Pierre D’angkor : La destinée spirituelle de l’homme selon la sagesse antique


29 Apr 2011

(Extrait de Le Christianisme et son destin tragique. Édition Être Libre. Sans date, probablement début années 1950)

Selon sa nature propre et ses tendances intimes, chacun de nous se sent invinciblement attiré ou repoussé par cette idée que l’homme ne vivrait pas qu’une seule existence, mais des existences successives, échelonnées au cours du temps. Pour les uns, cet antique doctrine apparaît comme la vérité même. Ils l’absorbent comme l’éponge absorbe l’eau, parce que seule elle explique et justifie, à leurs yeux, l’inégalité des conditions humaines et le mystère des destinées particulières. Pour les autres au contraire, elle n’est qu’une idée folle et saugrenue, l’invention d’une imagination morbide ou surchauffée.

Enseignée par une Sagesse immémoriale, la notion des vies multiples de l’homme est basée sur une loi de la nature, le plus souvent mal comprise et défigurée. Les écoles ont beaucoup erré, divagué dans sa compréhension. Et c’est là sans doute la raison pour laquelle elle est demeurée si longtemps sous le boisseau, ainsi que nous le verrons et pourquoi aussi les grands Instructeurs religieux se sont montrés si discret dans leur enseignement à ce sujet. Métempsychose, palingénésie, transmigration des âmes, loi des renaissances, sont autant de termes ou d’expressions, par lesquels on s’est plu à désigner la doctrine. Aujourd’hui on dit surtout la réincarnation. Le terme est impropre d’ailleurs et prête à confusion, ainsi que nous le montrerons, mais il est commode, parce qu’il résume l’idée générale d’un mode de survivance humaine, autrement dit la lignée des existences successives de chaque individu, en tant que régie par une loi immanente de justice divine, fonctionnant comme loi naturelle.

La réincarnation n’est en fait que l’application à chacun de la loi universelle de causalité. Saint-Paul l’a énoncée en disant que l’homme récolte ce qu’il a semé. Qu’est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire que ce que l’on sème ici-bas, on le récolte ici-bas également, non pas dans un ciel lointain ou dans un autre monde, mais sur le champ même où l’on a semé, c’est-à-dire sur terre. Et de même que l’on récolte en une autre saison que celle où l’on sème, de même ce n’est pas en notre vie présente que nous récoltons le plus souvent le produit de nos semailles, mais dans une existence à venir. La sagesse de l’Inde nous dit, de son côté: « L’homme devient ce à quoi il pense ». Les vies successives de chaque être humain sont donc la maturation naturelle, échelonnée au cours des temps, des germes qu’il a semés, le résultat de ses actes passés, bons ou mauvais, les fruits successifs de ses pensées, de ses désirs toujours renaissants.

Que faut-il penser d’une telle doctrine ? Qu’elle est vraie ou fausse, selon qu’on la comprend. Ce qu’on peut dire, c’est que telle qu’on la comprend généralement, elle est fausse et même dangereuse, en ce qu’elle favorise nos illusions, c’est-à-dire cette fausse espérance que chacun nourrit secrètement de se survivre personnellement après la mort, c’est-à-dire de voir son moi actuel se perpétuer et renaître, modelé suivant ses désirs. Je dis donc qu’ainsi présentée cette doctrine est fausse. La croyance à la survivance du moi après la mort est une illusion, nous assure la sagesse ésotérique. Notre moi ne vit qu’une existence. Notre moi physique disparaît avec notre corps : quant à notre moi mental, il n’est qu’un complexe d’énergies qui s’éteint à l’expiration de ces périodes « post mortem » que les religions ont nommées le ciel et l’enfer, périodes subjectives durant lesquelles s’épuisent graduellement les énergies psychiques qui étaient constitutives de ce moi. Mais de même que les êtres vivants laissent derrière eux des germes qui se développent ultérieurement en de nouveaux êtres, semblables à eux-mêmes, de même notre moi psychique laisse derrière lui des germes vivants, des germes psychiques. Ceux-ci fructifient à leur tour en un moi nouveau, à la fois semblable et différent de celui qui lui a donné naissance. La loi d’analogie se montre partout dans la nature. Le gland qui provient d’une chaîne ne devient pas ce même chêne, mais un chêne nouveau similaire. De même le moi nouveau n’est nullement le moi ancien dont il provient, mais le fruit synthétique des pensées, des désirs, des activités de ce moi antérieur. Il n’y a donc pas en nous un moi personnel, toujours le même, qui survit à la mort, se réincarne et grandit d’existence en existence. Il y a, dans le passé lointain de chacun de nous un grand nombre de « moi », de personnalités, qui pour être à chaque fois nouvelles et différentes l’une de l’autre n’en procédèrent pas moins l’une de l’autre, unies entre elles par un lien, une filiation psychologique que l’Inde nomme « Karman ».

Quel rapport cette filiation psychologique présente avec le problème de l’hérédité physique que l’être nouveau hérite de ses parents et comment elle se combine avec elle, est un problème que je n’envisagerai pas, faute de compétence et puis, parce que je ne sais pas si nos occultistes occidentaux l’ont déjà résolu eux-mêmes.

Mais si nos « moi » successifs ne sont ainsi que les fruits temporaires de nos propres activités psychologiques, espacées au cours des âges, devrons-nous en conclure, que tout est transitoire en notre être et qu’il n’y a en nous aucun élément permanent ? Non certes. Il y a en chacun de nous un Principe spirituel qui ne meurt jamais : mais ce Principe de nous-même, nous ne le connaissons pas, nous ne l’atteignons pas encore : il est au-delà de notre conscience actuelle [1]. Ce qu’il importe essentiellement donc de retenir, c’est que cet élément spirituel et transcendant de nous-même n’est pas ce que nous connaissons comme étant notre moi, notre ego. Reprenons l’image de l’arbre. Notre moi est comparable à la frondaison de l’arbre. De même que l’arbre pousse ses racines dans le sol et épanouit à chaque saison une frondaison nouvelle, de même notre Etre permanent pousse ses racines dans la Réalité éternelle et produit périodiquement une nouvelle frondaison, un moi nouveau, une personnalité nouvelle. Ce Principe permanent en nous, c’est le « Stutrâtma », le fil mystérieux sur lequel s’enroulent nos « moi » successifs et éphémères. Ceci bien entendu n’est encore qu’une image. On parle de réincarnation, mais en réalité notre Principe permanent ne s’incarne ni se réincarne. Il anime mais demeure transcendant à cette succession de « moi », lesquels incarnent à chaque expérience le flot renouvelé de nos désirs changeants, de nos volontés éphémères.

C’est donc le danger de confondre ce Principe éternel avec nos « moi » successifs, c’est-à-dire notre Etre éternel qui ne s’incarne pas et que nous ne connaissons pas, avec nos personnalités transitoires, incarnant nos désirs et nos idéals fugitifs, qui explique l’extrême réserve avec laquelle nos grands Instructeurs ont parlé de la loi des renaissances.

Ni le Bouddha, ni le Christ en effet, n’enseignèrent jamais la survivance, ni la transmigration du moi.

Le Bouddha enseignait le « samsâra », c’est-à-dire la succession des existences régies par la loi de causalité (Karman), mais il se refusait énergiquement aussi bien à nier qu’à affirmer l’existence en nous d’un Principe permanent, survivant à la mort et se réincarnant.

Pourquoi cette attitude chez le grand Maître de l’Inde ? Mais parce qu’il sentait l’équivoque d’un tel enseignement, la confusion que l’on ferait inévitablement entre l’élément éternel, impersonnel de l’homme et son égo personnel. Voilà donc pourquoi le Bouddha se refusait absolument à répondre de façon catégorique aux instances réitérées de ses fidèles. Comment leur faire comprendre en effet que l’égo, le moi, n’est qu’une illusion passagère, l’ombre éphémère que projette dans l’espace leur être inconnu ?

L’attitude du Bouddha se révèle particulièrement caractéristique dans son dialogue avec le moine Vaccagotta. Ledit Vaccagotta entretient son Maître au sujet de son enseignement sur les Vies successives de l’homme, engendrées; par son désir.

« Quand son cœur est ainsi délivré (du désir) », demande le moine, « où donc un disciple renaîtra-t-il ? ». « Le mot renaîtra ne s’applique pas à lui », répond le Maître. « Il ne renaît donc point ? », demande le disciple. « Ne pas renaître ne s’applique pas non plus », est la réponse. « Il est donc à la fois rené et non rené », insiste le questionneur. « René et non rené ne s’applique pas davantage ». « Alors il n’est non plus ni rené ni non rené », conclut Vaccagotta. « La phrase ni rené ni non rené ne s’applique pas à lui », affirme tranquillement le Maître. Alors Vaccagotta se désespère : « A toutes mes questions, Gautama, tu as répondu par la négative » et il marque son trouble et son désarroi. « Il est bon que tu sois interdit et troublé », lui répond le Bouddha, « car cette doctrine t’est difficile à comprendre, à toi, qui affirmes d’autres conceptions, d’autres croyances…, les idées préconçues et les vieilles conceptions constituant des obstacles dans la recherche de la vérité, dès lors qu’on s’y attache aveuglément. » (Majihinia Nikaya I, 342-343).

Très clairement le Maître veut donc ici nous faire entendre que la vérité ne peut être emprisonnée dans l’alternative où l’intellect prétend l’acculer au nom du principe de contradiction. Par l’intuition il nous faut dépasser la raison logique et nous percevons alors en quoi chaque terme de l’alternative est vrai et en quoi il est faux. Mais là où le Maître a enseigné, les disciples ont disputé et, empêtrés dans leurs contradictions et leur incompréhension, les écoles se sont opposées, les unes affirmant, les autres niant, la permanence ou non-permanence de l’égo après la mort.

Quoiqu’il en soit, on voit ici clairement la raison d’être de la réserve du Bouddha. Il sentait en ses disciples un tel désir, une soif ardente de survivance. Si donc il eût enseigné qu’il existait en chaque homme un principe survivant à la mort, ses disciples eussent aussitôt transposé l’enseignement en faveur de la survivance de leur moi. Or, c’est précisément ce désir de survivance du moi que le Bouddha voulait avant tout extirper de leur cœur parce qu’il est, selon lui, la cause même qui nous entraîne périodiquement sur le chemin de la douleur, sur « la roue des renaissances et des morts ». Toute existence ici-bas, nous dit-il en effet, qu’elle soit heureuse ou malheureuse, bonne ou mauvaise, est, normalement du moins, liée à cette triple infortune, la vieillesse, la maladie et la mort. Toute vie donc est douleur et nos exigences successives sont cette chaîne d’esclavage et de douleur, forgée par les désirs de l’égo et dont il importe essentiellement de nous affranchir par la libération.

C’est dès lors pour éviter l’équivoque d’un enseignement mal compris que le Bouddha se refusait à enseigner à ses disciples l’existence d’un principe survivant à la mort. D’autre part, il ne voulait pas nier l’existence d’un tel principe, car c’eut été enseigner que l’homme tout entier périt après la mort, qu’il s’évanouit dans le néant, ce qui eût été pareillement faux, puisque notre principe spirituel et divin est immortel. En fait, je le répète, notre conscience actuelle n’atteint pas encore à ce Principe divin individualisé en nous, à cette transcendance de nous-même, et voilà pourquoi nous perdons momentanément tout souvenir de nos vies antérieures.

Après celui du Bouddha, passons à l’enseignement du Christ. Jésus dans son enseignement semble avoir observé la même réserve que le Bouddha. Les Evangiles renferment de nombreux passages qui ne peuvent s’interpréter que comme des allusions claires, formelles, à cette doctrine des renaissances. L’Église nie cette interprétation et donne à ces passages un autre sens, un sens figuré. Cette circonstance est d’ailleurs fort heureuse, car c’est elle seule qui a empêché que ces textes ne fussent altérés, défigurés ou tout simplement supprimés par l’Eglise, puisqu’ils affirmaient une doctrine qu’elle a officiellement condamnée [2].

Prenons à titre d’exemple l’épisode évangélique de l’aveugle de naissance. « Cet homme a-t-il péché avant sa naissance pour être né aveugle ? » demandent les disciples. Cette seule question ne prouve-t-elle pas déjà que la doctrine des vies successives faisait partie des questions discutées et traitées par le Maître ? Mais la réponse que fait Jésus est intéressante à étudier. Elle vise à élucider un cas particulier qui lui est soumis. « Ce n’est pas qu’il (l’aveugle-né) ait péché, ni ceux qui l’ont mis au monde », répond Jésus, « mais il l’est, afin que les œuvres de Dieu éclatent en lui ». Autrement dit : la personnalité de l’aveugle n’a pu pécher avant sa naissance, puisqu’elle n’existait pas encore. Le moi de l’homme en effet est un moi nouveau à chaque, incarnation. Ce n’est pas non plus que ses parents aient péché. Jésus rejette donc la croyance juive selon laquelle les parents sont punis dans leurs enfants jusqu’à la 7e génération.

L’aveugle-né n’est donc pas puni pour une faute que ni lui personnellement, ni ses parents n’ont commise, Mais Jésus énonce, d’autre part, la loi inexorable de causalité et de répercussion de nos actes : la personne même de l’aveugle fut le fruit naturel, la création d’une personnalité antérieure — un autre lui-même — dont elle est issue.

Ainsi, nous dit le Maître, éclatent les œuvres de Dieu, autrement dit la justice divine, immanente en chacun, car c’est nous-même qui, au cours des âges nous créons ce que nous sommes. Ainsi se manifeste la justice divine dans la nature de l’homme.

On ne peut s’empêcher de rapprocher ce texte des Evangiles des « Lois de Manou » aux Indes : « Tout acte de la pensée, de la parole ou du corps, selon qu’il est bon ou mauvais, porte un bon ou un mauvais fruit. Des actions des hommes résultent leurs différentes conditions, supérieures, moyennes, inférieures. Pour des crimes commis dans cette vie, ou pour des fautes d’une existence antérieure, les hommes aux cœurs pervers sont affligés de maladies ou de difformités. De cette manière, suivant la différence des actions, naissent des hommes méprisés, idiots, muets, aveugles, sourds et difformes. »

On sait l’interprétation enfantine que les théologiens ont donnée de cet épisode de l’aveugle-né. Dieu aurait intentionnellement et arbitrairement créé cet aveugle pour que fut donné à Jésus une occasion propice de faire un miracle et de prouver ainsi la divinité de sa mission. De telles puérilités ne peuvent que nous faire hausser les épaules!

Le temps me fait défaut pour signaler encore les autres passages des Evangiles qui font allusion à la doctrine enseignée des vies successives. Ces passages sont nombreux et probants. J’en ai pointé neuf ou dix [3]. Mais si leur signification est certaine, leur énoncé toutefois est trop vague pour qu’on puisse préciser avec la même certitude la doctrine exacte que le Christ enseignait. Nous en sommes donc réduits ici à des conjectures, à des arguments de logique ou de raison. Ce que l’on peut en déduire comme probable, c’est que ce n’est ni la survivance, ni la transmigration d’une existence à l’autre du moi personnel que le Christ pouvait enseigner. Comment lui en effet qui insistait sans relâche sur la nécessité qu’il y a pour chacun de se détacher du moi, de dépouiller le vieil homme, aurait-il pu en même temps nous donner un enseignement qui, en proclamant la survivance de ce moi et sa continuité à travers des existences multiples aurait eu pour effet de nous y attacher davantage ?

Pas plus que ne l’avait fait avant lui le Bouddha, Jésus ne pouvait nous donner une doctrine aussi contradictoire. Le détachement du moi ne se justifie en effet que si le moi n’a qu’une destinée passagère. Si le moi était une âme permanente qui se réincarne en une série indéfinie d’existences, alors l’homme aurait raison de s’identifier avec lui ; mais si le moi n’est qu’éphémère, si, création de nos désirs changeants, il meurt et change à chaque incarnation, alors s’identifier à lui, c’est attacher à l’éphémère, à l’illusoire et, partant, se créer une source perpétuelle de souffrances et de déceptions.

C’est donc cette équivoque, cette confusion toujours possible entre la vraie doctrine et ses fausses interprétations, qui explique également que l’enseignement demeura si longtemps sous le boisseau.

Ce n’est en effet qu’à partir du 7e ou 8e siècle avant notre ère que l’idée des vies multiples apparaît ouvertement. On ne la trouve explicitement formulée ni dans les Védas de l’Inde, ni dans la Bible hébraïque. Aux Indes elle ne fait son apparition, disons-nous, que vers le 8e siècle avant notre ère dans les enseignements du Brahmanisme d’abord, puis, ultérieurement, dans ceux du Bouddhisme lequel la propagea dans la plus grande partie de l’Asie. D’autre part, coïncidence pour le moins étrange, c’est vers la même époque que Phérécide de Syros, que la tradition nous dit avoir été le maître de Pythagore, l’introduisit en Grèce. Mais tandis que dans le monde asiatique, la doctrine des vies successives était ouvertement et explicitement proclamée dans les Ecritures sacrées de l’Inde, en Occident au contraire, c’est-à-dire dans le monde méditerranéen, elle demeura plutôt ésotérique, cachée aux yeux de la masse sous le voile symbolique des mythologies populaires, tels que le mythe des renaissances d’Osiris en Egypte, celui de Castor et Pollux en Grèce, etc. Toutefois, l’origine première de tous ces enseignements nous demeure inconnue et nous ignorons le temps depuis lequel ils nous furent mystérieusement transmis dans les sanctuaires secrets de l’Inde et de l’Égypte, d’où vraisemblablement ils pénétrèrent dans les confréries ésotériques de l’Orphisme, du Pythagorisme et dans, les mystères grecs d’Eleusis.

«  Soit », objectera-t-on, « mais il demeure qu’on n’en découvre aucune trace dans la Bible. Il s’agit donc », nous disent les catholiques, « d’une de ces vieilles erreurs du paganisme, dont la Révélation judéo-chrétienne a fait bonne justice en en dénonçant la fausseté. » On sait en effet qu’en 543, au concile de Constantinople, l’Église a condamné la doctrine des renaissances que certains des Pères de l’Église, Origène notamment, avaient professée et défendue. Sans doute, on n’en trouve pas trace dans la Bible. Mais la Kabale, la doctrine secrète des Hébreux l’enseigne. Et l’on sait que de nos jours l’antiquité pré-chrétienne de la Kabbale n’est plus sérieusement contestée, en dépit de la rédaction post-chrétienne des livres qui l’exposent.

Quoi qu’il en soit, c’est un fait qu’à l’époque même du Christ la croyance réincarnationiste était largement admise en Palestine et que de nombreux juifs y adhéraient. Elle était traditionnelle chez les Esséniens, très nombreux à cette époque. Fort répandue également parmi les Pharisiens, puisque l’historien Josèphe leur reproche précisément de ne l’admettre qu’en faveur des gens de bien seulement (Bello juc. II, II et VIII, 7). On en concluera que la question était pour le moins fort discutée chez les Juifs au temps même du Christ et c’est dès lors à la lumière de ce fait qu’il importe d’interpréter les épisodes évangéliques qui y font allusion.

D’autre part, le dogme catholique de la résurrection de la chair au jugement dernier est une croyance d’origine iranienne ou chaldéenne, étrangère au judaïsme primitif, croyance que les Hébreux semblent avoir rapportée de leur captivité de Babylone. Elle n’est en fait qu’une déformation et une matérialisation grossière de la Vérité ésotérique.

L’idée poétique de la réincarnation en la chair, c’est-à-dire d’une renaissance en un corps nouveau, devint l’idée absurde et barbare de la résurrection de la chair, c’est-à-dire du corps mort, détruit, décomposé. Et la vie du siècle futur, « vita venturi saeculi », c’est-à-dire la renaissance dans le temps en des personnalités nouvelles, fut interprétée dans le sens de vie dans l’éternité de la personnalité défunte. Ainsi toujours les hommes déforment par incompréhension les plus hautes vérités.

Je dis donc que ces équivoques, ces fausses compréhensions, furent de toutes les époques. Ainsi le prouvent les disputes d’écoles de jadis et les enseignements erronés qu’aujourd’hui encore on rencontre, même chez des personnalités qualifiées de l’Inde moderne. L’idée d’une croissance de l’âme personnelle, de l’égo mental qui, toujours le même, se réincarne, grandit et progresse sur les voies qu’il choisit, pour devenir un grand saint, un grand artiste, un savant ou encore un grand homme d’action, est, je le redis, une déformation de la vérité, une pure illusion.

Entendons-nous toutefois. Loin de ma pensée de vouloir nier la nécessité de l’effort, le progrès et la croissance de l’homme comme étant le fruit de l’effort. Mais comment et dans quel sens faut-il l’entendre.

L’auteur n’est sans doute pas à la page, car il ne se sent pas existentialiste. S’il le comprend bien, l’existentialisme reproche aux idéalistes comme aux matérialistes de considérer les réalités de la vie par les bouts opposés de leur lorgnette idéologique respective. L’existentialisme au contraire préconise à l’égard de cette réalité constante, la vie, une attitude complètement libre de toute idée préconçue. En cela il a sans doute raison, mais où il a tort à mes yeux, c’est lorsque, sous prétexte de liberté humaine, il préconise l’évasion, le refus d’accepter la vie de relation et les devoirs qu’elle nous impose, lorsque aussi, il considère le monde comme dénué de sens, de raison, comme quelque chose d’absurde. C’est là prendre sa propre ignorance pour un postulat d’expérience. C’est s’exalter dans son incompréhension des choses et en tirer sottement vanité. Pour moi, il me semble que le monde est plein de signification, que chaque être, chaque chose a sa cause, sa raison d’être, connue ou inconnue. La Nature manifeste en tout un but, des intentions. Ce qui me paraît absurde, c’est de croire que quelque chose existe sans motif, que les êtres humains se font par le seul jeu du hasard, qu’ils naissent en ce monde, forts ou faibles, intelligents ou stupides, doués ou privé de qualités, sans rime ni raison, par les seules fantaisies d’une Nature inconsciente ou par le caprice d’une Divinité partiale. La Sagesse antique, elle, nous enseignait, que toute cause produit son effet, que rien ne se perd, que tout effort fait, toute énergie dépensée pour développer l’intelligence ou toute autre faculté, contribue à la formation future d’un nouvel ego, qui sera comme la fructification ou la concrétisation de cet effort même. Chacun se crée ainsi lui-même au cours des âges dans une suite de métamorphoses, dont lui seul est l’auteur. Intelligence, vertus, rang social, chacun se situe là même où ses propres efforts l’ont porté — sauf le cas de régression Karmique. Il n’y a donc pas d’injustice dans l’œuvre de la Nature. Mais l’erreur que je dénonce ici, c’est de croire que c’est toujours le même ego, le même moi mental qui grandit, évolue, progresse de vie en vie, dans une même direction, alors que c’est l’Etre supérieur en nous, l’Hôte inconnu, qui se crée des egos successifs et progressifs. Je dis donc que cette fausse conception est de tous les temps et que, en dépit des enseignements du Bouddha sur l’impermanence du moi, nous la voyons professée aujourd’hui encore par d’éminents représentants de la pensée indoue. C’est ainsi que je la vois formulée par le Swâmi Siddeshwarânanda, le représentant européen de la Ramakrishna mission. Dans une de ses causeries à l’université de Toulouse, nous lisons que c’est notre moi mental qui survit à la mort, se choisit ensuite de nouveaux corps et progresse de vie en vie [4]. J’en lis autant d’ailleurs sous la plume de certains leaders théosophes. Jinaradasa écrivait récemment que l’enfant est un ego qui se réincarne. Or un tel enseignement n’est certes conforme ni à la doctrine de Bouddha, laquelle nous dit que le moi, l’ego, n’est qu’un agrégat d’éléments instables et périssables, ni aux enseignements des Maîtres hindous qui ont fondé la Société théosophique qui nous affirment que le moi s’évanouit, se dissocie entièrement après avoir épuisé ses énergies dans le «  Dévakan ».

La fausse conception que je dénonce ici n’est pas seulement erronée, elle est aussi dangereuse. « Mais quel est ce danger », diront les partisans obstinés de la permanence de l’ego. « Si », disent-ils, « notre ego, en suivant cette voie personnelle de croissance, ne commet que des actes bons, s’il ne cultive que les désirs nobles et généreux, s’il suit la voie du bien, du beau, du vrai, s’il grandit donc et progresse dans la bonne voie, quel risque peut-il bien courir ? Non seulement il s’assure pour l’avenir des vies heureuses et comblées, mais encore il jouira après la mort, des joies paradisiaques que ses vertus lui auront méritées. »

Un tel argument, répondrai-je, repose sur une pure, illusion. Cette croyance à un ego qui progresse de vie en vie ne peut être qu’illusoire, puisque, ainsi que l’enseignent les Maîtres, notre ego ne vit qu’une incarnation. Disparaissant après avoir épuisé ses énergies psychiques sur les plans supérieurs au nôtre, comment pourrait-il ensuite se réincarner ici-bas pour croître et progresser ? Une telle illusion est d’autant plus dangereuse, je le répète, que ce désir de l’égo de croître et de progresser, même s’il est orienté dans une bonne direction, représente une voie opposée à celle de la libération. La libération implique en effet que l’homme vrai se détache de son égo, de son moi mental, qu’il le dépasse donc, le transcende, et non qu’il poursuive son développement. Le vieil homme doit mourir, nous dit l’Evangile.

« Mais encore », objectera-t-on, « c’est par la réincarnation que l’homme évolue et progresse, et par l’homme ne faut-il pas entendre notre moi, notre ego ? » Non, et là gît précisément l’erreur. L’homme vrai en nous est l’homme intérieur, transcendant, inconnu. Le Moi mental, comme le moi physique ne sont que ses instruments éphémères. Et c’est au contraire par le détachement de ce moi et de ses désirs que l’homme intérieur grandit, et non par la poursuite d’une voie de progrès propre à cet égo illusoire et passager.

Il importe donc de rétablir ici la vraie doctrine ésotérique, telle que nous l’a transmise la tradition la plus ancienne et la plus sûre. Krishnamurti nous a dit un jour : « Si la réincarnation n’est encore pour vous qu’une croyance, elle est pour moi un fait. » Croyance ou expérience vécue, encore faut-il justement la comprendre. Si donc nous la comprenons comme étant la renaissance de notre moi, qui, toujours le même, croît et grandit de vie en vie, alors il est clair qu’une telle compréhension est, ainsi que je l’ai dit, à l’opposé même de la libération qui-est notre but. L’évolution d’un égo et la libération de cet égo sont manifestement des notions opposées et contradictoires. Si en effet il était prouvé que notre moi fût permanent, s’il grandissait et se fortifiait à chaque incarnation nouvelle, alors aussi les liens qui nous y rattachent se fortifieraient également, deviendraient, à chaque expérience nouvelle, plus forts, plus puissants, plus paralysants. Nous augmenterions ainsi ces liens, ces chaînes, nous aggraverions les obstacles qui entravent notre libération, puisque celle-ci consiste précisément à rompre ces liens, à franchir ces obstacles! Nous nous éloignerions donc, un peu plus chaque fois du but même que nous devons atteindre.

Si au contraire notre moi n’est pas permanent, si nos « moi » successifs sont tous différents et éphémères, si les progrès dans cette succession même ne sont pas le fruit d’une recherche, d’une poursuite de l’égo, mais d’une croissance intérieure de ce mystérieux être spirituel en nous [5] lequel purifiant graduellement ses désirs, les objective à chaque expérience en un moi nouveau et plus parfait, alors notre évolution ainsi comprise n’est plus contraire à notre libération, mais nous y mène, au contraire, directement : car l’homme intérieur en progressant ainsi, crée des égos de plus en plus parfaits, sans être lié par eux. Et il n’est plus lié par eux dans la mesure même où sa propre croissance est déterminée par des efforts qui transcendent l’ego, c’est-à-dire le désintéressement personnel, l’esprit de sacrifice et l’oubli de soi-même, ainsi que nous l’ont montré tous les grands Instructeurs. On voit ainsi comment l’évolution bien comprise et la libération sont en prolongement l’une de l’autre et non plus en opposition, comme dans l’autre conception.

Essayons maintenant de résumer en une vue synthétique les différents aspects du problème.

La Vie est une, fondamentalement, essentiellement [6]. Mais l’homme l’ignore parce que dans l’illusion où il se trouve d’être un moi distinct, entièrement séparé des autres et de la Source unique de tous, il ne voit pas que ce « moi » auquel il s’identifie n’est qu’une image illusoire, un reflet temporaire de Lui-même, projeté dans l’espace par son désir égoïste. Prenant cette ombre pour la réalité, l’homme se perd. C’est là la signification du Mythe de Narcisse. On sait que Narcisse, voyant son image reflétée dans l’eau d’un bassin sur lequel il se penche, s’en éprend, veut l’atteindre et se noie.

De même, « la Voix du Silence », petit traité de mystique Indoue, écrit : « Quand ton âme apercevant son image sur les vagues de l’espace, murmure: « cela c’est moi », avoue, disciple, que ton âme est prise dans le tissu de l’erreur. » Et Jésus n’a-t-il pas dit dans le même sens : « Qui cherche sa vie la perdra et qui perd sa vie trouve la Vie éternelle ? »

La destruction de cette illusion du moi est longue et ne peut être réalisée au cours d’une seule existence. D’où la nécessité de vies multiples.

J’ai dit comment le Brahmanisme et le Bouddhisme avaient par leurs Ecritures propagé la doctrine en Asie, comment l’antique Egypte l’avait enseignée sous le voile mythique des renaissances d’Osiris, comment Orphée, Pythagore, Platon et finalement Jésus lui-même nous avaient tous donné le même enseignement, dont la vraie teneur toutefois semble avoir été réservée au stade initiatique de leurs mystères.

La libération qui nous fait sortir définitivement du cycle fatidique des renaissances est toute autre chose néanmoins que l’assimilation d’un enseignement donné, toute autre chose qu’une simple vue de l’esprit. Elle requiert de chaque individu un long effort de retournement moral, l’effort d’assurer en soi la maîtrise sur les passions, la prédominance de l’homme spirituel sur l’homme charnel, en établissant une juste hiérarchie dans la satisfaction de ses besoins légitimes. Il nous faut donc devenir le maître de nos désirs, de notre mental, au lieu d’en demeurer l’esclave, comme nous le sommes encore. Cet effort moral sur soi-même est nécessaire. Il est nécessaire pour nous empêcher de rétrograder, de reculer, en nous engageant sur la route du mal.

L’homme possède en lui la science du bien et du mal, nous dit la Bible. Faire le mal, non seulement nous éloigne de la libération elle-même, mais nous engrène dans des existences malheureuses douloureuses, lesquelles ne sont pas une punition du ciel, comme on le croit généralement, mais tout simplement la conséquence naturelle de nos erreurs, en vertu de la loi de causalité, agissant automatiquement sur tous les plans de l’existence universelle. Au contraire, si notre effort se poursuit dans une bonne direction, non seulement il nous assure pour l’avenir des existences heureuses et progressives, mais il nous crée en même temps un climat favorable à l’action libératrice ultérieure. Dès lors,  il s’ensuit que dans la mesure même où les efforts accomplis par chacun sont bien orientés et en même temps désintéressés, dans la même mesure il supprime les entraves qui l’emprisonnent et le jour où il sera prêt, libéré de toutes ses entraves, ce jour-là il s’épanouira sans efforts vers la libération « comme la fleur s’épanouit au soleil », nous dit Krishnamurti.

Le seul obstacle à la libération du « moi » et de ses désirs, c’est donc l’égoïsme, si élevé, si raffiné, si spirituel même, que puisse paraître cet égoïsme tel le désir de sauver son âme par exemple. En tant qu’un tel désir est égoïste, un désir pour soi, il est déjà un obstacle qui nous éloigne du but plutôt qu’il ne nous en rapproche. Seuls donc l’action désintéressée, l’amour du prochain, l’oubli de soi-même, nous mènent à l’accomplissement véritable de l’Homme.

Comment s’effectuera dès lors le processus de notre libération ? Est-ce par la suppression du désir en nous ? Non, car le désir est le ressort même de notre évolution. C’est lui qui a formé notre moi conscient. Il ne faut donc pas détruire le désir mais le sublimer. Il nous faut substituer au désir égoïste, au désir pour soi, le désir désintéressé l’aspiration au bien universel, le don de soi au Soi unique, et partant, au bonheur de tous. Par étapes graduelles, l’homme devient ainsi un « sauveur » du monde. Cette sublimation du désir s’obtient par une « conversion » correspondant à une ascension du niveau de la conscience sur un plan plus élevé, c’est-à-dire supérieur à celui du « moi ». De ce niveau supérieur la perspective s’étend indéfiniment et nous percevons mieux alors le grand dessein de la Nature, le but universel qu’elle poursuit et tout le schéma de l’évolution humaine. Lorsque, sortant des règnes inférieurs, la Vie accède au stade de l’humanité, le jeune être humain, en qui l’Étincelle divine, la soi-conscience, vient à peine de s’éveiller, succombe fatalement, victime de son inexpérience et de son ignorance. Conscient de soi-même, mais s’identifiant à ce moi misérable par ignorance de sa vraie nature, il poursuit son égoïsme particulier. Il succombe aux attractions du « moi », aux désirs multiples et changeants qui s’allument en lui. C’est bien là le péché originel dont nous parlent la Genèse et d’autres mythes anciens. C’est la chute de l’homme du plan spirituel, où il avait accédé en tant qu’homme, dans l’incarnation physique, c’est-à-dire au niveau de la soi-conscience dans un corps animal. L’homme retombe ainsi dans le cycle des métempsychoses indéfinies, cycle dont il aurait dû s’affranchir au sortir du règne animal, en accédant au stade humain. Atteindre au stade de l’homme en effet, c’est prendre conscience de sa nature spirituelle, c’est demeurer soi-conscient sur ce plan spirituel. L’homme doit d’ailleurs dépasser ce stade même, qui est le stade humain proprement dit. Il doit accéder au sommet de la montagne, arriver au plan suprême de l’Unité divine de l’Esprit. Lorsqu’il y parvient, il est dit libéré, « ressuscité des morts ». Pourquoi ressusciter des morts ? Parce que la mort symbolise ce stade inférieur où nous nous trouvons tous, le stade de l’homme ordinaire qui, identifié à son moi séparé, vit encore pour la réalisation de ses espoirs, de ses ambitions, de son idéal passionnel et égoïste. Un tel état, disons-nous, est symbolisé par la mort de ceux qui y demeurent. Pris dans l’engrenage de leurs désirs toujours renaissants, ils reviennent périodiquement sur terre, ainsi que nous l’avons vu, incarnant au cours des siècles et des millénaires des personnalités mortelles, par le simple jeu créateur de ces désirs mêmes. Ceux-ci créant automatiquement des « moi » successifs qui sont comme une concrétisation, une objectivation périodique de leur caractère illusoire et décevant.

Le « moi » de chaque incarnation est ainsi comme une forme passagère que la pensée de l’homme donne à ses désirs changeants. Cette création du moi n’est pas modelée d’ailleurs par les seuls désirs de l’individu, c’est-à-dire par sa seule activité mentale, mais elle est influencée également par toute son antériorité ignorée et oubliée, par les mille liens d’amour ou de haine qu’un autre lui-même a tissés dans le passé et dont il récolte le fruit Karmique comme un juste héritage.

Lorsqu’au contraire l’Homme vrai en nous — « decerptus e mente divina », nous dit Cicéron — cesse de s’identifier au moi et à ses désirs, sa pensée créatrice cesse également de se créer périodiquement ces cages qui l’emprisonnent, c’est-à-dire ces « moi » successifs modelés par son désir. Transcendant cet état, sa conscience ascentionne et il découvre alors sa vraie nature. Par le fait, il échappe désormais à l’automatisme des renaissances et à leur obscur destin. Unifié à sa Source divine, sans perdre néanmoins aucune de ses caractéristiques individuelles, il est dit être ressuscité des morts. Ce triomphe sur la mort est donc le résultat d’une ascension de la conscience qui s’élève de l’ignorance à la connaissance véritable. Le processus n’en est pas moins douloureux. Et c’est la raison pour laquelle, avant d’accéder à l’illumination libératrice, l’homme qui suit cette voie est nommé l’homme de douleur, le Christ peinant sous sa croix. Renoncer au moi, dépouiller entièrement le vieil homme, représente en effet pour chacun un drame douloureux. Ce n’est qu’après un long calvaire, des arrachements cruels et des insuccès répétés que l’individu peut finalement dénouer tous les liens enchevêtrés dans sa nature égoïste, liens qui le ramenaient périodiquement en ce monde pour y récolter à chaque expérience de nouvelles déceptions et finalement y mourir. L’homme c’est la chenille, tissant sans relâche son nouveau cocon (le moi), pour s’y transformer en chrysalide (la vie incarnée), d’où elle ressort papillon (la vie spirituelle après la mort). Après quoi, chenille comme devant, le cycle recommence. Voilà pourquoi le génie poétique de la Grèce désignait sous le nom de Psyché (papillon) l’âme humaine, considérée non pas en son essence immortelle (Noûs) mais en tant que pérégrinant sous le voile de ses métamorphoses successives.

Le processus de la libération ne peut s’effectuer que par étapes. Voilà pourquoi le Dieu naît tout d’abord en l’homme comme un petit enfant, pour grandir en son cœur, lutter contre un adversaire, la tyrannie de ses passions, et ne ressusciter triomphant qu’après la mort et la crucifixion de son « moi » personnel et égoïste. Le chemin de la croix et la mort sur la croix sont donc les conditions nécessaires et préalables à sa résurrection. Et voilà aussi comment le récit des Évangiles est avant tout un admirable symbole, car, indépendamment de tout fondement historique — et sans exclure celui-ci — il est le symbole du processus universel qui, dans tous les temps et dans tous les lieux, fait de l’homme mortel un Dieu immortel. Telle est donc la libération humaine.

Sachons toutefois que cette libération n’est aucunement une évasion, une désertion de la vie. C’est sur cette terre, en ce monde même et non dans l’au-delà que la libération doit être réalisée. Libéré, l’homme n’est plus rivé à la chaîne des renaissances, car il a transcendé la conscience du moi. Non pas que cette conscience en lui soit annihilée. L’homme libéré conserve au contraire un moi distinct, une personnalité originale, qui n’est pas celle d’autrui, qui lui appartient en propre : tels un Bouddha, un Zoroastre, un Jésus, etc. Seulement ce « moi » n’est plus la projection périodique de ses désirs changeants. Il est devenu sur cette terre un instrument spécialisé et parfait au service de l’Unique. Et voilà pourquoi l’homme divin peut dire: « Moi et mon Père nous sommes Un ».

C’est dès lors, dans son moi humain que l’homme libéré a fait pénétrer l’Un, la conscience divine. Si donc l’homme libéré revient encore dans la chair, c’est librement qu’il le fait pour aider ses frères par son exemple et son enseignement et parce qu’il obéit aux ordres de l’Un qui est en lui, qui est Lui-même. « Je ne fais pas ma volonté mais la volonté de mon Père qui m’a envoyé », dit Jésus. L’homme libéré, c’est Dieu fait homme, l’homme qui a réalisé en lui la Divinité!

On voit donc comment réincarnation et libération forment tout le processus de l’évolution humaine. D’une part, la réincarnation explique l’inégalité des conditions individuelles et les hiérarchies sociales : car l’égalité des hommes est un mythe. Les générations humaines, chevauchant les siècles, représentent une armée innombrable dont chaque membre occupe un degré différent sur l’immense échelle évolutive.

D’autre part, la libération nous représente le but final qui doit être atteint par tous, l’épanouissement en chacun de l’homme divin. L’homme libéré devient ainsi le surhomme, mais dans un sens anti-Nietzschéen. Ainsi que nous le dit Krishnamurti: « il est la fleur qu’une fois en des centaines d’années, la plante humaine, rassemblant ses forces fait éclore pour les délices du voyageur ».

Tel est le sublime accomplissement en chacun, le mystère de l’Homme-Dieu.


[1] On ne peut y atteindre que dans l’extase. Voir les témoignages des grands mystiques.

[2] L’historien Eusèbe nous montre en effet les premiers chrétiens altérant, corrigeant sans cesse leurs Ecritures.

[3] Math. XI : 7, 9, 14 — XIV : 1, 2 — XVI : 13, 14 — XVII : 12, 13. Marc VI : 14, 15, 16 — IX ; 1, 2. Luc IX : 7, 9, 9, 18, 19. Jean III : 1 à 10 — IX : 1, 2, 3.

[4] « Quelques aspects de la Pensée Védantique », p. 126. (Editions A. Maisonneuve, Paris).

[5] Dans la littérature théosophique, on le dénomme souvent l’ego supérieur ou le moi spirituel : mais on voit l’équivoque et la confusion auxquelles peut donner lieu cette appellation.

[6] « In personis proprietas, in essentia unitas », dit le Credo.