Michel Random : La déesse danse à Mohendjodaro


19 Aug 2015

(Revue 3e Millénaire. Ancienne série. No 13. Mars-Avril 1984)

Rappel : la note suivante décrit l’état des choses en 1984.

Il y a 6000 ans, dans la vallée de l’Indus, s’épanouit une civilisation née du culte de la grande déesse mère. Florissante, cette civilisation nous donne, depuis le fond des âges, une grande vision de moder­nité. Confort et hygiène dans les maisons. Tout-à-l’égout et ramas­sage des ordures ménagères, com­merce, exportation, échanges avec les pays voisins, cette civilisation de sédentaires sera conquise et dé­truite par les aryens nomades voués au culte du père et essentiellement guerrière.

Notre collaborateur Michel Random revient du Pakistan, où l’Unesco s’efforce de sauver un site capital pour la compréhension de notre civilisa­tion. Mohendjodaro, une ville apparue voici six mille ans sur la vallée de l’Indus. Construite en briques, la ville est menacée de disparaître dans moins de vingt ans et de se dissoudre en poudre fine. Une fois de plus l’intervention de nos contemporains en est la cause. Un barrage, celui de Sukkur a en effet été construit non loin de la ville ce qui a eu pour effet de faire monter la nappe phréatique. Or comme le sous-sol contient du sel, par capillarité le sel remonte à la surface à travers les briques et les détruit rapidement. Ceci d’autant plus que les niveaux inférieurs de Mo­hendjodaro sont noyés dans l’eau qui n’est plus qu’entre deux mètres cinquante et quatre mètres de la surface alors qu’elle n’était qu’à huit mètres voici encore cinquante ans. Le programme de sauvegarde est considérable et approche des dix millions de dollars. L’Unesco en a recueilli trois à ce jour (donnés par les États-Unis, l’Allemagne de l’Ouest et le Japon) qui ont servi à creuser 14 puits sur un total de 56 qui déjà pompent l’eau du sol et la rejettent dans des canaux. Dans son article, Michel Random explique l’importance capitale de cette civilisation mère.

MohendjodaroMohendjodaro est une très ancienne ville de la Vallée de l’Indus dont l’origine remonte à 6000 ans. (Les fouilles récentes ont en effet ramené à la surface des objets, colliers, bracelets, poteries prélevés à 18 m de fond, et qui selon un nouveau procédé, la thermoluminescence, permettent selon le professeur Michael Jansen, de faire remonter de 5000 à au moins 6000 ans, l’origine de la ville.) Cette ville qui à son apogée voici trois mille ans, comptait environ quarante mille habitants, s’étendait sur une vaste surface de 700 hectares, dont le quart tout au plus a été fouillé et mis à jour. L’importance de Mohendjodaro est considérable. Sa découverte récente, en 1922, démontre qu’elle a été en quelque sorte la capitale d’une vaste civilisa­tion, celle de l’Indus, encore nommée civilisation harapéenne (du nom de la ville d’Harappa, autre site important de la vallée de l’Indus). L’étendue même des sites décou­verts, plus de cent, démontre que cette civilisation s’étendait sur une longueur d’au moins 1600 kilomètres et sur une largeur de 800 environ, soit sur une surface supérieure à celle de l’Égypte et de la Mésopotamie réunies. À titre de comparaison la civilisation égyptienne ne dépasse pas les 1000 km. Ces immenses distances (« un immense quadrila­tère irrégulier, écrit l’archéologue français Jean-Marie Casal, dont le côté est, a pour pointes extrêmes Rupar au pied de l’Hima­laya, et Alamgirpur, à une quarantaine de kilomètres de Delhi ») prouve que les grandes distances n’effrayaient pas nos an­cêtres. Mohendjodaro et Harappa sont par exemple distants de 600 kilomètres. Il exis­tait non seulement un échange constant entre les villes mêmes (les plus connues sont Chanhu-Daro, Lothal ou Amri) mais aussi avec des pays voisins comme la Mésopota­mie, l’Asie centrale, l’Afghanistan, le nord-est de la Perse, l’Inde méridionale, le Bélout­chistan, le Rajasthan et le Gujerat. Le plus surprenant est de constater que loin de trouver des peuples primitifs, alors que nous remontons à l’aube de notre histoire, nous découvrons tout le contraire, une civilisation hautement développée, extrêmement raffi­née, prospère, avec une structure sociale et religieuse extrêmement hiérarchisée, et qui plus est présente dans l’urbanisme des villes, dans la conception de l’habitat, des critères parfaitement rationnels et ordonnés qui sont souvent plus précis et évolués que maintes de nos cités modernes. (Aux portes de cette civilisation, le peuple de Sumer présentait la même évolution).

Sur cette prodigieuse civilisation il nous reste malgré les fouilles et les savantes études presque tout à apprendre. Comme le souligne le professeur Michael Jansen, sur près de 100 sites, 10 seulement ont été réellement fouillés, et sur ces dix, les fouilles ne portent que sur 10 pour cent environ de leur étendue. Autrement dit nous ne connaissons actuellement que le centième de cette civilisation. Mais évidemment ce centième est hautement significatif et représentatif de tout le reste. Ainsi 38000 figurines et sceaux ont été recueillis, et l’ensemble de ces documents permettent d’apprécier le tout.

Nous pouvons classer ces objets selon leur caractère strictement utilitaire (les cérami­ques utilisées dans la vie quotidienne, les figurines ou sceaux représentant les person­nages, hommes ou animaux de cette même vie quotidienne, et celles qui traduisent la structure religieuse et sacrée de la cité). Parmi ces dernières les plus abondantes concernent le culte de la Déesse-Mère, les rites shivaïques, et les animaux sacrés comme l’unicorne représenté sur une très grande variété de sceaux.

Le Dieu cornu, et la toute puissante Déesse-Mère

Nombre de ces sceaux représentent Shiva, la tête surmontée de deux cornes de taureau, les jambes largement écartées en posture de yoga, et présentant tous les caractères du dieu ithiphallique, c’est-à-dire au membre érigé. On a découvert également nombre de lingam, symbole évident de la force procréa­trice, parfois associés à des yoni ou vulves, signes fréquents dans tous les sites associés au culte de la Déesse-Mère et symbolisant l’union des forces créatrices naturelles.

La première grande religion de l’humanité était donc la religion de la vie elle-même associée à la vénération de tout ce qui manifeste cette vie elle-même, la terre, le ciel, les animaux et les plantes. Le concept originel semble aller de soi, le sacré s’attache à toutes les manifestations visibles et tan­gibles de, la vie elle-même, parce que l’ensemble de ces manifestations à la fois sacrées et magiques donc en elles-mêmes, révèlent la nature divine des choses. Il est en ce sens profondément naturel que la nature féminine du vivant soit vénérée sous sa forme immanente en premier lieu, et que de ce fait la Grande-Déesse établisse en quelque sorte son autorité économique, sociale et spiri­tuelle.

L’homme sous la forme du « roi-prêtre » tire son autorité de la Grande-Déesse et l’exerce en son nom, mais il arrive que ce roi-prêtre soit aussi une reine. La religion originelle est essentiellement matriarcale. Au Japon même, le premier pouvoir établi au nord de l’île de Kyushu était sous la dépendance de chamanes qui étaient le plus souvent des femmes. Et ceci conduisit certai­nement à la personnification féminine de la divinité suprême du Japon : Amaterassu, la Déesse du Soleil.

Alain Danielou a remarquablement il­lustré dans son livre : Shiva et Dyonisos (Fayard) l’importance de cette première civi­lisation de la Déesse-Mère, qui s’étendit partout durant des millénaires et qui sous des formes semblables se trouve manifestée aussi bien en Europe, au Moyen ou Extrême- Orient et dans toute l’Asie. Qu’ils apparais­sent sous les formes les plus diverses (pierres levées, arbres noués, figurines où les organes sexuels sont exagérés, où la grossesse voire la mise au monde sont suggérées) ces symboles ont toujours le même sens : manifester un double respect et une double vénération devant le mystère de la naissance et de la mort. La Grande-Mère est d’abord celle qui épouse les rythmes du temps, des saisons et les cycles de la vie. Elle se nomme Aphrodite en Grèce, Ishtar, ou Astarté dans la Baby­lonie ancienne, Isis en Égypte, Aphrodite ou Déméter en Grèce, Lakshmi en Inde où le sâktisme, culte de la Mère, a caractérisé l’époque pré-védique.

Elle sera Cérès chez les Romains qui avaient adopté le culte en partie secret d’Isis. Partout la Déesse-Mère est la source du Mystère (celui de la naissance et de la mort, mais aussi celui de la mutation des forces naturelles) et donc de l’initiation. Nous retrouvons les sources les plus ésotériques de la religion, celle des mystères orphiques ou d’Éleusis en Grèce, rappelant les mystères tantriques qui apparaissent en Inde au VIIe siècle après Jésus-Christ. Partout nous retrouvons les mêmes traits communs, l’importance des prêtresses, la prostitution sacrée, le culte des morts qui ne sont jamais incinérés mais enterrés, les fêtes qui célè­brent le renouveau, liées aux semences et aux moissons, le respect des animaux, et l’établissement de cités agraires, prospères. En Israël même, avant que ne s’établisse la suprématie du culte de Yahveh, la déesse était vénérée sous le nom d’Asherah. Et ce culte est si profondément enraciné qu’au VIe siècle av. J.-C., peu avant la captivité du peuple juif à Babylone, Jérémie se lamente de voir les enfants ramasser des bois, les pères allumer des feux et les femmes pétrir la pâte pour préparer des gâteaux à la reine du ciel. Il le leur reproche, et eux répondent qu’ils le faisaient, comme l’avaient fait leur pères à Juda et à Jérusalem, parce qu’alors la nourriture était abondante et le pays pros­père. Depuis que Jérémie exerce son auto­rité, il reconnaît lui-même que « l’abondance de victuailles » et la prospérité générale ont disparu d’Israël.

Dans la civilisation de l’Indus le culte de la Déesse était fermement établi. Les figurines féminines s’y trouvent en grande majorité. Elles sont très semblables à celles de l’Anatolie, de la Mésopotamie, de l’Égypte. Elles sont souvent, comme à Mohendjodaro, peintes d’un badigeon rouge à la taille. En majorité elles sont nues, ou vêtues d’une robe courte retenue par une large boucle à la taille, ce qui leur donne une allure très moderne. La poitrine, nue, est recouverte d’un grand nombre de colliers et de bijoux. La coiffure est souvent large, abondante, en éventail, ou ornée de formes latérales qui ressemblent à des paniers. Et partout encore des bijoux, aux poignets, aux bras, aux chevilles. Chaque foyer vénérait des divinités féminines domestiques, logées dans de pe­tites niches. La Déesse-Mère était la gar­dienne de la maison, comme de la ville ou du village. Elle veillait sur les soins domestiques comme sur le bon ordre et sur la protection de la Cité.

Et de fait, Mohendjodaro était une ville qui faisait commerce de toutes sortes de marchandises. Ses habitants furent sans doute les premiers à cultiver le coton et à l’exporter et, soit par des caravanes traver­sant les déserts, ou suivant le bord des mers (comme la route le long du Golfe Persique conduisant à la vallée du Tigre et de l’Euphrate) soit par bateaux, les marchan­dises étaient exportées et importées sur d’immenses distances.

La céramique était certes la première production, nous pourrions dire industrielle, de Mohendjodaro, tant elle était faite à grande échelle. Mais ils fabriquaient aussi des haches, des pointes de lances dans un alliage de bronze à l’étain qui, martelé à chaud, devient aussi dur, voire plus, que certains aciers doux. Ils connaissaient l’or, l’argent, le cuivre et l’électrum qui est un alliage naturel d’or et d’argent. Ces métaux servaient à fabriquer certes des bijoux, mais aussi des ustensiles de cuisine, des vases, des poêles, des outils et des armes.

Mohendjodaro : prototype des villes modernes

On a trouvé des scies à large lame, des marteaux, et toutes sorte d’instruments di­vers. Ils possédaient un système très élaboré de poids et de mesures qui composent un système binaire et décimal selon une progres­sion rigoureusement mathématique, allant de 0,8516 gr à 10,896 kg. Ils utilisaient pour les mesures la coudée de 33,528 cm sem­blable à la coudée égyptienne encore en usage sous la XIIe dynastie, ou chez les bâtisseurs britanniques du Moyen Âge, soit une « Coudée Royale » de 52,52 cm. Coudée que l’on retrouve dans tout le monde ancien, Babylonie, Asie mineure et ailleurs. L’arti­sanat est connu indirectement par des traces ou des débris, mais l’on sait que la vannerie était utilisée, que le coton et le jute servaient à tisser des vêtements d’une grande finesse et des nattes. Le poil de chèvre et l’écorce de palmier servaient à faire des ficelles ou des cordes comme c’est le cas de nos jours. D’après des documents, on apprend que les peuples de l’Indus exportaient toutes les marchandises déjà citées, mais aussi de l’ivoire brut ou travaillé, des bois précieux et même des tables incrustées d’ivoire. Sont encore mentionnés les « oignons de Mekkan », les parfums, les perles, diffé­rentes pierres précieuses, le lapis-lazuli en blocs bruts. On sait qu’ils cultivaient un blé à haut pouvoir nutritif et le riz.

Cette économie florissante reposait sur des bases culturelles et spirituelles qui sont indirectement connues faute d’avoir pu déchif­frer les 600 pictogrammes qui constituent l’écriture de la civilisation de l’Indus. On sait seulement que cette écriture était plus belle et plus concise à la fois que les hiéroglyphes égyptiens. Le prêtre-roi gouvernait la ville certainement avec une grande autorité. Chaque quartier possédait en effet des localisations précises qui se distribuaient entre la Ville Haute, pour tout ce qui a trait aux fonctions nobles, celles de l’administration et celles de la religion, et la Ville Basse où se répartissaient les artisans probablement par corps de métier, comme c’est encore souvent le cas en Orient. Le plus important de ces quartiers était sans nul doute celui des potiers, car la céramique était reine dans la ville. Elle servait non seulement à la fabrica­tion de vases de tout genre dont certains sont gigantesques, mais aussi à cuire l’énorme quantité de briques, identiques à celles de nos jours, qui servaient à construire et à entretenir la ville.

L’urbanisme était extrêmement rationnel. Les maisons étaient groupées en blocs, au­tour de ruelles étroites pour se protéger de la chaleur et du vent. Ces blocs et la disposition rectiligne de ces rues ont pu faire comparer, toutes proportions gardées, Mohendjodaro à Manhattan. Les maisons n’étaient pas très hautes, deux étages tout au plus s’achevant par un toit plat. De grosses poutres étayaient la charpente, et l’on pense qu’assez souvent les maisons comportaient une construction supérieure en bois servant de grenier. Ces petites ruelles aboutissaient à une grande artère centrale longue d’un kilomètre et large de 10,30 m, où se tenait probablement le marché.

Mais ce qui frappe le plus c’est l’ordon­nance et la conception tout à fait moderne de la maison elle-même. Les murs extérieurs sans fenêtre pour se protéger de la poussière et de la chaleur laissaient place à une sorte de patio central par où pénétrait la lumière. Les pièces, chambre de maître, salle de séjour, chambre d’amis, cuisine, toilette, salle de bain étaient disposées tout autour. Un puits personnel dans la plupart des maisons four­nissait l’eau et un escalier intérieur permet­tait d’accéder aux étages supérieurs. L’évacuation des eaux usées se faisait au moyen d’une canalisation en poterie descen­dant en oblique dans l’épaisseur des murs. Un système de tout-à-l’égout très ingénieux collectait les eaux ménagères et les transpor­tait par des canalisations souterraines dans le collecteur central qui évacuait les eaux de pluies. Des puisards permettaient la vidangé des déchets, et des emplacements publics étaient prévus pour la collecte des ordures ménagères. On imagine avec peine ce qu’une telle conception représente quand on sait que beaucoup de villes en Europe ne possédaient pas le tout-à-l’égout au siècle dernier. Ces ancêtres ne nous avaient précédés que de 6000 ans !

Jean-Marie Casal qui a écrit un livre très passionnant et documenté sur la civilisation de l’Indus, ayant lui-même travaillé à Mo­hendjodaro en tant qu’archéologue (La Civi­lisation de l’Indus et ses énigmes, Fayard éd.) fixe aux derniers siècles du IIIe millénaire av. J.-C. l’apogée de cette civilisation. « Songeons, écrit-il, à la fierté d’un de ces citoyens d’Harappa, de Mohendjodaro ou de quelque bourgade du Gujerat, qui pouvait se déplacer de l’un à l’autre de ces lieux si distants les uns des autres, pousser même jusqu’à Dabar-Kot ou à Rupar au nord-est, ou sur la côte à Sutkagen-Dor auprès de l’actuelle frontière iranienne, et retrouver installé tout le cadre de sa vie journalière, son confort, et ses salles de douches, sa vaisselle familière, et très vraisemblablement sa langue traduite dans la même écriture. Quelle devait être sa fierté ! Et quel citoyen du monde ancien pouvait à la même époque jouir de pareils privilèges ? » (p. 191).

Quand la civilisation du père se substitue à celle de la mère

On ne méditera jamais assez sur l’impor­tance de l’invasion aryenne qui va déferler sur l’ensemble de la planète voici trois mille cinq à quatre mille ans, invasion impropre­ment appelée indo-européenne, qui ne s’est peut-être pas, quoi qu’on en dise, encore achevée. La civilisation de la Déesse re­groupe les races et les ethnies les plus diverses. Même à Mohendjodaro la ville est peuplée de gens appartenant aux types les plus divers. Les Aryens sont à la fois un peuple descendu de Scandinavie et des îles Britanniques, mais aussi un ensemble de races très diverses. Dans les deux cas le phénomène est planétaire. Il semble qu’après des origines très antiques remontant au néolithique (15000 ans) et encore plus, la civilisation de la Mère (soit pour des raisons certes historiques, mais en fait tout à fait mystérieuses répondant probablement à l’alternance de vastes cycles) ait été rem­placée par la civilisation du Père. Ce sont en effet deux concepts d’humanité profondé­ment différents, sinon opposés, qui s’affrontent. La civilisation de la Déesse est comme on l’a dit stable et agraire, celle du Père vient des peuples nomades. L’une vénère certaine­ment un dieu absolu mais sous les formes multiples et vivantes de la vie, elle prend acte des manifestations de la vie elle-même pour en louer le Créateur. C’est l’essence même du Vivant qui est vénérée sous ses différents aspects, naissance, mort, fertilité, maturité. Elle est donc profondément enracinée dans la nature même des choses et des êtres. Elle possède ses mystères secrets, car la nature féminine est elle-même, comme l’eau ou la lune qui en sont ses symboles, un mystère également insondable. Et pourtant la vie naît et se perpétue, la richesse s’installe, l’équi­libre, la paix et les fêtes du corps et de l’esprit ont droit de cité. Les Aryens apportent avec eux leur dieu guerrier. C’est Indra qui se dresse contre Shiva, l’arc contre la danse. Mais face à la Grande Nature, voici le Père, le Dieu unique et tout-puissant de qui désormais le roi tient son autorité suprême. Lui et les prêtres, quelle que soit leur nature, parleront en son nom, et au fil des temps, au fur et à mesure que la loi divine s’affirmera par le dogme et la lettre, les persécutions et les conquêtes se feront de plus en plus impitoyables sous le regard de ce Dieu vengeur.

Ce n’était certes pas la religion du Christ qui présente tous les caractères originels liés à la souriante compassion de la Mère, ce n’est pas non plus la religion des Soufi en Islam, et de toutes les mystiques qui établissent la prépondérance de l’amour sur la loi. Mais il est de fait comme le dit si bien Alain Daniélou que « C’est avec les invasions aryennes que s’impose dans l’Inde et dans le monde occidental la grande religion des peuples nomades de l’Asie centrale… C’est une religion centrée sur l’homme qui ne cherche l’appui des dieux que pour assurer sa sécurité et sa domination » (ouvrage cité, p. 36).

La fin de Mohendjodaro, comme de toutes les villes de l’Indus, est très certainement le fait des invasions aryennes. Il est évident qu’il n’existe pas de documents précis permettant de dire : les Aryens sont passés ici en voici la preuve. Au fil des ans et des siècles on observe des changements de culture, des déplacements de populations, l’abandon des traditions, mais aussi parfois des destructions et des massacres. On n’a retrouvé que cinquante-quatre cadavres à Mohendjodaro.

Ce sont des victimes frappées de toute évidence au moment de leur fuite, car on les trouve sur le seuil des maisons ou dans la rue, les corps sont pêle-mêle, et les têtes portent des blessures évidentes dans la plupart des cas. Il est probable que les nouveaux arrivants et les rescapés continueront encore à vivre ensemble mais sur des bases qui boule­versent profondément l’ancienne tradition.

La religion de la Déesse n’est pas guer­rière. On n’a trouvé que de très rares armes à Mohendjodaro, pratiquement aucune dans la vieille ville de Çatal Huyük en Turquie dont les origines remontent aussi à 6000 ans. Il n’y avait pas non plus de remparts. Les nouveaux conquérants changeront l’ordre des choses. L’homme va se murer, les remparts vont surgir, la société féodale s’installera avant la lettre. Temporisée par la « Coutume » celle précisément de la Déesse-Mère, la religion ancienne survit encore aujourd’hui. L’empereur du Japon est tou­jours le premier prêtre de la religion Shinto, dont le Kami central est toujours Amate­rassu déesse du soleil. Les danses et les rites, souvent secrets, célèbrent toujours la Déesse-Mère à Bali. À Okinawa, bien que shintoïsé, le rite primitif est toujours célébré, souvent dans des grottes comme à Futen­mangu par les femmes-prêtresses ou Noro. Il n’existe pas de temples, le rite est célébré dans un lieu naturel et sacré (utaki) où les hommes n’ont pas accès. C’est sans doute pourquoi à Mohendjodaro on n’a pas trouvé de temple. Les rites se déroulaient à ciel ouvert selon toute probabilité. Autre carac­téristique fondamentale : la purification par l’eau essentiellement, pratiquée autant dans la religion d’Okinawa que dans le culte Shinto. Or à Mohendjodaro existe une grande piscine de 12 m sur 7 réservée selon toute vraisemblance aux purifications rituelles car elle se trouve dans la partie noble de la ville. Enfin les rites phalliques au Japon même sont encore pratiqués dans les cam­pagnes et il existe quelques temples (comme à Tagatha) entièrement consacrés à ce culte. Et la danse de Shiva imprègne toujours profondément l’hindouisme.

« L’hindouisme est, dit Mircea Eliade, en sa majeure partie une création de l’Inde pré-aryenne (…) Mais si l’on tient compte des découvertes archéologiques récentes, on a le droit d’aller encore plus loin, et de chercher les origines de certaines formes religieuses (qui manquent dans les Vedas et qui se sont épanouies dans l’hindouisme) non seulement chez les Dravidiens et chez les Mundas, mais aussi dans les cultures protohistoriques de la vallée de l’Indus. » (Techniques du Yoga p. 267, Gallimard, coll. Idées). Eliade expli­que clairement que le caractère et les prati­ques yogiques ont précisément pour origine la vallée de l’Indus. « Le fait le plus important pour notre recherche est la découverte, à Mohendjodaro, d’un type iconographique qui peut être considéré comme la première repré­sentation plastique d’un yogin. » (p. 268). Il s’agit du grand dieu Shiva lui-même. L’atti­tude même du Prêtre-roi représente égale­ment l’attitude d’un yogin. C’est dire que la civilisation de la Déesse-Mère a finalement survécu sous l’une des formes les plus apparemment populaires qu’est le yoga tel que nous le connaissons encore en partie aujour­d’hui. De même la vénération du lingam, que l’on rencontre partout en Inde, est toujours liée au culte de Shiva.

Comment en serait-il autrement ? La danse de Shiva et celle de la Grande Déesse sont tout simplement les deux formes et les deux énergies fondamentales de la nature féminine et masculine elle-même, c’est-à-dire les deux formes de la Création qui n’en finissent pas de s’unir et de se diversifier à l’infini.