Carlo Suarès : La croissance d’un moi : Son processus


28 Dec 2013

(Extrait de La comédie Psychologique. Édition Corti 1932)

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L’auto-défense du moi

Nous venons de voir que le moi, à sa naissance, peut être frappé de vertige en contemplant sa pro­pre absurdité ; il peut vaciller soudain, sous le choc de sa propre constatation. Il se détache, pendant un instant rapide, du rêve dont il est fait, où le monde et lui étaient intimement associés. Il se dissocie, pendant cet instant foudroyant de rapidité, de lui-même ou du monde, et surgit en lui un observateur surpris, angoissé, éperdu, qui ne parvient pas assez à se répéter sa constatation, dont l’absolue simplicité (je suis là, le monde est là) est cela même qui détruit l’équi­libre de tout ce qui jusqu’ici avait été la substance même de sa réalité, de son rêve.

Si ce vertige angoissé, si cette ivresse de l’ab­surde, pouvaient être maintenus à la surface de sa vie psychologique, le moi en serait définitive­ment fécondé, comme le fut celui de Jean-Paul ; c’est-à-dire que l’instant présent, qui comme à tra­vers une fissure, s’est inséré au point de passage du je en moi, poursuivrait le moi jusque dans les régions où le génie créateur l’obligerait à se faire détruire pour lui. Au moment de la condensation du subjectif en une entité, comme une goutte qui se détache d’une vapeur, se trouve l’état où la goutte fait encore partie de la vapeur, mais n’en fait plus partie, où elle est déjà isolée, mais pas encore. Cet état impossible est celui de l’éveil dans le sein du rêve, où la constatation de l’absurde s’enlise dans l’absurde qui est constaté.

Mais nous avons vu aussitôt le moi se contrac­ter, se raidir, se refermer sur lui-même, et s’employer avec diligence à refermer la cicatrice de ce point par lequel il s’est détaché du monde qui l’avait formé, et grâce auquel il avait pu appar­tenir pendant un instant situé en dehors du temps, aux deux mondes à la fois, être à la fois rêve et éveil. Dans ce durcissement du moi il faut bien dire que la société vient l’aider tant qu’elle peut, puis­que son but, avoué et inavoué, est d’étouffer à tout jamais en lui cet appel silencieux et terrible de l’éternité. Appel terrible, puisqu’il fait vaciller toutes les permanences statiques sous le choc de son absolu mouvement.

Le moi, en se refermant sur lui-même, en se détachant, en s’isolant, ne perd point pour cela l’orientation de toute l’activité du subjectif qui l’a conduit à ce point. On se souvient que cette orien­tation est une recherche de permanence. Le moi utilisera ce désir pour son propre compte, au détriment de sa propre essence sur laquelle il s’est re­fermé. Il se séparera donc de plus en plus de son essence, il perdra complètement toute notion réelle au sujet de sa raison d’être, il s’isolera de plus en plus. Et parce qu’il en souffrira, il ne fera qu’exa­cerber sa soif de permanence, jusqu’à un degré qui devrait devenir insoutenable, jusqu’à se briser lui-même. Là encore, les congrégations des moi stérilement assurées de leurs possessions spiri­tuelles et matérielles, viendront l’aider, le conso­ler, lui apporter la foi, l’espérance, la charité, ou sous d’autres formes, n’importe lesquelles, la sé­curité, l’ambition et l’exploitation, qui le feront mourir, étouffé.

Sécurité d’abord !

Sécurité d’abord : le moi veut se protéger psy­chologiquement et matériellement. Ambition ensuite : à l’intérieur du cadre statique de sa sécu­rité, ayant détruit son doute dynamique, le moi veut agrandir son propre cercle fermé. Exploita­tion : en comparant le cercle fermé de ses acquisitions, à des cercles plus petits, il justifie sa posi­tion inhumaine, en l’appelant progrès, civilisation, idéal, etc… Nous amorcerons sur cette activité l’étude de la Comédie Morale. Mais nous devons en dégager le mécanisme.

Les deux désirs contradictoires

Le moi, dès sa fondation, est animé de deux désirs fondamentaux, qui expriment la contradic­tion inhérente à tout mouvement, et qui, dans son cercle fermé agissent d’une façon admirablement viciée, en accumulant leurs contradictions. Ces dé­sirs sont le désir de permanence absolue, et le désir de sentir cette permanence. Ils sont incompatibles, cependant que le moi déploiera tous ses efforts, et tous les trésors d’ingéniosité du sous-conscient, pour se persuader à lui-même qu’il les a conciliés. Cette persuasion, qu’il finit par acquérir tant bien que mal, est toujours une victoire de sa perma­nence statique, aux dépens de la permanence ab­solue, universelle. Aucune métaphysique ne peut revenir ici défendre sa position, ni aucune théo­logie, ni aucune philosophie spiritualiste qui sont toutes au service du désir qu’a le moi de sentir sa propre permanence et de croire qu’elle pourra se prolonger indéfiniment, même après sa mort. Or la victoire de ce désir est précisément la stérilisa­tion du moi. La permanence absolue de l’univers ne peut se sentir, se tâter elle-même. Se sentir soi-même permanent, cela veut dire se tâter au moyen de son propre passé, en s’identifiant à lui, donc s’isoler du présent qui seul est éternel, et qui ne cesse jamais de renaître, nouveau et sans souvenirs.

Chacun des deux désirs s’emploie à renforcer son opposé

Le moi étant toujours, uniquement, son propre passé, n’aura jamais aucune espèce d’avenir. Il ne sera jamais, à un moment déterminé, qu’une plus ou moins grande quantité de passé accumulé. Tant que subsiste encore une seule miette de l’entité, cette miette est encore une vibration pétrifiée du passé, qui refuse de se laisser briser. Par contre, la conscience, comme un lance-flammes intérieur, se projette sur un point après l’autre de l’édifice du moi qui l’emprisonne, jusqu’à se libérer en fai­sant fondre sa prison. La conscience individuelle frappe d’un verdict terrible chaque élément du moi qui passe sous son feu : elle le déclare non-moi, toujours, quoiqu’il fasse, jusqu’à l’extermination finale du personnage. Ainsi le désir qu’éprouve le moi de sentir sa permanence, l’empêche d’attein­dre la permanence absolue du présent, car il le durcit, le cristallise dans son propre passé ; et le désir qu’il a d’atteindre la permanence absolue, détruit sa permanence en tant que moi.

La fissure du moi, ou conscience

Le moi continue à fonctionner suivant le pro­cessus d’associations-dissociations que nous avons étudié plus haut. Il a éliminé un certain nombre d’objets auxquels il s’était tout d’abord associé, car il s’est aperçu qu’ils ne font pas partie de lui. Son sentiment de soi a nié à ces objets le droit de faire partie de l’édifice du moi. Mais n’oublions jamais que la conscience de soi est une émanation d’associations qui s’imaginent faire partie du moi, donc qui sont encore sous-conscientes, puisqu’elles ne doutent pas d’elles-mêmes. En d’au­tres termes, la conscience de soi ne peut agir, ne peut déclarer à un élément : « tu n’es pas moi », qu’en appuyant son sentiment : « mais moi, je suis bien moi », sur un résidu d’éléments, que cette affirmation consolide pour le moment dans le moi. C’est ainsi que plus tard la conscience de soi, qui s’oppose au moi, ne se libérera qu’en se dé­truisant elle-même. Elle fera bien fondre sa pri­son, mais lorsque la prison sera fondue, il n’y aura plus de combustible, plus rien qui puisse encore brûler. Ainsi, pour nous servir encore de cette image, ce que nous avons appelé conscience est ce qui est détruit de l’édifice du moi. Si, à un mo­ment donné, le moi a subi une fissure sous la pres­sion de l’instant présent, cette fissure est vérita­blement, suivant notre définition, une prise de conscience. La conscience est donc un trou, une fissure du moi, qui tend à s’agrandir au détriment du personnage. Si le personnage parvient à abdi­quer, et à se laisser détruire, il n’y aura plus, en fin de compte, de fissure, mais la conscience sera complètement libérée.

Nous verrons le moi s’opposer à sa propre conscience, se refermer sur elle, l’utiliser pour ses fins particulières, aller en dépit d’elle jusqu’à s’unir à elle, jusqu’à devenir génial, jusqu’à créer sur cette défaite de l’éternité des monuments gran­dioses, des œuvres d’art, des religions, des civilisations. Mais toutes ces œuvres appartiennent en­core au domaine du moi, au monde des rêves, au Mythe, au sous-conscient, et nous parlons ici d’une vérité absolue qui est par rapport à elles ce que l’état de veille est par rapport au rêve. Dans cette vérité, chaque chose se retrouve, mais avec sa signi­fication véritable, qui n’est plus du tout celle qu’elle avait dans le rêve. Un nouvel univers est là tout entier, celui contre lequel le moi avait toujours lutté.

L’illusion du devenir

Le moi, appuyé sur le sentiment de soi-même, qui émane de lui, rejette à chaque instant d’anciennes associations, mais ce n’est que pour mieux se sentir soi. Il consolide donc le résidu d’associa­tions dont il est fait, et ce nouvel équilibre le porte instantanément à s’associer à de nouveaux élé­ments mieux adaptés à ses nouvelles tendances. Ce passage continuel d’un groupe d’associations à un groupe nouveau constitue ce qu’il appelle son « de­venir ».

L’illusion du devenir est basée sur toutes les associations dont le moi ne doute pas, et qu’il n’a par conséquent pas examinées (car s’il les avait examinées il les aurait constatées en se plaçant en dehors d’elles, et il en aurait par conséquent douté, donc il les aurait rejetées). Ce résidu que le moi traîne constamment à sa remorque n’est pas autre chose que son propre passé, c’est-à-dire lui-même. Le moi est son propre résidu, et les variations qui se produisent à sa surface constituent ce qu’il appelle son devenir. Le moi étant son passé, se compose de tout ce qu’il a assimilé, c’est-à-dire de toutes les associations qui sont devenues per­manentes, qui se sont imprimées suffisamment en lui pour provoquer en lui une tendance à les répé­ter, à vibrer conformément à elle. Cette tendance constitue la matière de sa mémoire (ses souvenirs).

La mémoire passive du moi. — La mémoire active, sans souvenirs

Cette mémoire passive du moi (mémoire phy­siologique, émotionnelle et mentale) est une tendance qu’il a à répéter certaines réactions devenues permanentes, réactions qui se composent d’asso­ciations qu’il a assimilées, donc qui composent son passé, c’est-à-dire le sous-conscient [1]. Cette mémoire du moi est uniquement un automatisme du. sous-conscient, un phénomène mécanique, qui se compose d’éléments escamotés à la conscience. Par contre, la conscience, c’est-à-dire ce qui sub­siste après que des éléments du moi ont été brûlés par la conscience individuelle, est produite par la seule expérience véritable, celle qui met l’antino­mie, qu’est le moi, face à face avec sa propre absurdité, celle qui se traduit, au fur et à mesure que se détruit le moi, par l’intuition, le génie, la Connaissance. Le souvenir est donc ce que le moi a assimilé en tant que moi, et ce qu’il a refusé d’as­similer en tant qu’expérience.

L’intuition est au contraire le résultat d’une brèche produite dans le moi par l’expérience, donc elle s’oppose au moi. L’intuition, libérée du sou­venir, devient à ce moment-là, libre de le guider, de l’arracher au moi, et d’en retenir ce qui lui convient pour un travail impersonnel, collectif. Cette nouvelle mémoire est une technique. Naturellement, le moi peut s’emparer de la technique,

et l’asservir à son tour ; il peut aussi vivre en se coupant en deux parties qui ont des existences distinctes : vie psychique, religieuse, sentimentale, etc…, d’une part, et activité technique dans un compartiment séparé. Cette dualité dans laquelle sont plongés tous les sous-hommes subsiste tant que l’un ou l’autre des deux ennemis, le moi ou l’intuition créatrice, n’est pas écrasé. Le moi rabaisse la mémoire à la valeur d’une mécanique, et la tech­nique à la valeur d’un souvenir, c’est-à-dire d’une tendance automatique, tandis que l’homme libéré confère à la mémoire la valeur d’une technique consciente, souple, qui se renouvelle sans cesse. Le moi veut soustraire la technique à l’expérience, dont elle est pourtant issue ; l’intuition de l’ins­tant présent fait découler la technique de l’expérience, c’est-à-dire de la synthèse, par delà le moi, de ses deux facultés, intellect et amour. L’être unifié acquiert une mémoire dynamique, une mé­moire sans souvenirs, dont les éléments se mo­difient sans cesse, recréés par la présence fécon­dante du présent. Sa technique ne se cantonne plus dans un métier, dans une spécialisation, mais de­vient la technique de la vie vécue, la technique de chaque geste, de chaque acte, qui comporte à chaque instant l’adhésion totale de l’être.

Le passé à la rescousse du moi. — Le passé et le cas de Marcel Proust

Lorsque le moi se trouve associé à certains éléments dont il s’aperçoit, en les examinant, qu’ils ne sont pas lui, il se détache d’eux, il émerge d’une partie de ce qui avait été lui, par la force d’un acte positif d’affirmation. Cet acte détruit des asso­ciations de mémoire, au bénéfice de la conscience et de l’intuition, c’est-à-dire de l’expérience. Puis, lorsqu’aussitôt, cette dissociation appelle son asso­ciation correspondante, surgit l’automatisme, le souvenir, le passé, le sous-conscient, le refus en somme de l’expérience, refus qui ne parvient pas à faire que cette expérience n’ait pas eu lieu, mais qui oppose à l’accroissement du pôle positif un accroissement équivalent du négatif. L’antinomie, loin d’être apaisée, se précise ainsi par l’expé­rience. Plus l’expérience est profonde, plus elle ébranle l’édifice du moi, et plus le moi réagit par une levée en masse de toute la mémoire, du passé. Le contact de l’expérience créatrice, de l’instant présent, intemporel, et des éléments accumulés qui composent le moi, constitue un véritable appel, une levée en masse du ban et de l’arrière-ban des souvenirs. Ces éléments, jusqu’alors enfouis dans des couches profondes du sous-conscient et souvent oubliés, défilent maintenant sous la lumière de l’expérience, et, grâce à leur force d’inertie, ils captent cette lumière, ils l’utilisent au bénéfice du moi, qui dès lors se referme sur sa propre joie de les sentir recréés, et se met à composer une œuvre. Un exemple très net de ce processus est le cas de Marcel Proust. L’œuvre est l’utilisation de l’expé­rience par le refus de l’expérience; elle est une auto-défense du moi qui s’est senti menacé par l’instant présent intemporel ; elle est une vampiri­sation du présent par le passé, de l’expérience créa­trice par le souvenir.

Ici, comme partout, comme toujours, opère la terrible loi de contradiction, inhérente au moi : l’expérience appelle les souvenirs qui se serviront d’elle en l’écrasant, et le moi, persuadé d’abdiquer au bénéfice de son œuvre, a tué en lui l’éternité à son propre bénéfice. Le transfert de son égotisme sur son œuvre, justifie à ses yeux son refus de s’être laissé détruire. Du fait même que le moi s’est senti fécondé, il s’est enraciné dans une illusion prodigieusement renforcée. L’expérience mystique procède de la même illusion dramatique : le con­tact de l’expérience vitalise tellement chaque élé­ment de l’illusion, du rêve, que celui-ci y puise une intensité qui rend le moi désormais indestructible. Le moi, persuadé à juste raison d’avoir senti l’éter­nité [2], et d’en avoir été illuminé, ne voudra jamais plus briser sa propre coque, et ne pourra plus par­venir à son accomplissement, du fait de l’avoir perçu.

L’intuition

Nous reviendrons sur ces questions. Retenons pour le moment l’opposition entre le souvenir, élément du passé statique, et l’intuition, résultante dynamique de l’expérience. Le souvenir tend à maintenir l’équilibre statique du moi car il est la sensation qu’a le présent de sa propre existence. Par contre l’intuition, qui est un contact avec l’équilibre dynamique du présent, tend à détruire l’entité dans le sein de sa propre expérience. Dans le souvenir, comme dans l’intuition, se retrouvent les deux facultés de l’homme, l’amour et l’intelli­gence, mais sous des aspects très différents. Dans le souvenir les deux facultés sont mélangées mais distinctes l’une de l’autre, et sont par contre inti­mement associées à des objets, l’amour parce qu’il a peur, l’intellect parce qu’il ne doute pas. Ces facultés, ainsi associées à des objets, sont donc négatives, et s’attachent à établir le moi dans un équilibre statique. Par contre l’intuition est le ré­sultat de l’expérience, qui est elle-même le résultat de dissociations qu’a opérées le moi en brisant une partie de son édifice, construit sur certains objets, c’est-à-dire en libérant de ces objets et son amour et son intellect. Cette intuition est donc le résultat accumulé de tous les efforts qu’a faits le moi pour se détruire, et pour libérer ses facultés. Elle est la totalisation des affirmations positives de ces facultés qui se sont reprises elles-mêmes, pour avoir épuisé les objets, et qui ont perçu leur exis­tence indépendamment de ces objets, auxquels elles s’étaient tout d’abord associées. Elle est ce qui s’ajoute à l’amour et à l’intelligence, après cha­que nouvelle dissociation où l’amour et l’intelligence se libèrent par un acte d’affirmation.

Le détachement

Il convient ici de marquer très nettement la différence entre ce détachement du moi, qui est positif, et qui de ce fait libère les facultés dans leur synthèse qui est l’intuition, et le détachement auquel on pense habituellement, qui n’est que l’in­différence du moi qui s’est refermé sur lui-même, après avoir rejeté des objets qui dérangeaient son équilibre statique. Cette différence est d’une im­portance extrême ; elle est aussi importante que l’opposition que nous faisons entre la personnalité véritable, (qui est le moyen particulier dont cha­que moi peut se détruire au bénéfice de son es­sence) et la sous-conscience, qui est ce qu’on appelle d’habitude la personnalité, et qui n’est que l’affirmation mythique du personnage en tant qu’être. Aussi bien, nous constatons que les deux facultés de l’amour et de l’intellect appartiennent à la sous-conscience, et procèdent du même phé­nomène d’auto-destruction qui est inhérent au moi. Au fur et à mesure que la sous-conscience se dé­truit elle-même en brûlant les éléments sur lesquels elle s’appuie pour s’affirmer, au fur et à mesure que cette destruction agrandit dans l’édi­fice du moi la fissure qu’est la conscience, les deux facultés de la sous-conscience se détruisent par l’affirmation, et fusionnent graduellement dans la conscience, qui est l’antithèse de la sous-conscience.

Si le moi parvient à se détruire, l’intellect et l’amour qui émanaient des deux pôles, négatif et positif, dont il était fait, ne peuvent plus subsister séparément, mais fusionnent dans ce qui n’est déjà plus la conscience (puisqu’il n’y a plus d’entité), dans la vérité absolue du présent. Ce que devien­nent ces facultés, après leur fusion dans le pré­sent, est l’intuition créatrice, l’adhérence totale de l’être à son essence permanente, à l’universel.

Au contraire, ce que d’habitude on appelle le détachement (celui du soi-disant sage qui se retire du monde, etc…) n’est qu’une dissociation qui se produit comme conséquence d’associations plus fortes. Le moi se raidit, s’agrège autour d’éléments dont il ne doute pas, dont il ne veut pas douter (sa foi) et autour de ce roc d’inconscience, il s’isole afin d’affirmer son existence en tant que réalité. Esclave de sa Comédie Spirituelle, coque absurde qui se croit puissante ou pure, suivant les cas, le moi retire des objets ses facultés d’amour et d’intelligence, il les emploie avec ardeur à consolider sa coque, à se prouver par St Thomas d’Aquin, les Vedanta, ou n’importe quel autre mythe, le bien fondé de son manège, et à se jouer pour lui tout seul la comédie d’un amour qui n’existe plus que pour sauvegarder son égoïsme triomphant.

Le cheval de cirque

En comprenant la façon dont agissent les deux désirs du moi, celui d’être en équilibre, et celui de se percevoir, de se sentir vivre dans l’intérieur de cet équilibre, nous voyons à l’intérieur de son cercle, comme un cheval dans un cirque, le moi galoper sans cesse, afin que ce mouvement lui donne des sensations, et le maintienne cependant toujours à une égale distance de son propre cen­tre. Le moi se joue ainsi sa Comédie. Étant assuré de ne point se perdre, il affronte en champ clos toutes les aventures qui pourront exciter ses sen­sations. La plupart des activités humaines ont ce but. Cependant la répétition des sensations les émousse ; le moi se trouve à chaque instant obligé de chercher des sensations nouvelles qui lui per­mettront de se tâter encore, de s’assurer encore une fois de sa propre présence, et ces sensations nouvelles, de plus en plus intenses, l’obligent à des associations et à des dissociations de plus en plus périlleuses, jusqu’au jour où le moi se trouve obligé de choisir entre courir encore, mais en sau­tant par dessus lui-même, ou se refermer sur lui-même, et laisser lentement ses vibrations s’étein­dre dans l’indifférence des choses extérieures, dans la stagnation de l’égotisme satisfait.

Le moi n’a pas d’autre alternative que ces deux-là. Nous verrons, dans notre Comédie Morale, comment, pour un moi qui saute par dessus lui-même, des millions et des centaines de millions de moi se referment dans leurs cirques, en construi­sant sur leurs barrières des murailles de plus en plus hautes, qu’ils ne pourront jamais sauter. Ces murailles s’appellent de noms d’autant plus beaux qu’elles sont plus hautes. Elles s’appellent Dieu, Vertu, Spiritualité, Idéal, Bonté, Beauté, Charité, etc…

Le développement automatique des opposés

Le moi, à chaque intensification d’un des ter­mes de la dualité dont il est fait, développe automatiquement son opposé. Il intensifie le terme de signe contraire en rétablissant ainsi son équilibre menacé. Mais dès l’instant que le revoici en équi­libre, il se trouve poussé à se projeter sur un de ses deux pôles, car cet équilibre statique ne lui donne pas la joie, l’extase à laquelle il aspirait. Il cherche donc une nouvelle sensation, qui s’exprime par un nouveau désir. Ce désir appelle l’objet, qui en le comblant le détruira, mais qui pour le mo­ment est censé s’unir au moi afin d’établir avec lui un bonheur durable et définitif.

Création d’un faux-objectif, ou satisfaction

Dans le cas, cependant, où le désir ne par­vient pas à se fixer sur l’objet qu’il appelle, parce que cet objet est hors de son atteinte, le moi qui trébuche en quête de son équilibre vers cet objet qui fuit, s’accroche à d’autres associations plus faciles, et se construit ainsi un personnage, un type, d’autant plus marqué qu’il est inconscient, et d’autant plus inconscient qu’il a manqué l’objet de son désir.

Ce personnage est satisfait par définition, puisqu’il remplace exactement la satisfaction que le désir n’a pas pu avoir. Mais la différence entre la satisfaction créée par le personnage et celle qu’aurait eue le désir en rencontrant son objet, est que la première se cristallise dans un équilibre statique, tandis que la seconde aurait épuisé son objet, et aurait délivré le désir. Ainsi, à cause de la contradiction que nous retrouvons toujours dans toutes les activités du moi, l’homme se satisfait définitivement de ne point obtenir l’objet de son désir, mais lorsqu’il l’obtient il ne peut se satis­faire. Par contre, l’état de satisfaction qu’est le per­sonnage, ne s’accompagne d’aucune joie véritable. Il attribue au monde extérieur toutes les causes de son insuffisance, et se retire de plus en plus dans son isolement stérile. Et inversement, la dé­ception que cause au désir son propre objet une fois atteint, se traduit en fin de compte par la joie intérieure que provoque toute rupture d’équi­libre, celle-ci étant l’expérience.

Le rôle du personnage est identique à celui des spécialisations des espèces

Le personnage est une forteresse, un camp re­tranché, que se construit l’individu afin de pro­téger ce qu’il a pu conquérir d’équilibre. Si l’on se souvient du processus d’évolution du subjectif à travers les espèces, on voit que le personnage dans lequel s’enferme le moi joue le même rôle que les spécialisations successives, qui à travers l’évolution se sont toujours constituées pour défendre avec acharnement ce qui restait, à chaque fois, d’un équilibre mis en péril par l’évolution elle-même. On voit donc que si le moi se constitue personnage, c’est dans le but de lutter contre son propre désir de trouver l’équilibre permanent final, qui l’emporterait. Ainsi chaque personnage, c’est-à-dire chaque homme que l’on rencontre, qui dit « je suis moi », n’est que l’expression d’une vo­lonté d’échec.

Le mirage permanent : Dieu

Ces personnages assument des rôles innombra­bles, des masques et des costumes d’une variété infinie. En attendant de les faire défiler dans nos prochaines Comédies, signalons ici la farce admi­rable du moi qui travaille avec un acharnement subtil à rendre permanent ce qui par définition ne le sera jamais. Lorsqu’il s’est par hasard, em­paré d’associations dont il s’aperçoit qu’elles sont trop grossières pour pouvoir durer, il se hâte de les transformer, de les sublimer, jusqu’à inventer des objets inaccessibles, auxquels dès lors il s’as­socie en toute sécurité satisfaite. Si, par exemple, son personnage est construit sur un uniforme, ou une fonction sociale, ou un geste (je salue à la façon d’un, ancien romain, donc je suis formida­ble, etc…) et si ce personnage s’aperçoit quand même, un jour, de la fragilité de ces associations avec des objets vraiment trop grossiers, il se re­jette sur des objets inaccessibles, dont le type le plus parfait qu’il puisse inventer est Dieu [3].

Tant que le personnage existe, l’antinomie sujet-objet existe aussi. Si pour son malheur cette antinomie venait à se résoudre, le moi devrait se dissoudre, et c’est bien ce qu’il redoute. Il invente donc un objet, Dieu, mais qui est à la fois sujet ; qui est extérieur, mais qui est aussi sa propre essence intérieure ; qui est inaccessible en tant qu’objet, ce qui justifie pleinement le fait de ne point l’atteindre, mais qui, à la fois est toujours présent en tant que sujet, ce qui donne au personnage la garantie de l’avoir sans l’obtenir ! Ainsi, en tirant parti de toutes ses contradictions, le moi s’y emprisonne en déployant des prodiges de ruse. Il est prêt à tout transformer à son propre bénéfice, car il opère automatiquement. Une idée ou un sentiment quelconques se trouvent aussitôt renversés par lui sens dessus-dessous, et d’une façon parfois si subtile, que même lorsqu’il veut honnêtement se délivrer de lui-même, il ne trouve plus en lui la lucidité nécessaire. Chacun de ses propres argu­ments, tombant dans son rêve, se transforme d’une façon magique afin de l’enfoncer encore un peu plus dans le sommeil.

La mobilisation des moi

Voilà pourquoi nous ne serons jamais assez cruellement lucides. Sur notre pauvre planète convulsée par un enfantement dont personne en­core ne peut prévoir l’issue, les moi coalisés, dans le monde entier, se préparent pour leur dernier combat. Quelques-uns tentent maintenant de se raccrocher à cela qui vivra : à la révolution. D’un côté et de l’autre de la barricade, des moi se rassemblent dans le même désir de se sauvegarder. Et s’ils se précipitent les uns sur les autres pour s’exterminer, c’est afin de faire triompher la mé­thode dont ils croient qu’elle pourra les sauver. Dans ces luttes qu’ils soutiennent pour subsister, pour se protéger, les moi qui voudraient lier leur cause à celle de la Révolution ne sont pas les moins dangereux. Mais laissons là ces personnages, et reprenons l’examen d’un moi isolé, dans son fonc­tionnement.

La fissure n’est pas une discontinuité

Nous avons vu le moi prendre naissance, et parfois se constater, c’est-à-dire douter de sa réalité à ce moment-là, en sentant surgir en lui une conscience qui s’oppose à la sous-conscience. Le personnage se constate et s’en étonne. Cet acte de conscience introduit dans le personnage une réa­lité autre que la sienne, comme à travers une fis­sure. Mais cette fissure n’est pas une interruption du fil conducteur qui reliera le moi dans tout le déroulement de sa vie psychologique ; elle fait vaciller le moi, mais sans lui faire perdre sa con­tinuité. Même lorsqu’elle se représentera à lui, même lorsqu’elle triomphera sur lui, elle n’aura pas dissocié l’entité, elle ne l’aura pas brisée en un certain nombre de morceaux séparés, isolés les uns des autres. Au contraire, la fissure est elle-même une permanence, qui bien que diffé­rente de celle du moi, imprégnera celui-ci, puis se substituera à lui, mais sans que la continuité de l’être en soit brisée. Lorsque l’entité poursuivra cette réalité jusqu’au point ultime où elle devra choisir entre mourir ou vivre encore, nous verrons cependant, que si elle s’obstine à vivre, elle se fera casser en fragments dissociés, non assimilés par la réalité : Nietzsche deviendra fou. L’analyse de ce cas extrême nous sera utile.

Le fil conducteur

Le moi, en naissant, acquiert la faculté de se dire « je suis moi » à travers toutes ses métamorphoses, à travers d’innombrables associations et dissociations au cours desquelles il ne parvient pas même, parfois, à comprendre comment ses moi passés, si différents de lui, étaient pourtant bien lui. Dès sa naissance, il a travaillé à accumuler son propre passé, afin de résister à la permanence dynamique universelle qui tendait à l’emporter. Chaque nouvelle réaction de l’individu a donc ren­contré en lui une incapacité sans cesse croissante de répondre à la succession des instants présents. Mais cette incapacité ne deviendra totale que si le personnage se fossilise à sa maturité, en fai­sant triompher sur le présent, toute l’accumulation de son passé statique. À ce moment-là, le person­nage fossile ne sera plus qu’une machine à dé­biter des souvenirs. Plus le personnage se détache du présent, plus ses souvenirs se précisent. Nous verrons par contre, que dans le cas d’un épanouis­sement total du moi, l’homme ayant retrouvé son adhérence au présent, perd cette faculté de se replonger dans son propre passé. Cette mémoire-là lui fera défaut, non point parce qu’il sentira un trou, une dissociation entre un état de cons­cience et l’état suivant, mais parce qu’au lieu de posséder un fil conducteur qui fait passer d’un état à l’autre un résidu constant de passé (le moi), il brûle ce résidu et perd la mémoire de ce fil conducteur au fur et à mesure que celui-ci se déroule. La différence entre cet état et celui de l’enfance, est que l’enfant réagit à l’instant pré­sent, en construisant malgré lui son moi, son personnage, qui détruit le présent au bénéfice du passé, c’est-à-dire du sous-conscient ; tandis que l’état de connaissance détruit au fur et à mesure le présent au bénéfice du présent lui-même, en l’épuisant sans cesse, sans en nourrir le sous-cons­cient, puisque celui-ci a disparu. Chez l’enfant, le fil conducteur est le personnage en formation, en­core fortement influençable par la succession du présent, ayant encore très peu durci son passé ; chez l’homme qui s’est libéré de son moi (son passé), le fil conducteur est à chaque instant l’ins­tant lui-même, qui se transforme, qui naît cons­tamment de soi-même.

L’observateur et l’observé

La permanence du « je suis moi » est la trans­formation perpétuelle du présent en passé individuel, en un passé contraint et forcé de recons­tituer sur des positions abandonnées des constantes héréditaires mises en déroute [4]. Or, sur ces po­sitions abandonnées, la dualité s’est soudain con­densée en une antinomie, puisque ses deux termes se sont opposés au lieu de se composer en un équi­libre inconscient. Le pôle statique a surgi, s’est constitué comme antithèse du présent, et se trouve entraîné à se construire, en courant pour ainsi dire, emporté par les variations des réactions du pré­sent. Par contre le pôle dynamique se trouve frei­né de plus en plus, par la résistance du passé. Ainsi se composent une permanente rupture d’équilibre, qui donne le sentiment d’un mouve­ment, d’un devenir, et une permanente recompo­sition d’équilibre, qui donne le sentiment que l’on est toujours là. Ces deux mouvements sont ceux des deux désirs que nous connaissons, celui de se percevoir, et celui d’être permanent. La chute d’équilibre (ce qui est observé) crée par compen­sation l’observation; la reprise d’équilibre (l’ob­servateur) crée ce qui est observé.

Donc l’observateur n’est jamais le même, bien qu’il soit une permanence; et l’observé, bien qu’il varie toujours, possède un fond permanent : le passé. Ce mouvement est créé dès que l’enfant rejette une première association, c’est-à-dire, dès que commence à se développer la sous-conscience. Chaque répulsion se double d’une attraction cor­respondante, et inversement. Nous avons vu que l’entité en formation, d’abord tout à fait plastique, durcit de plus en plus, à cause d’associations-dis­sociations qui tendent à s’installer, à prendre for­me. Aussitôt qu’elles ont pris corps, l’entité est là, et dès lors celle-ci avance dans le temps à la façon d’un serpent auquel s’ajouteraient successivement des anneaux du côté de la tête, (associations) et se détruiraient des anneaux du côté de la queue (dissociations).

Le corps du serpent, ou la course des associations et des dissociations

Cette marche subtile s’appelle le devenir. Mais l’on se rend bien compte ici qu’elle ne mène nulle part. Les associations peuvent s’accumuler, et les dissociations se précipiter à une vitesse prodigieu­se : elles sont en lutte, et ce qui importe c’est de savoir lequel des deux mouvements l’emportera, et non point à quelle vitesse ce corps a l’air de courir. Les associations tendent à donner à l’en­tité un corps hypertrophié, à l’alourdir jusqu’à l’arrêter dans la satisfaction d’un moi irrémédia­blement sous-conscient, incapable par indigestion d’associations nouvelles. Les dissociations tendent à développer la conscience de soi, à détruire le corps plus vite qu’il ne pourra se reformer, jus­qu’à rattraper la tête du serpent, jusqu’à supprimer le serpent. Entre ces deux cas extrêmes, on peut aisément distinguer une troisième solution, dans laquelle s’établit un équilibre entre les deux mou­vements : le corps du serpent, possédant toujours, imperturbablement, la même longueur, ne cesse alors de s’accroître d’un bout et de décroître de l’autre bout. Il a à juste raison, l’impression d’avancer; il a, avec une aussi juste raison, l’impression de se modifier ; il croit donc tendre vers quelque chose, se rapprocher d’une perfection ; ses deux mouvements le remplissent de joie, car son désir d’éprouver des sensations, et celui de sentir sa permanence, se trouvent satisfaits dans l’équi­libre d’un corps qui ne se permet jamais de s’al­longer ou de se raccourcir d’un pouce. Cet équilibre est la plus grande victoire que puisse rem­porter le moi triomphalement stérilisé, c’est celui des Religions et des Vertus.

Les ascèses dites spirituelles, si on les examine avec soin, comportent un découpage très précis de l’entité qui se protège : le détachement. Puis on donne à avaler à cette entité, ainsi « sauvée », des associations attentives à sauvegarder à tout prix son équilibre statique (qui s’appellent paix, har­monie, amour abstrait, etc…) et qui trouvent ins­tantanément leur contrepartie de dissociations, dans une échelle hiérarchique.

L’entité a définitivement gagné la partie le jour où ses deux bouts se sont rejoints en un cercle fermé, extatiquement égoïste : avec béati­tude, le moi s’est pour toujours retiré de la vie.

Nous allons voir, par contre, d’autres entités refuser de se reconstituer à chaque instant dans de nouvelles associations, et se faire dévorer par le feu du doute, qui détruit tout ce qui, étant destructible, n’a aucune valeur.

Le moi se réabsorbe (génie), ou se brise (folie)

Cette image du corps du serpent peut encore servir à propos des dissociations de personnalités, dont nous parlions tout à l’heure. Il ne s’agit point de couper ce corps en une quantité de tronçons qui ne se reconnaissent pas entre eux. Chez les psychopathes, de tels phénomènes se produisent, mais qui ne se rapportent en aucune façon à ce que nous décrivons ici. Les différentes entités qui peuvent apparaître chez un sujet malade, ne sont que des fragments, dans lesquels subsiste un moi incomplet semblable à un moi de rêve, dissocié des autres associations qui toutes ensemble, composaient le moi.

Le phénomène dont nous parlons est exacte­ment l’inverse de celui-ci : au lieu que le moi se brise sans disparaître, il disparaît sans se briser [5]. Mais, bien qu’opposés, ces phénomènes peuvent parfois présenter de grandes analogies, et peuvent se retrouver chez le même individu. Le génie créa­teur, qui, tel que nous l’entendons, est incompa­tible avec l’entité moi (pour le comprendre, nous n’avons qu’à nous représenter un personnage quel­conque, composé de ses automatismes sous-cons­cients) et certains cas de folie, peuvent se ren­contrer et s’alterner chez la même personne.

La plupart des psychiatres étudient des cas authentiques de mysticisme et de génie, où le moi disparaît sans se briser, de la même façon qu’ils étudient les cas où le moi se brise sans disparaître (ou brise ses derniers restes après avoir en grande partie disparu, comme chez Nietzsche). On comprend leur erreur, car l’humanité semble n’avoir presque pas encore produit de spécimens vérita­blement humains, d’hommes ayant perdu leur en­tité moi, d’une façon assez consciente pour pouvoir en parler raisonnablement au lieu de pousser des cris de joie et de délivrance, plus ou moins incohé­rents. Nous reprendrons peut-être un jour, avec des exemples, cette étude comparée de la véritable réalisation humaine, et de la folie. Nous ne l’avons indiquée ici que pour bien marquer que la dispa­rition du moi dans le présent, si elle détruit la permanence du moi est elle-même une perma­nence. Elle est le résultat de l’expérience entière que le subjectif a accumulée à travers toutes ses libérations successives, dans l’évolution des es­pèces ; elle est la permanence du « quelque chose », entièrement privée de conscience individuelle, c’est-à-dire de passé, permanence qui, en se subs­tituant dans l’individu, à sa propre entité, le fait adhérer à un présent sans mémoire de soi-même.

Lorsque disparaît l’antinomie, le mouvement (qui est une contradiction) non seulement demeure, mais s’intensifie

Dans cet état, l’individu, loin de perdre sa faculté de s’associer à de nouveaux éléments, la retrouve multipliée infiniment. Au contraire, c’est le personnage solidement cristallisé qui devient incapable de s’associer aux éléments qui se pré­sentent à lui, car il n’est plus qu’un corps rigide d’associations permanentes, et qui se suffisent à elles-mêmes. L’individu parvenu à la plénitude de sa libération n’est pas dans un état statique mais, au contraire, il est l’essence du mouvement, et cette essence est et demeure une contradiction. Dans la psychologie du moi, cette contradiction s’exprime par les deux désirs qui surgissent l’un de l’autre, désir de permanence, et désir de se sentir per­manent. L’un crée le moi l’autre son antithèse, la conscience de soi. Lorsque le moi et la conscience de soi se sont mutuellement dé­truits en se nourrissant l’un de l’autre, les deux désirs ne disparaissent pas, mais au contraire se trouvent libérés de leurs entraves, et se prennent à surgir instantanément l’un de l’autre, en une synthèse, immobile par excès de mouvement, ter­rible d’intensité, qui, au moindre contact, jaillit comme un éclair. Là, l’individu connaît le monde, en un acte de connaissance qui est purement ob­jectif. Il s’associe intensément, totalement, à cha­que objet qui se présente à lui, pour s’en disso­cier aussi totalement dès que l’objet ne le sollicite plus, et passer à l’association suivante. Sa vie psy­chologique est aussi différente de la vie psycholo­gique d’un personnage moi, qu’une synthèse est différente de chacun de ses éléments, qui, autre­fois dissociés, n’apparaissaient qu’à tour de rôle.

Dans le moi, le mouvement était freiné, arrêté, par une dissociation de ces deux termes, devenus antinomiques. À la disparition de cette antinomie, le mouvement se trouve libéré grâce à une nouvelle association des deux termes de sa contradiction.

La vie quotidienne d’un moi

Considérons la vie éveillée d’un personnage qui se dit « je suis moi ». Aussitôt que, le matin, il se retrouve dans sa peau, ce moi reprend son résidu d’associations permanentes, et se met en mouvement, afin de se sentir être soi-même. À cet effet, il offre au monde extérieur la surface de son moi et se procure ainsi une agitation, des sensa­tions, qui tout en maintenant le moi dans son cer­cle, lui permettront de se tâter (le cheval de cir­que). Ces excitations de surface que s’en va cher­cher le moi dans sa vie quotidienne, obligent constamment le moi à passer d’une association à l’autre, en se perdant lui-même, car s’il ne se per­dait pas, il ne pourrait pas se retrouver. Il se perd dans tous les actes de sa journée, qui l’absorbent, son journal, ses affaires, sa famille, le cinéma, l’agitation de la ville, etc… qui lui permettent à chaque instant de se reprendre, donc de se tâter. Sa journée se passe ainsi, à satisfaire le désir qu’il a de se sentir lui, au détriment de son désir de permanence, qu’il ne parvient pas à maintenir. En effet, s’il s’isole dans sa propre permanence, il s’endort. Avant de s’endormir il s’ennuie. L’en­nui est l’indifférence, et celle-ci est un équilibre statique entre les deux pôles, qui se neutralisent, de la dualité. La neutralisation des deux désirs l’un par l’autre est un état négatif, où le moi ne peut se retrouver faute de pouvoir se perdre, ainsi que nous le verrons plus loin. Afin d’éviter cet état pénible d’atonie en face de lui-même, le moi passe donc sa journée à satisfaire le désir qu’il a de sentir son propre mouvement, et refoule au fond de lui-même le désir qu’il a d’accroître la permanence de ses réactions, de stabiliser sa vie subjective. Mais nous avons vu que les deux désirs surgissent l’un de l’autre. Lorsque le moi a ainsi passé sa journée à faire des provisions, à refour­nir malgré lui le désir qu’il refoulait, le sommeil survient, l’agrégat se referme sur son propre équi­libre, refuse de nouvelles associations, et la per­manence ainsi retrouvée, ne se sait pas elle-même.

La vie simple

Lorsque le moi a disparu, la vie psychologique de l’homme devient beaucoup plus simple. Il n’a aucun besoin de culbuter à chaque instant dans des sensations nouvelles, dans le but d’obtenir l’opposé de ce qu’il cherche. Il n’y a aucune lutte en lui, entre les objets, et un moi composé d’un passé inadapté au présent. Mais ses deux désirs, libérés et fondus en un seul, se retrouvent en entier dans chaque instant présent, instant auquel l’individu se trouve chaque fois complètement as­socié, sans jamais se retirer de la partie, car il n’a précisément rien à retirer. L’agrégat vibre et résonne dans un état d’association naturelle avec la résultante universelle du point temps-espace où il se trouve. À ce mouvement unilatéral, libéré de la sous-conscience, succède, avec le sommeil, un autre mouvement unilatéral, également libéré de sous-conscience, où l’agrégat se trouve aussi pleinement dissocié du monde, qu’il était pleinement associé à lui pendant l’éveil. Dans cet état, les rêves ont changé de nature. Au lieu de symbo­liser le bouillonnement profond de l’inconscient, ils ne sont plus qu’une succession superficielle d’images et il arrive parfois que ces images se rap­portent à des périodes de l’enfance.

On voit que cet état de Connaissance totale, que cet état d’absolu, est si simplement naturel, et si entièrement dénué de sensations, qu’il ne peut guère tenter ceux qui, sous prétexte de cher­cher la vérité, ne sont que de vulgaires amateurs de sensations. Les régions occultes, extraordinai­res, où, tout éveillé le dormeur astral découvre des merveilles inexplorées, n’existent plus pour l’homme libéré de son moi, pas plus que n’existent encore pour lui les magies. Sans doute a-t-il connu tout cela, et les unions mystiques, et les frissons de joie épouvantée que donne le contact de l’in­connu. Mais tous ces mystères du sous-conscient sont maintenant à ses pieds, comme des nuages qu’il a dépassés dans son vol hors du rêve, vers l’état simple et naturel de l’homme éveillé.

Jusqu’ici, cet état a été recherché par les uns, à cause de leur amour pour le Mythe, rejeté par les autres, à cause de leur haine pour le Mythe. Car, en effet, il n’a jamais encore été dissocié du Mythe, dans aucun document que nous ont légué les hommes au cours de leurs tâtonnements vers la vérité.

Les Titans, les Dieux, l’Humain

Parvenus à ce point de notre exposé, tant d’avenues s’ouvrent à nous, qui toutes nous porte­raient à notre conclusion, que force nous est de choisir. Nous laissons de côté l’étude de la morale qui résulte de nos données, c’est-à-dire l’étude des règles que chacun devra élaborer et suivre, s’il veut se diriger de l’état sous-humain, sous-cons­cient, vers l’état humain dont nous parlons. Nous laissons également tous les développements que comportent nos remarques sur les rêves, sur la folie (dissociations de personnalités, associations persistantes et fixes, etc..) ; et le développement sur la signification des désirs sexuels par rapport au moi, et leur transformation au cours de la for­mation et de l’éclatement (éventuel) du moi, etc… Nous laissons également de côté, bien qu’il nous en coûte, tous les développements que comporte notre point de vue, au sujet des questions sociales. Nous avons déjà dit maintes fois, que nous consi­dérons la révolution sociale comme un phénomène naturel, qui correspond à un changement d’état dans la nature humaine ; la guerre des Dieux contre les Titans a symbolisé l’étape où le subjec­tif, grâce à toute la courbe de son évolution à travers les espèces, s’est condensé en centres iso­lés, les moi ; le nouvel ordre communiste, qui de­puis la révolution d’octobre, commence à se cons­truire dans l’U.R.S.S. fait partie, selon nous, d’un phénomène décisif dans toute l’histoire humaine, celui où la courbe du subjectif parviendra à son aboutissement, le seul état que nous acceptions d’appeler humain, celui où l’homme, se dégageant des contradictions du moi, et des œuvres du moi, se trouve obligé de se délivrer de son entité, par un éclatement vital. Cette révolution est celle des masses laborieuses, et nous sommes avec elles. Il se peut qu’elle n’ait pas le temps aujourd’hui de se chercher dans le sol profond où éclatent les moi, sol qu’elle doit pourtant assimiler, et transformer en technique de vie. Il se peut que, pour l’instant, elle ne sache que faire d’analyses qui peuvent sembler abstraites, mais qui, pour tout l’ordre ancien, sont de l’explosif à l’état pur. Elle les retrouvera cependant, car ses racines poussent, et ne s’arrêteront que là.

Nous nous bornerons, dans la suite et la fin de cet exposé à donner quelques explications sur le développement, jusqu’à son éclatement, de l’anti­nomie qu’est le moi.

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[1] MÉMOIRE. — La mémoire du moi est bien plutôt une mnémotechnique. Le moi se répète ses propres mou­vements par peur de se perdre ; il renforce sans cesse ses associations d’images, de paroles, de comportements, de peur de s’oublier, lui. C’est cette mnémotechnique du moi qui doit être détruite.
Cette négation de la mémoire passive qui construit le moi instaurera une mémoire active qui sera la conscience du présent elle-même ; mais conscience aussi de tous les éléments passés conservés dans le présent. Mais alors, le passé n’existera plus que pour le présent et non, comme chez le sous-homme, le présent par rapport au passé.
Un exemple : vous avez l’habitude de noter vos ren­dez-vous ; si vous négligez de le faire, vous les oubliez. Un jour, jetez votre carnet et refusez de noter cinq ou six rendez-vous très importants. Vous serez forcé, alors, de prendre une vive conscience de leur gravité, et vous ne les oublierez pas. Ou bien vous les oublierez, et c’est donc que vous n’avez pas conscience de toute leur gravité. Ce dilemme reflète la contradiction inhérente à la mnémo­technique, qui est opposition et corrélation entre mémoire et oubli.
Toute mémoire passive (mnémotechnique) est une manière artificielle et extérieure de corriger un oubli, de boucher un trou de la conscience. Cette mémoire est donc, en son essence, identique à l’oubli. La conscience du pré­sent surmonte la contradiction apparente d’une entité douée d’une prétendue « mémoire » et pourtant sujette à l’oubli.
Un lecteur un peu simpliste pourrait croire que l’on propose ici comme idéal l’état d’un homme qui oublierait tout à chaque instant. Mais, outre qu’un tel homme ne pourrait pas vivre, il serait inconscient. Et la conscience délivrée du moi n’est pas un état, mais un acte. En re­niant tous ses souvenirs, elle les connaît, comme le dor­meur, qui s’éveille en doutant de ses rêves, devient capable de les raconter.

[2] LE MOI ET L’ÉTERNEL. — C’est à ce moment, dans l’histoire humaine, que surgissent les religions mono­théistes. L’homme nie ses anciens dieux, devenus contra­dictoires en eux-mêmes, et ce doute est un sursaut de conscience. Mais ce n’est qu’un bond limité : l’homme s’enorgueillit d’être un douteur, un penseur, s’admire lui-même jusqu’à construire le Dieu unique à son image; en déclarant que Dieu l’a fait, lui homme, à son image. Ceux qui ne partagent pas sa foi sont donc des êtres inférieurs, à peine des hommes ; on peut les traiter comme des ani­maux. Iconoclastie, orgueil du « peuple élu », fanatisme ce sont les traits des grandes religions monothéistes, de Moïse ou de Mahomet. (La fonction de la conscience dans les formations religieuses sera étudiée dans la Comédie Religieuse).

[3] L’ARGUMENT ONTOLOGIQUE. — La critique du moi doit ruiner à jamais le vieil argument ontologique, sous quelque forme qu’il se présente. « J’ai l’idée d’un être parfait » ; mais que suis-je pour avoir l’autorité d’émettre un tel postulat ? Si « j’ai l’idée d’un être parfait », cette idée est une « idée » du moi, et n’exprime que son désir de durer. Je n’ajoute rien en disant : « Perfection implique existence. Donc j’ai l’idée de l’existence d’un être parfait ». Mais c’est un grossier tour de passe-passe que de rem­placer « idée de l’existence » par « existence ». Chez Des­cartes, le tour de passe-passe est beaucoup plus beau : « Que suis-je ? » demande-t-il. Il ne répond, de la seule manière possible, que par une série de négations : « je ne suis pas mon corps, ni mes passions, etc. ». D’autre part, ce faisant, il prétend penser, et même se penser. Or, il conclut bizarrement : « je pense, donc je suis ». Logiquement, il aurait dû dire : « je pense, donc je me détruis. »

[4] L’homme dont le moi a refusé de fondre dans le présent, finit par être envahi, à sa maturité, par des caractères héréditaires jusque là tenus en échec. Le passé triomphant s’installe en maître dans cette coque aban­donnée par la vie.

[5] Voilà bien la déformation des surréalistes : ceux-ci expriment (exemple : l’intérêt qu’ils portent à la folie) une velléité de briser le moi tout en le conservant dans chacun de ses fragments. Ils représentent ainsi la der­nière tentative et la dernière faillite d’une culture individualiste, qui ne renonce pas à être individualiste. Au seuil de la Révolution les voici donc contraints de choisir entre désavouer complètement cette erreur, ou ne pas franchir le seuil. Et en effet, ils ne peuvent rien conserver de leur tentative philosophique sans rester dans le mythe du moi.