Pierre Crépon : La chronobiologie chinoise


28 Jan 2012

(Revue Question De. No 36. Mai-Juin 1980)

Depuis quelques années, une fraction de plus en plus large du public occidental a appris à mieux connaître l’acupuncture. La valeur de cette thérapeutique n’est maintenant plus contestée, sinon par l’Académie de Médecine qui n’a pas revu sa position officielle depuis 1950 malgré les progrès spectaculaires de la science des aiguilles [1], et certaines des notions théoriques fondamentales qui sous-tendent sa pratique commencent à devenir courantes, tout du moins pour un public averti. Ainsi, nous supposerons, dans cet article, que les notions d’énergie, de Yin/Yang, de méridiens, de points d’acupuncture, sont devenus suffisamment familiers aux lecteurs pour leur proposer quelques développements sur d’autres notions de base beaucoup moins connues, mais tout aussi fondamentales, telles que la théorie des Cinq Éléments et l’intégration en une véritable chronobiologie chinoise, du cycle des influences terrestres et du cycle des influences célestes.

Les cinq éléments

Comme le principe de la bipolarité du Yin/Yang, la théorie des Cinq Éléments est une des bases de la pensée chinoise. A ce titre, elle se retrouve dans toutes les expressions de celle-ci, que ce soit dans la philosophie, dans l’organisation sociale, dans les pratiques rituelles et dans la médecine. Son efficacité réside dans le fait qu’elle permet de ranger les différents phénomènes de la réalité en cinq classes, identifiées par l’un des cinq éléments, dont l’ensemble représente l’ordre harmonieux du cosmos.

Pour nous en tenir au point de vue qui nous intéresse, c’est-à-dire à l’application de cette théorie à la connaissance de l’être humain, nous dirons que les différentes composantes, psychiques et organiques, de celui-ci s’intègrent à ces cinq classes. Cela permet donc de les relier à d’autres manifestations cosmiques et de leur attribuer des rythmes en accord avec l’univers.

Les cinq éléments qui représentent les cinq classes auxquelles appartiennent les phénomènes naturels sont le bois, le feu, la terre, le métal et l’eau. A chacun de ces éléments est associé une saison, une orientation, une couleur, une odeur, une saveur, ainsi qu’un état psychique, un organe, des méridiens, etc. (voir tableau).

Bois Feu Terre Métal Eau
Saison printemps été 5esaisonou

intersaison

automne hiver
Orientation est sud centre ouest nord
Couleur bleu-vert rouge jaune blanc noir
Climat vent-feng chaleur humidité sécheresse froid
États psychiques colère joieexcitation soucis tristesse peur
Organes foie cœur rate poumon rein
Entrailles vésiculebiliaire intestin grêle estomac gros intestin vessie
Méridiens foievésicule

biliaire

cœurintestin grêle

maître du cœur

triple

réchauffeur

rateestomac poumon gros intestin reinvessie
Organe des sens vue goût toucher odorat ouïe
Odeur rance brûlée parfumée âcre putride
Saveur acide amère douce piquante salée

L’intérêt pratique d’un tel classement est multiple. Ainsi, sur le plan physiologique, il est par exemple normal que le foie ou la vésicule biliaire présente un excès d’énergie par rapport aux autres organes au printemps. Une personne qui a en général un excès d’énergie dans le foie devra donc se méfier de la saison printanière qui accentuera cet excès, tandis qu’une autre, sujette à des insuffisances hépatiques, se trouvera soulagée au printemps. On comprend dans ces conditions qu’un acupuncteur doit toujours tenir compte de la saison dans laquelle il se trouve pour évaluer l’état énergétique de son patient.

Les correspondances entre les organes et les états psychiques, les couleurs ou les saveurs sont tout aussi riches d’enseignements. L’inclinaison à la tristesse d’une personne peut, par exemple, provenir d’un déséquilibre énergétique du poumon ou du gros intestin, tandis que le goût pour le salé d’une autre peut-être le signe d’un problème rénal.

Toutefois la classification en cinq des différents éléments ne se résume pas à une classification statique. Comme toute chose dans l’univers elle est en mouvement et suit un ordre cyclique immuable.

Le cycle des cinq éléments

Chaque élément est lié en terme de parenté à celui qu’il précède et à celui qui le suit dans le cycle des cinq éléments. Il est la « mère » de l’élément qu’il précède et le « fils » de celui qu’il suit.

Ainsi le Feu engendre la Terre (le feu réduit en cendre, la cendre se mêle à la terre). La Terre engendre le Métal (les métaux naissent dans les entrailles de la terre). Le Métal engendre l’eau (tout métal peut devenir liquide, et l’eau représente les liquides en général). L’Eau engendre le Bois (l’eau est nécessaire à la croissance des végétaux). Le Bois engendre le Feu.

A cette succession des éléments correspond la succession des saisons et il nous faut dire ici un mot de cette mystérieuse 5e saison placée dans le cycle entre l’été et l’automne. La 5e saison, parfois appelée plus justement intersaison, correspond en fait à une période de 18 jours située entre chaque saison. La 5e saison se répète donc 4 fois chaque année, mais la plus importante est située entre l’été et l’automne ; c’est à ce moment en particulier que la rate qui est associée à cette saison reçoit son surcroît d’énergie.

Sur le plan de l’être humain ce cycle correspond à celui que l’énergie effectue chaque année dans l’organisme en liaison avec les rythmes cosmiques. Il permet en particulier de mieux comprendre les influences entre les organes. Il est par exemple normal qu’une défaillance du foie au printemps se poursuive par une défaillance de l’intestin grêle en été et de l’estomac en septembre.

Il faut cependant tenir compte d’une autre possibilité d’interaction entre les éléments, possibilité qui s’exprime dans le cycle Ke au cycle de destruction.

Le cycle Ke exprime en fait les interactions néfastes entre les éléments. Il permet donc de mieux saisir les relations qui sont à l’origine de certaines maladies. Par exemple, l’hypertension est généralement due à un excès d’énergie du rein, élément eau, qui attaque le cœur et les vaisseaux, élément feu. La connaissance de la théorie des cinq éléments et de ces deux cycles, d’engendrement et de destruction, offre, dans le domaine médical, des possibilités beaucoup plus vastes que la seule prise en considération de la bipolarité Yin/Yang. Elle est malheureusement difficile à faire admettre par des esprits formés à l’occidental qu’une terminologie, qu’ils jugent exotique, déroute. Pourtant l’application de la théorie des cinq éléments à l’acupuncture n’est qu’une partie de l’interprétation chinoise des correspondances qui relient l’homme et l’univers.

Les influences terrestres et les influences célestes

La philosophie chinoise accorde en effet un intérêt tout particulier au couple Ciel/ Terre qui symbolise les parties constituantes, opposées et complémentaires comme le couple Yin/Yang, de l’univers. L’homme est l’être bipède par excellence et il est par sa position verticale, l’intermédiaire privilégié entre le Ciel et la Terre [2]. Aussi reçoit-il les influences conjuguées du Ciel et de la Terre qui s’expriment par l’interaction entre un cycle d’influences terrestres à base 10, et un cycle d’influences célestes à base 12.

Le cycle d’influences terrestres est le système des 10 Gan [3] qui représente en fait une extension de la théorie des cinq éléments, le chiffre 5 étant celui de la Terre. Le passage de 5 à 10 se fait naturellement si l’on considère le cycle saisonnier de l’énergie dans l’organisme tel qu’il a été défini par le cycle d’engendrement des cinq éléments. En effet, comme il a été décrit ci-dessus, chaque organe reçoit un excès d’énergie à une saison donnée. Il est cependant normal que cet excès d’énergie n’apparaisse pas subitement au début de la saison pour passer d’un coup à l’organe suivant à la fin de la saison : chaque organe se charge d’énergie peu à peu au début de la saison pour atteindre un summum et se décharger peu à peu à la fin de la saison. Il y a donc une phase ascendante et une phase descendante de l’énergie dans chaque organe, et la combinaison de ces deux phases pour chacun des cinq organes associés aux cinq éléments engendre le cycle de 10 Gan, ou influences terrestres.

Le cycle des influences célestes est tout autre et n’est pas, quant à lui, associé aux cinq éléments. Il s’agit d’un système à base 12, les 12 Zhi [4], que l’on peut mettre en relation avec nos 12 mois de l’année ou avec les 12 années de l’astrologie chinoise. Le cycle des 12 influences célestes se déduit des 6 climats ou plutôt des 6 types d’énergies climatiques, qui sont définis comme suit : Froid – Chaleur – Feng – Feu – Humide – Sec.

Dans cette énumération le Feng représente le vent plus tout ce qu’il transporte (microbes et donc tous les facteurs d’épidémies), tandis que le feu est la chaleur extrême. Ces 6 énergies climatiques sont en relation avec le système des 6 grands méridiens qui sont l’association des 12 méridiens principaux deux par deux. Chacun des six climats, et donc chacun des six grands méridiens que l’on traite en conséquence dans la thérapeutique de l’acupuncture, se retrouve deux fois dans le cycle des 12 influences célestes.

Ce que l’on appelle ici chronobiologie chinoise est la science qui étudie l’interaction des deux cycles d’influences, terrestres et célestes. Pour comprendre cette interaction il suffit de représenter l’engrenage de deux roues dentées, l’une avec 10 dents (cycle des 10 influences terrestres), l’autre avec 12 dents (cycle des 12 influences célestes).

Une dent donnée d’une des roues se trouvera correspondre avec telle autre dent donnée de la deuxième roue au bout de 60 tours (60 est le plus petit multiple commun de 10 et de 12). L’intégration des deux cycles donne donc un nouveau cycle de base 60.

Concrètement l’être humain est soumis à ces deux types d’influences. Ainsi la circulation de son énergie dans le système des méridiens se déroule en 10 phases successives chaque année; ce cycle correspond aux influences terrestres. Mais cette énergie est aussi soumise aux 12 influences célestes et elle subit les attaques des six climats. Aussi si l’on arrive à mettre en relation, pour une certaine année, l’une des 10 influences terrestres avec l’une des 12 influences célestes, on pourra connaître les correspondances entre les attaques des influences climatiques et l’état énergétique normal des organes pour chaque moment de l’année. La correspondance entre telle influence céleste, attaque climatique, et telle influence terrestre, état énergétique des organes, se reproduira tous les 60 ans.

Cette connaissance est particulièrement intéressante car l’efficacité de certains points d’acupuncture est fonction de ces deux types d’influences. Elle permet aussi de prévoir le déroulement d’une maladie ou au contraire de remonter à son origine.

La correspondance entre les deux cycles avait été établie par la médecine chinoise antique mais la transposition en occident s’avère très difficile car les repères astronomiques de l’Antiquité chinoise ne sont pas les mêmes que les nôtres. Après plusieurs tentatives plus ou moins fructueuses, il semble cependant que les travaux en chronobiologie chinoise soient sur le point d’aboutir. Certaines tables sont déjà publiées et des programmes pour miniordinateurs seront peut-être un jour sur le marché. Ils permettront aux acupuncteurs de savoir quels sont les points particulièrement efficaces (ou au contraire néfastes) qu’il faut piquer à un moment donné. Cette redécouverte des correspondances entre les cycles du « temps qu’il fait » (12 influences célestes) et du « temps qui passe » (10 influences terrestres) ouvre donc des perspectives nouvelles à la pratique de la grande acupuncture en Occident.

[1] L’Académie de Médecine ne reconnaît pas l’acupuncture comme une thérapeutique et ne l’enseigne pas officiellement tout en limitant son exercice aux seuls docteurs en médecine.
[2] Citons à ce propos cette phrase du grand ouvrage traditionnel de la médecine chinoise, le Nei Jing Su Wen, que ne démentiraient pas bon nombres d’affirmations d’autres traditions : « De toutes les existences qui s’accomplissent entre le ciel qui les couvre et la Terre qui les porte, celle de l’homme est la précieuse. »
[3] Kan dans les anciennes transcriptions de l’École Française d’Extrême-Orient.
[4] Che dans la transcription de l’École Française d’Extrême-Orient.