrouver, comme est voilé le vrai visage de Jésus que les disciples ne recon­naissent pas (log. 91), comme sont cachés nos modèles qui au commencement étaient en nous (log. 84), comme est également caché le trésor qui ne périt pas (log. 76), comme est partagé le disciple qui doit être désert (log. 61), comme apparaît l’ivresse dont il faut se départir pour retrouver le vide de la naissance (log. 22). Retrouver l’état originel, qui est l’état de connaissance, ne peut se faire que si l’on est décidé à en payer le prix : le berger cherche l’Un jusqu’à ce qu’il le découvre ; il peine avant de trouver et de choisir l’Un par rapport au multiple.

L’ÉVANGILE DE VÉRITÉ

Le texte de l’Évangile de Vérité est également centré sur l’Un et tout l’évangile est ordonné en fonction de l’un symbolisé par le Père. Cependant, au départ, on ne sait si le mouton est égaré ou perdu. Les deux termes sont dans le texte, d’où une ambiguïté : si le mouton est perdu, il l’est pour le berger qui doit le chercher ; en revanche, s’il est égaré, dérouté, dévoyé, fourvoyé, il requiert pour retrouver le droit chemin, l’intervention du berger, il s’est donc mis en état de dépendance virtuelle vis-à-vis du berger, état qui est incompatible avec la suprême autonomie de l’Un. Dans cette dernière éventualité, le berger peut dire : mon mouton s’est égaré, et non j’ai perdu mon mouton. Au lieu de poursuivre la recherche de l’Un, il est l’Un qui rassemble. Mais s’il est l’Un, pourquoi ras­semble-t-il, étant donné que l’Un est l’accomplissement du multiple ?

La suite du récit lève l’ambiguïté par le truchement ides chiffres. Le passage du nombre de la main gauche à la main droite est en même temps celui de 99 à 100 ; ce dernier chiffre, étant l’image de l’Un, symbolise respec­tivement la perfection et le retour à l’Un. Le berger a donc trouvé l’Un, mais il l’a trouvé d’une certaine façon qui ne satisfait pas entièrement. En effet, sur le plan des chiffres, on peut ajouter une unité à un nombre, sans pour cela passer du « quantitatif » au « qualitatif » ; on peut, en renouvelant indéfiniment l’opération, augmenter indéfiniment le nombre, on reste dans l’indéfini mathéma­tique sans jamais atteindre l’infini métaphysique. Le passage de la main gauche à la main droite est-il en même temps celui du quantitatif au qualitatif ? Même si l’on est tenté de le croire, on n’est pas pour cela entièrement satisfait : les nombres gardent la valeur qu’on veut bien leur donner. Finalement, cette spécula­tion pour signifier le retour à l’Un s‘écarte de la merveilleuse simplicité du logion de l’Évangile selon Thomas où tout est clair dès le départ. L’auteur de l’Évangile de Vérité, sans doute en contact avec des milieux chrétiens, semble connaître d’autres versions de la parabole où le centre d’intérêt s’est déjà déplacé du mouton vers le « bon berger ». Il tente de rétablir la signification gnos­tique en faisant intervenir des éléments qui sont surajou­tés à la parabole elle-même.

Avec Matthieu et Luc, la vapeur est renversée. Dans le texte de Matthieu, le mouton s’étant égaré, le berger arrive à le trouver ; il se réjouit plus pour lui que pour ceux qui ne s’étaient pas égarés. La remarque de la fin, qu’on ne comprend que dans un contexte plus général où il est question des petits qu’il ne faut pas scandaliser, se rapporte à l’attitude du Père qui ne veut pas que soit perdu un de ces petits. Elle ne semble pas bien en situa­tion ici, d’autant que dans Matthieu (11-25) et dans Luc (10.21) Jésus nous demande de prendre exemple sur les tout petits.

Évangile selon Thomas (logion 107)

Évangile de Matthieu (18.12-14)

Évangile de Vérité 31.35-32.15

Évangile de Luc (15.4-7)

Le Royaume est comparable à un berger qui avait cent moutons.

L’un d’entre eux, le plus gros, disparut.

Il laissa les quatre-vingt-dix-neuf, il chercha l’un jusqu’à ce qu’il l’eût découvert.

Après avoir peiné, il dit au mouton : je te veux plus que les quatre-vingt-dix-neuf.

Si un homme possède cent moutons et que s’égare l’un d’eux ne laissera-t-il pas les quatre-vingt-dix-neuf sur les montagnes et, étant parti, il cherche le mouton égaré ?

Et s’il arrive de le trouver, en vérité, je vous le dis qu’il se réjouit pour lui plus que pour les quatre-vingt-dix-neuf qui ne sont pas égarés.

De même qu’il n’y a pas de vouloir, chez votre Père qui est dans les cieux que soit perdu un de ces petits.

C’est lui le berger qui laissa les quatre-vingt-dix-neuf moutons qui ne sont pas égarés.

Il alla chercher celui qui était perdu, il se réjouit l’ayant trouvé car 99 est un nombre qui se compte sur la main gauche qui le détient.

Mais lorsqu’on trouve l’Un, le nombre tout entier passe à la main droite.

Ainsi en est-il de celui qui manque de l’Un, c’est-à-dire de la main entière, qui attire ce qui est déficient, le prend de la gauche et le fait passer à la droite.

Quel homme d’entre nous, ayant cent moutons et ayant perdu l’un d’eux, n’abandonne pas les quatre-vingt-dix-neuf autres dans le désert et part vers le mouton perdu jusqu’à ce qu’il le trouve et ayant trouvé, il le place sur ses épaules, joyeux, et, venant à la maison, il convoque les amis et voisins, leur disant : réjouissez-vous avec moi car j’ai trouvé mon mouton, celui qui était perdu.

Je vous dis que, de même il y aura joie dans le ciel pour un seul pécheur se repentant plus que pour les quatre-vingt-dix-neuf justes qui n’ont pas besoin de repentir.

Dans le texte de Luc, le mouton ne s’égare pas, c’est le berger qui le perd. Mais la situation est inchangée par rapport à Matthieu. L’accumulation de détails met en relief le rôle du berger. Tout se passe comme si le mou­ton, que le berger rapporte sur ses épaules, avait eu mauvaise conscience de quitter le troupeau. En effet, il est assimilé, dans la leçon morale qui termine la para­bole, au pécheur repentant dont la joie au ciel sera plus grande que celle des justes qui ne connaissent pas les remords.

Dans cette parabole, la loi de l’entropie se vérifie à mer­veille à partir du texte initial de l’Évangile selon Thomas. Le texte de l’Évangile de Vérité, qui constitue le chaînon intermédiaire, maintient, non sans mal, l’orientation gnos­tique du logion ; on peut même dire en un sens qu’il la rétablit. Chez Matthieu et Luc, en revanche, il n’y a pas eu seulement affaiblissement du sens initial par l’adjonc­tion de traits secondaires, il y a proprement un renver­sement de la situation. L’accent n’est plus mis sur l’Un, mais sur le berger qui n’a finalement perdu aucun mou­ton. Les élus sont au complet ; ils ne seront jamais Un, mais à jamais cent. La différence entre la gnose et la doctrine chrétienne ne saurait être mieux mise en évi­dence que par la comparaison entre les deux versions extrêmes de cette parabole.

LA GNOSE : UNE AVENTURE OUI ABOUTIT À L’UN ORIGINEL

Le passage du « qualitatif » au « quantitatif » est sen­sible dans d’autres paraboles. C’est ainsi que le pêcheur avisé (log. 8) retient un bon et gros poisson tout en rejetant tous les petits poissons à la mer. Dans cette parabole comme dans la précédente, l’accent est mis sur l’Un auquel on sacrifie tout. Chez Matthieu (13.47-48), l’épisode correspondant est éloquent : c’est au filet (sic !) qui ramasse des choses de toute espèce qu’est comparé le royaume des Cieux.

Le cadre du présent travail ne permet pas de multiplier les exemples qui attestent l’antériorité de l’Évangile selon Thomas par rapport aux évangiles canoniques. Les exé­gètes qui veulent prouver le contraire sont parfois dans l’embarras. Lorsque l’exemple est trop flagrant, ils évo­quent alors une tradition parallèle à la tradition officielle, tout en sachant pourtant que les évangiles ont été éla­borés à partir de recueils de logia.

Cependant, au lieu de s’appesantir sur des comparaisons, ne vaut-il pas mieux mettre en relief le caractère essen­tiellement gnostique de l’Évangile selon Thomas ?

Dès le départ, il nous propose la connaissance, la gnose, dans une aventure qui requiert notre participation et qui aboutit à l’Un originel, une aventure transformante à la condition sine qua non de chercher sans relâche. À bon droit, on pourra faire remarquer que dans Jean il y a également des aspects purement gnostiques, en particu­lier ceux qui parlent de l’unité du Père et du Fils (Jn 10.30 ; 14.11 ; 1.20 ; 16.15, etc.) et ceux qui nous assurent de la même filiation (Jn 14.12). Dans ce climat johan­nique, le gnostique est à l’aise ; en revanche, il se sent dérouté lorsque le registre change brusquement, passant de la vision unitaire du Jean primitif à des données stric­tement eschatologiques surajoutées par des rédacteurs ultérieurs : résurrection au dernier Jour (Jn 6.39-40 ; 44­45) ; résurrection corporelle de tous les hommes au Ju­gement dernier, le Fils étant promu souverain juge (Jn 5. 28-29) ; et lorsqu’il lit que le salut vient des Juifs (Jn 4.29), alors il reste pantois. Rien de tel dans l’Évangile selon Thomas ; au contraire, une unité et une sobriété de propos dans l’aventure proposée. Car il s’agit bien d’une aventure, prodigieuse même. Dès le premier logion, nous sommes avertis de l’enjeu : « Celui qui trouvera l’interprétation de ces paroles ne goûtera pas de la mort. » Enjeu le plus étrange, le plus fabuleux, le plus stupéfiant qui puisse être. Et aussitôt après, nous sommes prévenus de ce qui nous attend si nous cherchons sans relâche. Les tièdes, les velléitaires, les amateurs sont tout de suite éliminés : « Que celui qui cherche ne cesse pas de chercher jusqu’à ce qu’il trouve. » Cette condition étant remplie, nous sommes à l’avance informés des étapes du processus : bouleversement, émerveillement, unification (log. 2).

Mais comment chercher ? Les clés de la gnose ont été cachées et il y a tant de faux maîtres. Tout d’abord ne pas écouter ceux qui voient le Royaume dans un futur et un ailleurs. Cela coupe court au rêve messianique. À bon entendeur salut ! « Le Royaume, il est le dedans et il est le dehors de vous. » Il résulte de la connaissance : « Quand vous vous serez connus, alors vous serez connus. » Le sens caché de cette parole devient trans­parent si nous rendons au mot connaître sa vertu de réalisation. En effet, si la connaissance m’apprend que je ne suis pas différent de Celui dont je procède, c’est donc Lui en moi qui connaît. Lorsque cesse l’ignorance, je découvre que, à la limite, je me connais et Il connaît se confondent : les sujets je et Il sont reconnus comme identiques. L’objet me qui au départ se croyait distinct a vu ses différences s’abolir. Le deux a reconnu son ori­gine, apportant ainsi la réponse à la question fondamen­tale de Jésus :

Au temps où vous étiez Un,
vous ayez fait le deux ;
mais alors, étant deux,
que ferez-vous ?
(log. 11).

AUTRE QUE LUI N’EST PAS

Cependant, le bois ne se transforme pas instantanément en feu. La mort à la différence qui fait le deux Un néces­site tout d’abord une attitude qui est à l’opposé de notre conditionnement religieux, social et culturel, une attitude d’attention et de silence qui exclut l’intervention de la mémoire et de l’imagination, en bref, une aptitude à la découverte et à l’émerveillement. Et pour se faire com­prendre, Jésus nous invite à plusieurs reprises au cours de l’Évangile à interroger le tout petit enfant (log. 4 ; 22 ; 37). Le petit enfant vient au monde vide ; il est sans passé, sans mémoire, sans habitude. Pour connaître, au sens gnostique du terme, il nous faut retrouver cet état d’innocence première, car l’ivresse du conditionnement a altéré l’état originel et empêche la connaissance (log. 28).

Tous les logia de l’Évangile ont pour objectif de nous permettre de déceler notre ivresse et de nous en dépar­tir ; maïeutique dure, implacable, mais dictée par l’amour, un amour assez fort pour transcender toute différence, un amour qui nous apprend, dans la chambre nuptiale, qu’autre que Lui n’est pas.

Dans la fusion le deux est devenu l’Être de lumière. Jésus s’est présenté à nous dans une enveloppe semblable à la nôtre pour nous conduire Là où la forme disparaît dans la lumière à la condition que nous étanchions notre soif d’Absolu en buvant ses paroles :

Celui qui boit à ma bouche
sera comme moi ;
moi aussi, je serai lui,
et ce qui est caché lui sera révélé
. (log. 108)

Parole qui marque le terme du processus de transfor­mation annoncé au début.

Parole qui peut donner le vertige à qui manque d’audace. Mais l’amour n’autorise-t-il pas toutes les audaces ? Parole qui peut faire surgir le doute à qui manque de confiance. Jésus est-il à même de tenir ses promesses ? Si notre certitude n’est pas sans défaut, nous pouvons comparer ce qu’il dit avec ce que d’autres libérés-vivants ont dit. Alors le doute s’évanouira de lui-même car l’Évangile selon Thomas aura montré que Jésus est réellement le garant de la Parole.