Claude Philippe : La Biotonie


09 Sep 2011

(Revue CoEvoluion. No 11. Hiver 1983)

Libérer notre respiration, développer notre concentration, notre potentiel physique et psychologique, accroître notre énergie vitale, améliorer notre équilibre, autant de possibilités que Claude Philippe nous propose avec la biotonie. Au cours de sa formation professionnelle et personnelle aussi diverse que variée, il a réussi à trouver le centre de sa propre spirale dont la synthèse harmonisée s’appelle biotonie. Claude Philippe a pratiqué le judo et l’aïkido sous la direction de Maître Kawaishi et de M. André Courtine pour le judo et Maître Noro pour l’aïkido. Il a pratiqué la méditation Zen sous la direction de Maître Taisen Deshimaru. A travaillé pendant cinq ans avec Jacques Dropsy, auteur de « vivre son corps » (Éditions de l’Épi). A participé, en France et à l’étranger (U.S.A., Japon, Canada) à plusieurs stages pour professionnels, notamment en bioénergie, Gestalt-Thérapie et Rebirth.

Marielle Pernin : Quel est l’historique de la biotonie ?

Claude Philippe : Il se confond avec ma progression et ma formation personnelles. D’une part, en plus du chemin cité ci-dessus, j’ai travaillé plusieurs années le shiatsu, également le seitai avec Tsuda, la danse africaine, la psycho-tonie avec Jacques Dropsy… La biotonie doit beaucoup à ce dernier. D’autre part, j’ai créé en France en 1963 une méthode de lecture rapide et le Centre Européen de Lecture Rapide.

Désirant orienter mes activités vers un domaine qui m’intéressait plus, toutes ces pratiques corporelles et ces techniques thérapeutiques se sont peu à peu fondues. Dans les stages que j’animais à la Régie Renault, j’ai introduit des techniques corporelles, comme la respiration, la relaxation, qui rendaient les participants plus réceptifs, détendus et attentifs que dans les autres groupes. Ainsi est née l’idée que je pouvais développer plus largement une technique, une pratique, qui aurait pour but d’aider les gens à mieux fonctionner, à mieux se centrer et à être mieux avec eux-mêmes.

M.P. Peux-tu donner une définition précise de la biotonie ?

C.P. La biotonie est la capacité de retourner à un tonus juste du corps et de l’esprit.

M.P. Dans le zen, la méditation, etc., on nous conseille de nous centrer. Qu’est-ce que cela veut dire exactement ?

C.P. On peut répondre à plusieurs niveaux. Au niveau spirituel, se centrer, c’est mettre en complet accord ses différents corps : physique, éthérique, astral,… Les différents niveaux de l’être humain doivent être en complet accord. La maladie, la souffrance, la pathologie peuvent ainsi être interprétées comme une non-coïncidence de ces différents niveaux.

De façon plus simple et plus concrète, on considère que le corps possède plusieurs centres vitaux : un, situé dans la zone du cœur, du plexus solaire, un autre, plus haut entre les sourcils et un, 3 à 4 doigts en-dessous du nombril : le ki-kaï tanden ou centre vital correspondant aux pulsions, aux instincts, à l’énergie du métabolisme et à l’inconscient. C’est la zone obscure qui fabrique l’énergie.

Le plexus solaire correspond plus à la zone des sentiments, du cœur, des échanges. Il régule complètement la respiration et les coordinations motrices. En acupuncture, c’est le point de la relation à soi. On comprend aisément qu’un plexus solaire dur, comme on en rencontre souvent, exprime une relation à soi qui n’est pas idéale. Se centrer, c’est garder le contact avec le plexus solaire, comme le cavalier qui se place correctement sur sa selle pour que le cheval avance bien.

Le centre du bas, le hi-kaï tanden, a une grande importance ; il commande tous les aspects de la vitalité. Dans la méditation zen, c’est vers lui qu’est dirigée la concentration.

M.P. La respiration est la base de l’épanouissement.

C.P. Oui, mais je fais travailler aussi l’aspect psychomoteur avec les coordinations gestuelles. Je mets en relation motricité, respiration et coordinations centrales. Dans les écoles de danse, on apprend à placer bras et jambes, à obtenir un résultat à partir de consignes périphériques. Mais c’est plus simple, c’est automatique, lorsque la respiration est juste, libre, les gestes sont automatiquement bien coordonnés. D’ailleurs comédiens, chanteurs, musiciens pratiquent la biotonie. Louis Jouvet, Pierre Fresnay, Dulin, utilisaient ce principe. Il suffit d’observer Maurice André ou Jean-Pierre Rampal ; ils possèdent à un haut degré cette qualité de coordination motrice et respiratoire. Avoir une respiration libre unifiée et harmonisée à partir du centre du corps permet d’accorder l’instrument avant de l’utiliser.

M.P. C’est un programme enthousiasmant. Quel travail réalises-tu avec la voix, le son ?

C.P. La voix est une expression globale de la personne, elle permet de savoir où on en est, d’une manière synthétique. Les sons n’ont pas tous la même coloration affective. J’utilise plusieurs sortes de sons :

– un son relié à l’affirmation de soi-même. On voit tout de suite que la personne ayant des problèmes dans cette zone a des difficultés avec les sons correspondants.

– un son relié à l’ouverture aux autres, la relation de parité.

– un son relié à une relation plus englobante dans l’amour pour les autres.

Il existe aussi des sons qui correspondent à une relation plus vaste avec l’univers, le cosmos.

On évite le forçage, on retrouve la qualité « naturelle » de la voix. Il suffit de voir comme un bébé peut crier plusieurs heures sans s’enrouer avec une force étonnante par rapport à son poids ou son volume. C’est la preuve qu’il respire naturellement. Peu d’adultes en sont capables.

M.P. As-tu mélangé techniques orientales et techniques occidentales dans le travail que tu proposes ?

C.P. Oui, car il existe toute une période où l’on travaille la respiration en position assise, où, utilisant un coussin de zazen, j’amène peu à peu la personne vers une posture la plus proche de l’idéal : celle du zazen, parfaite à tous les points de vue, physiologique, psychologique, énergétique [1].

Il n’est pas question de parler de méditation, les consultants ne viennent pas dans ce but, mais cela ne m’empêche pas d’utiliser la technique orientale aux besoins occidentaux. Pour moi, il n’y a pas de frontière, pas de différence, car pour un occidental, rester quelques minutes attentif à sa respiration et à la position de son corps est un progrès considérable.

De nombreuses expressions populaires rendent compte de cette idée de centre. Par exemple quelqu’un « hors de lui » ne peut pas être centré. A ce moment là, tout peut arriver, la personne perd totalement son contrôle. De même, l’expression des boxeurs « il se désunit » qui traduit le fait que ses mouvements sont moins coordonnés, que ses coups n’arrivent plus, qu’il devient maladroit, qu’il ralentit ; à ce moment-là il est perdu. Cela veut dire que ses coordinations ne sont plus reliées à son centre. La fatigue aussi est un élément qui tend à nous désunir ; de même une perturbation, disons mentale. On retrouve ici la notion d’identité d’un être ainsi que celle de la dualité du conflit…

Le travail corporel biotonique intègre absolument tous les niveaux spirituels et psychologiques.

M.P. Par quoi commence-t-on ? Par le souffle ?

C.P. Le terme souffle est un peu abstrait; je parle de respiration. C’est plus facile à appréhender. En biotonie, on apprend à laisser faire la respiration, car notre respiration est le lien le plus direct avec notre inconscient et notre santé. Elle est le régulateur central de l’équilibre et de la vitalité. Dans les autres pratiques respiratoires on apprend à contrôler la durée de la respiration. En fait, on oublie quelque chose qui me paraît essentiel : la respiration est avant tout une fonction naturelle qui fonctionne bien lorsque la personne est en bonne santé. Chez beaucoup de gens, dans notre culture et à notre époque, cette respiration naturelle est perturbée. Les personnes qui viennent me voir ne vont pas bien a priori et leur respiration est presque toujours perturbée. Quand la respiration naturelle n’est pas suffisamment libre et fluide, les coordinations respiratoires ne fonctionnent pas bien. Reich, Lowen et d’autres ont bien expliqué les mécanismes des perturbations : en général elles sont liées à l’histoire de la personne, aux problèmes qu’elle a rencontrés. Dès qu’on parvient à aider quelqu’un à retrouver une respiration plus libre, beaucoup de choses changent automatiquement dans sa vie et il acquiert ainsi un moyen d’action puissant et naturel. C’est un des éléments de base de la biotonie.

M.P. Que trouve-t-on d’autre à la base ?

C.P. Par rapport à la respiration ?

M.P. Oui, entre autre…

C.P. Elle s’aborde d’abord couché, afin de pouvoir mieux l’observer. Pour moi c’est plus facile de guider la personne qui travaille. Il ne s’agit pas de relaxation, mais d’une libération de la respiration qui détend le plexus solaire. Couché, le corps au repos n’a pas besoin de tonus, il arrive ainsi qu’on atteigne un état de relaxation profonde, mais ce n’est pas l’effet recherché.

On peut avoir une respiration naturelle et libre, que l’on soit couché, debout ou assis. Un bon coureur de marathon le pratique durant 43 km. Un sportif en activité intense, un artiste de bon niveau, la possèdent aussi. C’est le travail le plus central et le plus fondamental.

M.P. En conclusion ?

C.P. On pourrait dire que la biotonie, dans sa simplicité, est un retour aux sources de l’être, un recentrage avec ses énergies, par des moyens aussi simples que possible. Elle est fondée sur l’hypothèse qu’aucun être humain n’utilise sa vitalité et son potentiel au-delà de 30 à 40%. Feldenkrais, un des « papes » des techniques corporelles dit que l’on n’utilise pas plus de 5% de son potentiel physique et psychologique. Avec la biotonie on peut améliorer beaucoup… C’est du moins ce qu’on essaie de réaliser.

M.P. J’ajouterai qu’il suffit de voir le calme et l’équilibre de Claude Philippe pour avoir envie de réaliser la même harmonie avec soi-même que lui…?


[1] La posture de zazen consiste à s’asseoir sur un coussin rond d’environ 20 cm d’épaisseur. Les jambes sont croisées en lotus, demi-lotus ou en tailleur. Le dos est droit, la tête droite, le menton rentré, la main gauche posée dans la droite, paumes vers le haut, pouces se tenant devant l’abdomen à peu près au point kikaï tenden. C’est la posture du Bouddha.