Gabriel Monod-Herzen : La « mère » de l’ashram de sri Aurobindo à Pondichery


23 Apr 2010

(Revue Panharmonie. No 193. Janvier 1983)

Souvent on me pose la question : « Tous ces enseignements de nature spirituelle, peuvent-ils vraiment être appliqués dans la pratique de notre vie quotidienne ? » Oui, cela peut s’appliquer. La « Mère » en est le meilleur exemple, mais elle l’avait si parfaitement réussi, que si j’en parle, mes auditeurs et lecteurs pourraient s’imaginer que cela est facile !

On peut diviser la vie de la Mère en deux parties : celle avant Pondichéry et celle à Pondichéry. Évidemment il y avait chez elle quelque chose de très particulier et qui a un petit caractère de « merveilleux », mais qui, pour moi, reste secondaire.

Mère est née, 41, boulevard Haussmann, à Paris. Son père était turc et sa mère égyptienne. Elle-même se sentait très parisienne ayant été élevée et ayant fait ses études en France et y ayant vécu en grande partie.

A l’âge de 6 ans, pendant une nuit, elle rêva que des gens venaient lui enseigner des quantités de choses et, très vite, elle s’est rendu compte qu’elle aurait un jour ou l’autre, un rôle important à jouer, un rôle d’organisation de quelque chose dans le domaine spirituel.

Ses parents étaient très frappés par le fait qu’elle parlait peu, mais, par contre, elle savait très bien ce qu’elle voulait. Ainsi elle refusa d’apprendre les premières bases d’un enseignement élémentaire, en disant : « Lire et écrire, cela ne sert pas beaucoup, moi, je n’en veux pas ! » A 10 ans elle ne savait ni lire, ni écrire !

Mais un jour, faisant une promenade avec un membre de sa famille, celui-ci fut stupéfait de s’apercevoir qu’elle ne savait pas lire le nom des boutiques et il lui dit : « Écoute, Mira, il y a des livres, cela sert… », Elle trouva qu’il avait raison et quinze jours plus tard elle savait lire et écrire !

« Que veux-tu faire ? » lui demanda-t-on — « Je veux faire de la peinture et de la musique, celle-ci modestement, je ne travaillerai que quatre heures par jour. Quant à la peinture, j’en ferai cinq heures par jour régulièrement ».

Elle fut inscrite à un atelier et là elle n’adressait la parole qu’à la monitrice, elle avait dix ans ! Cinq ans plus tard, elle avait passé tous les examens et enseignait le dessin et la peinture.

Quelques années passent et, à 19 ans, elle épouse Henri Morisset, un peintre impressionniste d’un certain talent. Elle en eut un fils, André, qui d’ailleurs tout récemment quitta son corps.

Pendant tout ce temps, la nuit, elle continuait à recevoir des enseignements et, parmi les entités qui les lui donnaient, se trouvait un Indien. Elle n’a jamais voulu donner des détails là-dessus, mais néanmoins elle dit : « On ne m’enseignait pas grand-chose de l’Inde, on m’a parlé d’un certain Krishna qui avait accompli des tas de choses, qui avait pris une montagne sur le bout de son doigt. Je voyais ce personnage la nuit et je l’appelais « Krishna » pour lui donner un nom, en espérant le rencontrer un jour ». Et, en effet, elle a par la suite rencontré physiquement plusieurs des personnages qu’elle voyait pendant la nuit.

En 1901 elle adhéra au « Mouvement Cosmique », mouvement d’évolution et de développement spirituel, dirigé par un couple qui habitait Tlemcen, en Afrique du Nord. Son désir fut naturellement de se rendre auprès de ses « Gurus », les Théons, mais l’argent manquait, sa famille ayant été ruinée dans l’affaire de Suez. Par miracle Henri Morisset eut un très beau prix de peinture qui couvrait exactement la somme nécessaire au voyage pour tous les deux. En Algérie elle reçut un enseignement direct de Max Théon qui a été très important pour elle. Mais elle estimait qu’il ne fallait pas s’y attacher, car d’autres avaient pu le faire.

Son mari ne la suivait pas dans cette voie, ne s’intéressant pas du tout aux questions spirituelles. Ils ont alors pensé qu’il valait mieux qu’ils se séparent et revenus à Paris ils divorcèrent. Mère épousa ensuite Paul Richard qu’elle avait connu dans le Mouvement Cosmique. Il était avocat et s’intéressait beaucoup à la spiritualité. Tous deux avaient le désir d’aller en Inde, mais là aussi se posa la question d’argent, lorsque Paul Richard découvrit qu’il pouvait aller sans payer en Inde à Pondichéry. Pondichéry était un département français dans lequel avaient lieu des élections législatives. Richard pouvait être candidat. N’étant pas encore marié à ce moment-là il partit seul, fut battu aux élections, mais… il avait vu Sri Aurobindo. Immédiatement il acquit la certitude que c’était lui qu’il fallait venir retrouver.

Il rentra à Paris et, en 1914, ils partirent tous les deux pour Pondichéry. A ce moment-là Sri Aurobindo, réfugié politique, était entouré de vingt personnes seulement, il n’était pas question d’Ashram. Cela n’a d’ailleurs jamais été réellement son but.

Lorsque Mirra et lui se sont trouvés en présence l’un de l’autre, ils se sont immédiatement reconnus, il était bien le Krishna dont elle rêvait. Paul Richard organisa la rédaction de la revue Arya paraissant en français et en Anglais dont Sri Aurobindo écrivait à lui seul à peu près tous les textes. Comme il sortait très peu, il lisait et écrivait. Il possédait une telle maîtrise du mental qu’il tapait ses textes directement à la machine. Il arrivait à prévoir exactement le nombre de pages pour chacun de ses articles et ses écrits ne nécessitaient que très peu de corrections.

Quand on lui demandait : « Comment faites-vous ? » Il répondait : « Je ne pense que quand je veux. Quand j’ai décidé de faire quelque chose, mon mental fonctionne, l’intuition vient, prend forme dans mon mental et ensuite j’écris avec mes mains. C’est tout ! »

Paul Richard ayant été mobilisé en 1914 et ensuite chargé de mission au Japon, Mirra et lui rentrèrent d’abord en France puis allèrent au Japon. Là ils ont rencontré une dame anglaise, qui s’est prise pour eux d’une telle amitié, qu’elle ne les a plus jamais quittés jusqu’à sa propre mort.

Ils sont restés quatre ans au Japon. Là, Mirra pris contact avec le Bouddhisme. Du Japon ils sont retournés à Pondichéry, mais le ménage ne marchait pas très bien, Paul Richard est parti et ensuite ils ont divorcé. Cela se passait vers 1920 et, en 1922, Mirra a commencé à prendre la direction du petit groupe formé autour de Sri Aurobindo. Elle ne craignait pas de faire les travaux les plus grossiers, de laver par terre, de faire la lessive, de faire la cuisine, cuisine très simple composée d’œufs quand on en avait, et surtout de riz, de légumes et de thé.

La revue Arya avait fait connaître dans toute l’Inde les idées de Sri Aurobindo et un certain nombre d’Hindous étaient venus auprès de lui. Le petit noyau commençait à grandir !

Je suis arrivé en 1935, nous étions deux cent cinquante. L’instructeur qu’on m’avait choisi était un polytechnicien. Étant moi-même physicien, nous nous comprenions fort bien.

C’est la Mère qui a organisé l’Ashram, c’est elle qui faisait tout. Sri Aurobindo disait : « C’est le Divin qui me l’envoie, bon ! Je vais travailler de cette manière là. ! » C’est elle qui tous les matins contrôlait les paniers pleins de légumes qu’on apportait près de sa chambre, c’est elle qui toutes les semaines recevait les rapports de ceux qui travaillaient autour d’elle. Et grâce à cette organisation parfaite, les choses ont changé d’aspect et le nombre de gens augmentait très rapidement.

En 1926 se produisit une rupture. En effet, Sri Aurobindo, pendant une méditation, eut la certitude que son but était de se mettre à la disposition de ceux qui recherchaient un épanouissement de leur conscience qui leur donnerait plus de profondeur. Autrement dit, la nature n’allant pas très vite, il devait donner aux gens de quoi gagner beaucoup de temps dans leur évolution et, pour ce faire, il fallait qu’il commence par lui-même et de la manière la plus stricte. Il réunit ses disciples et leur dit : « Je vous confie matériellement et spirituellement à Mirra, moi, vous ne me verrez plus, sauf nécessité absolue ». Il est rentré dans sa chambre et il n’en est pas ressorti pendant 24 ans. C’est ce qu’il appelait : « la sincérité en action », c’était la condition qu’on lui avait imposée pendant sa méditation.

Par contre il écrivait, les disciples ne se gênaient pas pour lui écrire, il répondait en marge de leurs lettres. Il recevait des visites très rarement. Mère à ce moment-là est devenue celle qui réalisait matériellement l’inspiration de Sri Aurobindo. Elle le voyait journellement comme elle le voulait. Lui était le centre de chaleur, elle était le rayonnement qui se répercutait concrètement.

Le nombre de disciples croissait sans cesse et dix ans après mon arrivée nous étions 2 500. Il fallait pour les loger, acheter ou louer trois cents maisons dans Pondichéry et l’Ashram ne vivait que de charité.

M’étant aperçu qu’il n’existait pas de biographie de Sri Aurobindo, je lui demandai l’autorisation d’en écrire une. Il me répondit : « Oui, à la condition que vous m’enverrez au fur et à mesure par mon médecin qui me voit tous les jours les chapitres que vous aurez écrits ». Il y apportait des corrections et lorsqu’il me renvoya le dernier chapitre, il dit : « Vous direz à Gabriel qu’il peut la publier, il ne reste plus d’erreurs importantes… ».

Donc il avait des rapports considérables avec l’extérieur, mais sous forme écrite. Ses œuvres complètes remplissent trente volumes.

Pendant ce temps, la Mère aidait les disciples à réaliser le genre de vie qu’ils avaient choisie.

Lorsque j’eus mon doctorat, j’acceptai pendant six ans un poste de professeur de physique en Afghanistan. Ma mère désirant venir auprès de moi et ne pouvant monter à Kaboul qui est à 1800 m d’altitude, ses amis théosophes lui ont suggéré d’aller auprès d’une amie théosophe habitant Pondichéry. Et chaque fois que j’avais des vacances, je descendais l’Inde tout entière pour aller voir ma mère. Un jour cette dame nous dit : « Puisque vous vous intéressez aux questions spirituelles, j’ai l’autorisation de vous amener auprès de deux personnes tout à fait extraordinaires, vous allez pouvoir les voir, mais vous ne parlerez pas ! » Lorsque nous sommes arrivés Mère et Lui étaient assis sur un divan et cela a e té pour ma mère et moi un véritable coup de foudre. C’était très curieux parce que, sans nous le dire, nous l’avons eu tous les deux, en même temps que la certitude que nous avions trouvé ce que nous cherchions, que c’était eux qui nous le dispenseraient. Et pourtant ni elle, ni moi, n’avions rien lu, nous ne connaissions rien à ce sujet. Ma mère a vécu douze ans à Pondichéry, elle y a connu un bonheur merveilleux. Quant à moi, j’y passais toutes mes vacances, même après que ma mère eut quitté son corps.

Ce que Mère donnait pour conseils était strictement individuel, c’est-à-dire qu’à l’Ashram, dans le domaine spirituel, il n’y avait aucune espèce d’enseignement quelconque. Cela m’a beaucoup surpris, car je pensais qu’il y avait des réunions de méditation. Or on en faisait pendant un certain temps, puis on s’arrêtait, et puis on recommençait, parce qu’il ne fallait pas prendre des habitudes, faire les choses mécaniquement, il fallait être libre. Chacun était très discret quant à sa manière de faire, nous vivions les uns par rapport aux autres dans la discrétion la plus complète. Ainsi, par exemple, personne ne savait comment se nourrissait Sri Aurobindo et la Mère. Pas davantage n’ont-ils révélé quels étaient leurs exercices spirituels, car, disait Sri Aurobindo : « si je vous le disais, vous voudriez faire la même chose au risque que cela ne vous convienne pas. Découvrez vous-même votre chemin. Si vous avez besoin d’un conseil, adressez-vous soit à moi, soit à d’autres personnes, mais ayez votre liberté et assumez votre responsabilité totalement ».

Lorsque parfois on se sentait seul, Mère était une femme tellement délicieuse, elle avait un tel sourire, que tout allait très bien. Un jour j’ai eu un petit problème personnel et j’ai demandé à la voir. Nous étions seuls dans une pièce, je lui ai exposé ce que je pensais, elle m’a posé une ou deux questions, il y a eu un silence et, tout à coup j’ai eu l’impression que j’étais devant un miroir qui me reflétait mon image, mon image tel que je suis et non pas tel que je crois être.

Elle agissait à la fois avec une fermeté absolue, mais aussi avec une telle douceur, une telle gentillesse, que tout cela passait.

Donc elle a, à différents niveaux, eu une vie de femme, de ménagère. Lorsque nous avons été 2000 elle ne pouvait plus s’occuper de tout. Elle a alors chargé un disciple de s’occuper de chaque département important, de la cuisine, du raccommodage, des vêtements, de la blanchisserie, de la boulangerie, etc. Elle les voyait presque tous les jours, chacun d’eux était responsable des relations avec un certain groupe. Tous étaient sur un même niveau, même Satprem qui, en sa qualité d’écrivain, recueillait ses souvenirs ; il n’y avait aucune espèce de hiérarchie entre les gens qui étaient là. Chacun était chargé de remplir sa tâche aussi parfaitement que possible.

C’est cela qui a été sa vie, toutes les questions pratiques passaient par elle, elle était la seule à avoir la signature en banque, elle était seule à pouvoir se servir de l’unique caisse de l’Ashram.

L’Ashram possédait une petite automobile, genre taxi de la Marne, jusqu’au jour où un riche disciple anglais offrit à Mère une voiture plus confortable qui lui permettait de faire des promenades un peu en dehors de la ville. Je demandai un jour combien de disciples en arrivant, donnaient une somme importante. Évidement si vous alliez à Pondichéry pour y vivre, vous donniez tout ce que vous aviez, mais à part cela, un sur sept seulement faisait des dons conséquents. Ce n’était donc pas simple de tenir les comptes de l’Ashram, surtout après l’indépendance de l’Inde. Voici deux exemples de problèmes sociaux résolus par Mère : Lorsque les établissements français sont devenus indiens, les impôts se sont multipliés par trente, Alors comment faire pour nourrir tout le monde ? Du travail extérieur ? Mais l’Ashram n’a pas le droit de gagner de l’argent. Il peut en donner, en recevoir, mais pas en gagner. Cependant une nouvelle législation parut : les disciples de l’Ashram peuvent diriger des entreprises extérieures qui font des bénéfices, engager des ouvriers et ils peuvent, en cadeau, donner à l’Ashram 75 % de leurs bénéfices. Les autres 25 % devaient suffire à faire marcher l’entreprise.

On a donc fondé une imprimerie très importante, un atelier autonome, il y eut même une pompe à essence, une fabrique de papier fait à la main qui confectionnait du vrai papier de fil, fait avec tous nos vieux vêtements qu’on avait blanchis et transformés en papier.

Une série d’entreprises extérieures se créèrent autour de l’Ashram, à la condition formelle de n’avoir aucun rapport financier entre celui-ci et les entreprises, à part évidemment les dons.

La vie était simple, elle avait le confort des choses parfaitement faites. Les chambres étaient blanchies à la chaux, les lits très convenables. Il y avait tout ce qu’il fallait et l’on pouvait, si on le voulait, prendre des bains de mer. Le principe était le suivant : Mère disait : Vous n’avez plus rien parce que vous m’avez tout donné, donc c’est moi qui vous donne tout, je vous nourris, je vous habille, je vous soigne si vous êtes malades, je vous donne l’indispensable et aussi ce qui vous permettra de faire le métier que vous aurez choisi. Mais ce que je vous donnerai en plus, ce sera tout ce qui est nécessaire pour votre épanouissement spirituel ».

Nous avions comme voisin un très grand musicien. Il avait chez lui un instrument de musique indien et le climat de Pondichéry est très mauvais pour les instruments de musique en bois. D’autre part c’était un homme très affable qui invitait ses amis à prendre le thé chez lui, le matin à six heures. Or pour avoir les objets que nous voulions avoir chaque mois, nous faisions un bon sur un carnet spécial, en disant : « J’ai besoin d’une paire de sandales, j’ai besoin d’un costume neuf, j’ai besoin de savon, etc. Vous pouviez demander n’importe quoi, on vous le donnait ou on vous ne le donnait pas. Et le premier de chaque mois, il y avait ce qu’on appelait « le jour de prospérité », un défilé dans une salle. Mère était assise et elle vous remettait l’objet ou un bon qui vous permettait d’aller le trouver au magasin où il était. Mon ami, a demandé une fois deux boîtes d’allumettes pour faire son thé et en même temps un instrument de musique neuf, très cher. Le premier du mois suivant il a reçu l’instrument de musique et… une seule boîte d’allumettes : tout, mais pas plus qu’il ne faut !

On peut dire que la vie dans l’Ashram était une sorte de méditation en action continuelle, Le seul point imposé par Mère et affiché dans la salle de réception : « Pas de mensonge ! » L’exagération est déjà quelque chose de faux. Si vous prétendez chercher la Vérité, faites-le, mais ne répondez pas n’importe quoi. Vous avez le droit d’être ignorant, de vous tromper, mais pas de mentir sous quelque forme que ce soit. « Si c’est gênant », disait-elle « vous pouvez toujours vous taire ».

Avec Mère nous avions sous les yeux un exemple vivant et constant. Nous pouvions la voir à peu près quand nous le voulions et elle recevait des gens qui venaient de l’extérieur, sur la base de quarante personnes par jour. Elle dormait à peine trois ou quatre heures par nuit, ne se pressait jamais, ni s’énervait. Elle faisait ce qu’elle avait à faire tranquillement, calmement, quand la chose était terminée, la suivante était déjà préparée.

Mère est morte à 95 ans en 1973. Les six derniers mois elle n’a plus reçu personne. Elle avait autour d’elle deux médecins, son fils et un disciple qui avait des muscles formidables, qui pouvait la soutenir et l’aider chaque fois qu’elle avait à se déplacer, car elle était presque paralysée des jambes. Quand la fin est arrivée — l’expression hindoue est parfaitement juste — elle a quitté son corps. Son fils lui-même y assistait et me l’a raconté : le docteur a écouté son cœur, elle n’a eu ni tremblement, ni quoi que ce soit, le passage a été complet et continue.

Inutile de dire qu’elle avait le sommeil conscient, c’est-à-dire que le corps s’endort et la conscience en est séparée. Sa conscience travaillait libre. Le corps se reposait d’autant plus complètement qu’il se régénérait à ce moment-là.

Quoiqu’elle ait eu une mauvaise santé pendant la fin de sa vie, elle a tenu bon jusqu’à la dernière limite.

Lorsque Sri Aurobindo est parti, il y avait eu entre eux une conversation qui paraît extraordinaire : Il lui dit : « Pour compléter certaines parties de mon travail qu’il m’est impossible de faire avec un corps matériel, il faut que l’un de nous d’eux quitte son corps » — « Très bien », dit Mère — « J’ai bien réfléchi, continue Sri Aurobindo, c’est moi qui partirai le premier, mais vous allez continuer le plus longtemps possible à vivre d’une façon pratique et vouée à ce que nous avons à faire ». Et lui aussi est parti simplement en s’endormant, et malgré la chaleur, son corps est resté intact pendant cinq jours, tandis que généralement on enterrait dans les quarante-huit heures. Il y a eu des milliers de personnes qui sont passées le voir, il était endormi, couché, rayonnant de tranquillité.

Mère a donc continué jusqu’au jour où elle dit aux gens : « Vous êtes ici depuis de nombreuses années, vous devez savoir quoi faire, je suppose que vous êtes capables de le trouver seuls, même si je ne suis pas là matériellement pour vous le dire ».

Cela ne s’est hélas ! pas montré vrai. Avoir fait une expérience intérieure magnifique, qui vous donne un bonheur profond et pouvoir se dire : « Je suis encore très imparfait quoiqu’ayant eu mon expérience », est bien difficile. En Inde on dit : « Votre but c’est de vous libérer, de ne pas avoir de réincarnations », tandis que Sri Aurobindo pensait qu’il n’y avait pas de but, mais un chemin.

Lorsque, avec mon premier Instructeur Japonais il m’est arrivé fréquemment dans les méditations, d’avoir des visions semblables à celles qu’on a en rêve, il me disait : « Cela montre que vous n’avez qu’à marcher dans le sentier que vous avez choisi. Mais surtout, ne pensez pas que ceci ait la moindre valeur spirituelle. Vous avez éveillé une possibilité que tous possèdent, ce n’est pas du tout une supériorité. C’est peut-être quelque chose qui a été mis à votre disposition pour que vous en profitiez, mais c’est tout ! »

La plus grande chose que j’ai apprise, c’est la relation entre le Maître et le disciple. C’est familial, si on veut, mais au niveau parfait, du moins de son côté. On a un sentiment d’amour, dans le sens le plus profond, de plénitude qui permet une communication directe. Il n’y a plus de toi et de moi, on a l’impression qu’on se parle à soi-même avec une totale sincérité et c’est soi-même qui vous répond.

Mère a provoqué cela pendant toute sa vie chez des milliers de gens. Journellement elle recevait des personnes qui quoique ne parlant pas la même langue, partait heureux, ils avaient reçu exactement ce qu’ils étaient venus chercher. Elle donnait, donnait… elle a vraiment été Mère !

Il y a eu quelquefois de bons moments, quelquefois de plus difficiles. Ainsi on a voulu construire une maison pour recevoir ceux qui venaient temporairement. On a eu un terrain, on a cherché un architecte, un grand architecte américain a envoyé un de ses élèves, la maison était magnifique, pratique à tous points de vue. Mais une fois terminée on n’avait plus assez d’argent pour la meubler et la maison est restée vide. Et alors mourut un Président de l’Inde qui possédait une grosse fortune dont il légua une grosse part à son Premier Ministre. Celui-ci arriva un jour à Pondichéry et dit à Mère : « Les meubles de la maison, les voilà ! »

Une grosse question fut celle des enfants. Il n’y en avait jamais eu dans l’Ashram. Mais au moment de la guerre on vit arriver des réfugiés du Nord avec leurs enfants. Que faire ? Sri Aurobindo réfléchit longuement avant de dire : « C’est le Divin qui les envoie, c’est une chose que nous devons apprendre à faire, créons une école ! » C’est ce qui fut fait. J’y étais professeur. Pour pouvoir mettre en pratique la pédagogie tellement révolutionnaire qui y était pratiquée, mes élèves m’ont dressé avec une délicieuse gentillesse et, en même temps avec cette merveilleuse sincérité : « Il est bien entendu que nous ne demandons pas à apprendre, mais à comprendre ! »

Dans cette école ce sont les élèves qui posent des questions et non les professeurs. Nous avons envoyé un petit mot à Mère : « Mère, voulez-vous nous donner un programme ? ». La réponse fut : « Faites que les enfants soient heureux ! » C’était merveilleux ! Avec ce nouveau système, les soi-disant professeurs et les élèves forment essentiellement un groupe qui étudie un même problème.

Chacun y va de sa contribution.