Carlo Suarès : La comédie psychologique


27 Jul 2015

(Extrait de Critique de la raison impure par Carlo Suarès. Édition Stock 1955)

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Nous venons de voir que toute modification d’une constante (individuelle ou collective) est encore une constante; qu’un caractère transformé est toujours un carac­tère; que passer d’une condition à une autre condition, c’est être en condition. Si doit mourir le grain, de sa bonne mort, c’est en ce par quoi on le peut définir grain. Si doit mourir l’homme de telle mort qu’il vive, c’est en tout ce par quoi il se définit et s’enferme dans des architectures (propres, dites idiosyncrasiques, ou collectives, dites de classes, nationales ou idéologiques). Ces constructions ne sont jamais que des imageries simplettes et puériles. Dirait-on, encore, qu’entre autres caractéristiques, un-tel montre de l’avarice ou de la misanthropie; que un-tel a réagi en s’identifiant à ce qu’il croit être la France ou l’Indo-Chine; ou qu’un-tel encore, s’imaginant penser, n’a fait que répéter des opinions préfabriquées par un groupe social dans la défense de ses inté­rêts; cela indiquerait que cet individu multiple, ou plutôt multiforme, ou plutôt cacophonique, manifeste, entre autres choses, aussi cela. Il est cela à l’occasion; il l’est sous une de ses faces; demain il pourra ne plus l’être : cette face aura changé. Mais quoi? Où en arrive-t-on? Et combien fallacieuse, combien dangereuse, cruelle, meurtrière est cette découpure.

Des caractères individuels nous avons ainsi passé aux caractères collectifs. Ici, le déplaisant devient sanglant, la puérilité sauvagerie. Je ne vois pas plus le bourgeois que je n’ai jamais vu le bourgeois gentilhomme, pas plus le prolé­taire que n’existe le prolétariat. En vérité, la femme n’existe pas plus que l’on ne peut rencontrer le cent pour cent homme. Sauf, peut-être, en des monstres, je n’en sais rien. De même, le révolutionnaire, je veux dire, non pas qui ne soit que cela (aucun révolutionnaire qui se dit révolution­naire, ne prétend n’être que cela) mais qui le soit tout le temps, qui le soit en permanence, qui adhère à tout instant, dans le tréfonds du mouvement qui l’anime à la révolution permanente, qui puisse avec l’autorité de la vérité procla­mer, comme Jésus de son Père et lui, nous sommes un, cet homme, s’il existe, je veux dire tout de même, en fin de compte qui ne soit que cela, peut-il être, relié en aucune façon à un parti politique ? « Si cet homme existait, disent les politiques, il faudrait le tuer; car son tourbillon perma­nent de révolution effriterait, saperait, détruirait tout ce que la révolution même construirait, de minute en minute ». « Il faudrait le tuer » disent-ils; en vérité, ils le tuent et ne cessent de le tuer, à chaque minute, pour protéger l’édifice qu’ils construisent, et cette mort est une protection, une pierre de plus, posée chaque minute, sur le tombeau de la Révolution.

Cela, je tiens à le dire, car la distance qui sépare ce que j’écris aujourd’hui de ces stratèges, mesure le chemin parcouru par eux (à rebours), depuis le temps où l’on publiait « La Comédie Psychologique » [1]. Ce que j’écris aujourd’hui étant une nouvelle version, une remise au point, et en quelque sorte un rajeunissement de cet ouvrage, j’ai plusieurs motifs d’en parler et d’exposer clairement les rai­sons pour lesquelles je pense que nous ne nous sommes trompés en ce temps-là (il y a déjà vingt années de cela) qu’en la confiance que nous accordions à ceux qui l’ont trompée.

Nous, c’était Joe Bousquet surtout, à qui, le premier, j’avais confié la notion qui germait, d’un moi en mouvement, d’un moi concret, contingent, relatif, projeté contre sa pro­pre vie, par l’élan, par l’exaspération de cette contradiction qui n’est autre que lui-même. Cette vision (car c’était une vision, pas plus, et surtout pas moins) venait de fort loin. Elle provenait d’un choc auquel je n’avais rien compris sur l’instant, et qui m’avait proprement écrabouillé dès mes pre­mières rencontres avec Krishnamurti, en 1924. Il avait fallu trois années à ce bouleversement pour me pousser à écrire un premier ouvrage [2] qui n’était qu’une sorte de vagis­sement, et trois autres années pour éveiller en mon esprit une perception quelque peu cohérente de l’aventure où je ne sais quoi en moi était projeté. Bousquet, ce mort vivant… oh ! non, ce prodige de vie, dans un corps anéanti, Bousquet fut, dès 1928, une des grandes coïncidences de la commune clarté qui nous dépossédait de nos regards. Il vint à moi par le truchement de je ne sais lequel de mes écrits. Je crois que Bousquet fut la preuve, pour moi, de l’existence du noir, grâce au fait que nous nous retrouvions l’un l’autre par delà ce qui venait nous frapper. Nous franchissions l’un et l’autre l’espace d’une mort à une autre mort : la sienne du noir au blanc, la mienne du blanc au noir. Je crois que je n’ai cessé, de longtemps, de mourir avec lui (jusqu’en 1939, avec mon éloignement de la France). C’était comme si chacun de nous parcourait en sens inverse le chemin que l’autre devait prendre. Ce que fut cette collaboration, seul Cassou aujourd’hui peut encore le savoir, Cassou qu’avec tant de chaleur, Bousquet voulut tout de suite que je rencontre.

Bousquet entra, sauta dans « la dialectique du moi » avec l’aisance, la richesse, l’érudition, les dons qui me man­quaient. Il me rassura sur la validité de mon entreprise et c’est ainsi qu’avec peine et application (l’ouvrage s’en res­sent) je commençai à mettre sur pieds cette « Comédie Psychologique ».

Sur ces entrefaites, le retentissant exil de Trotsky posait, comme problème non résolu, la ligne d’un mouve­ment social issu d’une contradiction interne. Le renverse­ment, en Russie du système qui avait engendré le prolétariat et la prise du pouvoir, en un seul pays, de ce terme de la contradiction, avait provoqué en réaction, une guerre d’inter­vention menée par les Puissances alliées et associées, qui, pendant quatre années, à l’ombre d’une censure qui cachait tout, de 1918 à 1922, avait étouffé la révolution partout sauf en Russie, fabriqué un cordon d’États tampons, et main­tenait le blocus dix années après la révolution d’octobre. Cette obstination qui causa la deuxième guerre mondiale et prépare la troisième, avait, en 1928, épuisé la Russie au point que Trotsky, fidèle à la révolution internationale, fut balayé par une vague de fond de résistance au rayonnement de la Révolution. Le pays faisait « masse » (dans le sens de résistance) par excès de fatigue, par excès de blessures, par la simple nécessité d’échapper à la destruction. Le « non possu­mus » de Trotsky, et de quelques apôtres de la révolution internationale fut, pour certains esprits, l’acte de foi en la vertu du rayonnement contre la masse (dans le sens de résistance) à la manière des apôtres Pierre et Jean. Les « chefs du peuple » (Actes IV, 5) ont leurs raisons. « Non possumus », leur répondent les fous de l’expansion.

Mais comment croire que ce fou l’était, qui, pendant six années (jusqu’à la mort de Lénine) avait, seul avec Lénine, porté sur ses épaules le mouvement qui se retournait maintenant contre lui ? On ne disait pas « Lénine » on ne disait pas « Trotsky », on disait Lénine-et-Trotsky en un seul nom. Le technicien de la prise du pouvoir, le chef de l’armée rouge, privé de son guide, Lénine, avait peut-être perdu le sens du réel. Le socialisme, en Russie devenait national sous la pression de nécessités historiques. Quelques années auparavant, le maréchal Pilsudsky, avait, en soldat, sous la protection des grandes puissances, transformé le socialisme polonais en national-socialisme. Certes, il y avait, entre le socialisme national et le national-socialisme l’irré­ductible opposition qui enlace d’une haine mortelle les deux termes d’une dualité virulente. Cela ne prouvait que ceci : que la révolution d’octobre n’était plus qu’un terme d’une dualité. Que, par conséquent, en démonstration de la théorie qui l’avait engendrée, elle agirait dorénavant contre elle-même, engendrant sans cesse son contraire. C’est ce que criait Trotsky, qui, d’un même souffle, constatait, égale­ment, reconnaissait, le caractère inéluctable et nécessaire de cette tragédie.

Pour nous qui n’étions ni stratèges ni même tacticiens, ni hommes d’État, ni même politiciens et n’avions pour outil que notre soif de comprendre, le choix fut douloureux et long. Nous optâmes enfin pour ce qui avait été fait. L’on nous y invitait avec insistance, on nous faisait crédit et l’on voulait notre crédit. Chacun de nous eut ses raisons pour opter. La mienne me semble toujours justifiée : de toutes les œuvres de Marx, Engels, Lénine, Trotsky, Boukharine, Plekhanov, que sais-je, que j’avais lues, je n’avais voulu retenir que la phrase du Manifeste du Communisme où le Communisme est défini « une Communauté où le libre déve­loppement de chacun est la condition du libre développement de tous ». Elle m’avait ébloui et m’étonne encore par l’accent essentiel mis sur l’individualité, alors que ceux que l’on vou­drait aujourd’hui nous faire accepter comme successeurs apostoliques de Marx (Engels est supprimé) et de Lénine (Trotsky est néantisé), sont cruellement bornés (je veux dire limités) dans l’idée qu’ils se font d’une liberté indivi­duelle ligotée dans un système mental et s’ébattant dans un jargon. Je fus assez vite l’objet d’une tentative de façonne­ment. En ce temps-là, quelques amis, en particulier Paul Vaillant-Couturier et Léon Moussinac, se proposaient de fonder une Association d’écrivains et artistes révolutionnai­res. Je ne cessais de les harceler dans l’exécution de ce dessein. En mon esprit, il ne manquait à la Révolution que de se mettre à jour dans le domaine psychologique. Le maté­rialisme en mouvement, qui, puisant dans Hegel, avait adopté le mot « dialectique » pour désigner l’inséparabilité de deux éléments contradictoires comme source de son mou­vement, et la recherche de cette contradiction comme base de la pensée, n’avait encore illuminé que les causes écono­miques du non-libre-développement de chacun et de tous. Il n’avait jamais encore absorbé sa propre projection dans la psyché, pour la bonne raison que Psyché, en ce temps-là, dormait encore, et rêvait. Engels, qui situait tranquillement le siège de la conscience dans le cerveau, sans se demander ce qu’est un « siège » pour une conscience, ni si un « siège » peut exister sans son occupant ou son assiégeant (selon les cas), n’avait guère été dépassé par les artisans de la Révo­lution. Ils avaient eu autre chose à faire. Ma « dialectique du moi » devait, à mon sens, faire germer une psychologie révolutionnaire, dont vingt ans plus tard, je vois, aujour­d’hui, de plus en plus, l’extrême urgence, surtout depuis le naufrage métaphysique de nos Écoles de psychologie. Cette idée (de fertilisation de l’individu par le rayonnement d’une dialectique interne) avait enthousiasmé Joe Bousquet. Elle constituait à la fois le contenant et le contenu de notre « Comédie Psychologique ». Mais je ne tardai pas à constater que les membres du parti communiste tenaient cette idée pour une divagation d’intellectuels individualo-bourgeois. Lorsque l’Association fut fondée (l’A.E.A.R.) on nous con­voqua dans les bureaux de l‘« Humanité » et nous assistâmes à des séances de discussions « marxistes » où des per­sonnes autorisées et compétentes se lançaient des citations à la tête, jusqu’au moment où l’avocat du diable se déclarait terrassé par des arguments ayant reçu l’imprimatur. Un jour je m’entendis dire qu’il fallait me faire « une injection de marxisme ». Le mot est exact et aurais-je pu ne pas le retenir ? On acquiesça à la ronde, je pris la fuite et ne reparus plus. À quelque temps de là, le périodique de l’A.E.A.R. publia, à propos d’une affaire que je ne connais­sais pas alors et dont je ne me souviens pas aujourd’hui, un manifeste au bas duquel entre autres signatures, je lus la mienne. Je démissionnai et jetai au panier un manuscrit de quelque deux cents pages où j’avais avec soin écrit « pour la masse » un précis élémentaire de dialectique (« Pour qui écrivez-vous ? » était la question que l’on posait à tout le monde. Il eût été déshonorant de ne pas écrire « pour la masse ». Je n’écris plus que dans l’espoir que quelqu’un consente à me lire).

Cependant « La Comédie Psychologique » (précédée de « À Présent » où, avec un groupe d’amis et surtout Job Bousquet et René Daumal – dont le concours fut précieux – nous avions défini les bases immédiates de la pensée révolutionnaire [3]) faisait à mon insu, un chemin que ne justi­fiaient ni sa forme un peu lourde, ni sa terminologie, ni sa diffusion restreinte, ni, moins encore, l’adhésion périmée à un système.

Ce chemin, étroit et tout en profondeur, ne doit rien à ceux auxquels était destiné notre appel. Je pense que nous avions crié trop tôt. Le siècle va nécessairement en sens inverse du neuf, aux époques où le vieux n’est plus remé­diable… Mais pendant ce temps, des racines ténues et frêles s’enfoncent dans ce qui reste de bonne terre.

NON POSSUMUS

Nous avions voulu que notre adhésion inconditionnée à un parti révolutionnaire fût publique et précédât l’exposé de « la dialectique du moi », afin que l’on sût que ce mouvement intérieur de l’être n’est rien s’il n’est pas une dédica­tion. Nous ne voulions pas que l’on pût se croire autorisé à louer ou critiquer notre démonstration, à s’en divertir, en somme. Trop de philosophes – nous en voyons jusqu’à ce jour – ne sont enfin que des amuseurs publics, jonglant avec des mots en isme. Nous voulions persuader et étions persuadés que nous jouions un jeu dangereux, que l’illégalité, les persécutions, la mort, ne nous faisaient pas peur. (« Le Grand Jeu » : c’est ainsi que s’appelait le groupe réuni autour de Daumal). Nous ne risquions rien et ne le savions pas. Nous risquions tout en notre esprit, l’on refusa notre mise, cela ne changeait rien à notre fait. La vulnérabilité qui s’expose est vertu. En elle est la puissance de l’insaisissable. Le coup mortel que l’on peut recevoir alors n’a pas plus de signification qu’un accident de voiture.

Notre erreur – je le vois aujourd’hui, mais que de catastrophes, que de maturations n’a-t-il pas fallu et ne faudra-t-il encore – fut de nous être armés sans nous en rendre compte. Un parti est une arme, un système est une arme, une religion est une arme, et si l’on est ensuite frappé à mort, cette mort a pour mesure l’arme dont on s’était chargé. Elle a la mesure exacte, la signification exacte de l’arme dont on s’était encombré, c’est-à-dire qu’elle ne vaut rien, qu’elle non plus n’a pas plus de signification qu’un accident de voiture.

C’est d’ici que je repars, et peut-être ne serons-nous que deux ou trois à prononcer ce non possumus : nous ne pouvons pas nous défendre, car nous ne sommes rien; nous ne pouvons pas attaquer, car nous ne sommes rien. Des amis, parmi mes plus chers, me disent que s’ils n’avaient pas été dans la Résistance, que s’ils n’avaient pas combattu les Nazis, je ne serais pas là pour dire qu’il ne faut pas se défendre, en somme qu’il ne faut pas tuer. Ils se trompent sur ce que je dis : je dis non possum. Si je disais : il ne faut pas, je serais quelque chose, la figure d’un juge, législateur, ou maître d’école, certes d’un bavard. Je ne suis rien. Et s’ouvre déjà le gouffre des malentendus : celui des armes invisibles. Car l’on en est à honnir la bombe atomique en faveur des chars blindés; ou ceux-ci, graciant les mitraillet­tes; ou celles-ci, invoquant une résistance passive. Même l’objecteur de conscience a un idéal; celui-ci est un refuge (psychologique), ce refuge une protection, cette protection une défense, cette défense une arme défensive, cette arme défensive une attaque. Cela est si vrai que l’on ne sait plus jamais, jamais à notre époque qui est l’agresseur. Une défense, même passive, est une attaque : elle attaque, bran­dissant l’idée de ce que je suis, contre l’idée que l’autre s’en fait. Sans l’affirmation : nous sommes ceci ou cela, il n’y a rien à protéger. La protection vient en second lieu. En pre­mier est une affirmation : celle même que combat l’autre. L’arme invisible est le je-suis, la mobilisation le nous-som­mes. Y aurait-il un nous-sommes sans je-suis ? Par quel renversement de logique asseoit-on nos problèmes dans un social fait d’anonymes ?

Mais laissons là les je suis, les nous sommes. Pratique­ment, concrètement, faut-il laisser tuer une population, et dévaster un pays ? Je ne dis pas : il le faut. Je dis : on le fait. On appelle le tueur, on l’Invite chez soi, on le nourrit, il coûte très cher, on se ruine pour qu’il mange, on l’installe sur des socles, sur des piédestaux, et l’on rassemble avec zèle le matériel incendiaire dont il se servit.

« Je suis militaire, donc je tue », fait dire J.-P. Sartre à un de ses personnages [4]. Cette évidence saute la rampe et rebondit sur les spectateurs qui s’en étonnent. Car on n’en est plus à entretenir des tueurs professionnels, à les servir obligatoirement, à leur rendre des honneurs : on les a mis au-dessus des citoyens, de sorte qu’enfin ils nous gou­vernent. Les pays qui n’ont pas pour chef suprême le chef suprême d’une forte armée, sont, par quelque biais politique, les vassaux d’un général étranger, invité, prié de les occuper. Ceux-ci évaluent les pays en monnaie de tueurs. « Nous pourrions retirer nos troupes jusque dans la presqu’île de Bretagne », disent-ils [5]. Il ne resterait rien de la France, c’est évident, mais de peu d’importance. Cette idée, aujour­d’hui même est de peu d’importance pour la majorité des Français, puisque la majorité des Français veut se faire gou­verner ainsi.

Non possum. Je ne peux pas ne pas dire ce que je vois et ce que j’entends. Je vois et j’entends que la majorité des Français invite en France la même guerre qu’elle a fait subir à l’Indo-Chine. Elle veut cette guerre chez elle comme elle a voulu cette guerre en Indo-Chine. Je ne suis ni militariste ni anti-militariste. Je ne suis ni pour ni contre. Je dis : on veut cette guerre, la majorité la veut. Puisqu’elle la veut, elle l’aura. Elle l’a eue en Indo-Chine, elle l’aura aussi en France. Elle la prépare, cela coûte très cher. Déjà l’on ne mange plus à sa faim. Mais cela vaut la peine d’avoir faim, pour préparer une guerre que l’on veut. Que l’on cesse toutefois d’être malhonnête, de prétendre que l’on veut cette guerre là-bas et pas ici, ainsi et pas autrement, avec telles armes et pas telles autres. Inutile hypocrisie : que l’on se taise, puisque ce sont les généraux qui mènent. Ils ont les arguments-massue de leur métier. On appellera leur savoir-faire fata­lité, déterminisme ou catastrophe.

Non possumus. Nous ne pouvons que débrayer. Débrayer, d’abord, comme j’ai dit plus haut, au microscope, chez nous, en nous, en tout petit, humblement, mais avec clarté. L’on nous menace d’un danger ? Craignons-nous ce danger ? Oui ? Nous voici embrayés. Sommes-nous pour la défense de valeurs helléniques, chrétiennes, blanches ou noires ? Nous voici embrayés. Pour les Droits de l’Homme, la Constitution américaine, la Justice ? Embrayés. Embrayés pour un isme. Embrayés pour un anti. Embrayés pour le sol. Embrayés pour le Ciel. Embrayés pour la joie, pour la douleur soufferte, pour les sacrifices consentis, pour le sens qu’on leur donne. Embrayés par toute cette vie morte, pourrie dans le mauvais sol des souvenirs. Embrayés par tout ce que nous sommes, c’est-à-dire par ce que nous possédons dans nos têtes, dans nos cerveaux qui nous situent ici, ainsi, et nous disent « tu es cela ».

Pour Péguy les deux plus grands Chrétiens sont le com­mandant en chef Louis IX et la capitaine Jeanne d’Arc. Ce n’est pas le poverello d’Assise, saint, très saint, pour qui la suprême félicité était, si l’on a faim et froid et que l’on frappe à une porte d’être brutalement renvoyé et de s’enten­dre crier « tu n’es rien ». Bien sûr, cette mort dans le bon sol est difficile à comprendre. Jouons franc-jeu : difficile à admettre. Allons jusqu’au bout : quels sont ceux parmi nous qui l’admettent ? L’admettre. Je ne veux que l’admettre et à chaque minute me voir avec clarté et, peut-être, peut-être à travers quelques lueurs, fussent-elles fugitives, ne pas être ce que je suis.

Et que surgisse le souffle, ne fût-ce qu’une seconde, de l’esprit, nu, purifié, vidé de tout.

Ne rien chercher à sauver de ce qui se détruit, partout autour de nous : pourrait-on être plus optimiste, plus con­fiant, plus léger, plus dégagé ?

C’est sur cela, qui n’est rien, que se fonde, en ce moment même, le nouveau monde. Monde sans objet ni objets, donc sans échanges avec l’autre. Monde sans mesure ni mesures; ni évaluations; ni comparaisons : monde inesti­mablement sans bordures. En lui, je suis l’autre que je meurtris et je me meurtris. Et si je le tuais – ainsi que je le tue tous les jours – c’est moi qui meurs. Toute idée que je me ferais de ce monde, n’importe quelle idée, tuerait. Car l’idée serait parallèle à l’idée que je me ferais de moi, ce ne serait pas celle que l’autre se ferait de moi, mais probablement celle qu’il se ferait de lui-même et, moi contre moi, nous nous tuerions. Ainsi de l’autre je ne peux rien penser : non possum. Ni même qu’il est mon frère; il n’est rien comme je ne suis rien : là est notre unité, notre cohésion, notre communauté de neuf où le souffle souffle où il va, cueillant le génie au passage, et la divine vérité des hommes qui n’a pas à se prouver. Mais ce monde n’est surtout pas fait de mots et ceux que j’écris si mal en ce moment ne font que révéler ma joie d’être tout de suite et brusquement si nom­breux, alors que je pensais tout à l’heure n’être tout au plus que, peut-être, deux ou trois. Il y a, en ce monde, l’émotion fraîche de la chose vue à travers ce que nous avons été, et le soulagement d’avoir débarqué l’effrayante cargaison de mots sans contenu, remplis d’explosifs.

C’est dans ce monde-là que nous pourrons tracer ensemble l’allégorie que je poursuis. Mais souvenons-nous des trois anges d’Abraham : ils se présentèrent à lui qui plaidait pour les villes maudites, et partirent en leur direc­tion; et voici qu’en cours de route, l’un d’eux disparut sans que personne s’en rendît compte. Ils n’arrivèrent donc que deux dans le pays de la dualité : son odeur de corruption avait fait barrage au grand mouvement trinitaire des anges de l’Éternel. Craignons de partir, poussés par leur frémisse­ment intérieur et de nous retrouver, sans savoir comment – sans même le savoir – dans la contradiction méphitique du vieux, pour avoir emporté par mégarde en voyage, ne serait-ce qu’un rien du tout, un en-cas, un petit nécessaire.

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1 « La Comédie Psychologique », précédé de A Présent (les tâches immédiates de la pensée révolutionnaire), chez José Corti (épuisé).

2 « Sur un Orgue de Barbarie », à la Librairie de France en 1928 (épuisé).

3 René Daumal collabora à l’ensemble du livre, mais en dernière heure prit ombrage à la suite d’un incident qui mettait en cause Krishna­murti et lui révélait la profondeur de mon attachement à lui. Je ne doutais pas qu’il ne se fît une fausse idée de mon ami et de mon amitié, mais n’eus pas le temps de le persuader que je ne cherchais à annexer personne et n’entretenais aucun dessein inavoué. Généreusement, il ne retira pas les notes qu’il m’avait données, mais demanda qu’elles ne fussent pas signées.

4 Dans « Le Diable et le bon Dieu ».

5 Ce mot est de M. Eisenhower, général américain. Et souvenons-nous des recommandations insistantes de M. Truman – qui furent diffusées partout – se résumant en cette phrase : « Aidons l’Europe, afin que la guerre n’ait pas lieu chez nous ».