Robert Linssen : La disponibilité spirituelle


27 Nov 2009

(Revue Être Libre, Numéro 236, Juillet-Septembre 1968)

(A propos de la « Bible restituée », de Carlo Suarès.)

La plupart des formes élevées du mysticisme et des sciences de la vie intérieure, énoncent une même exigence comme condition indispensable à toute révélation intérieure et tout éveil spirituel.

Cette exigence peut être résumée en deux points qui dépendent l’un de l’autre.

Premièrement, un dépassement des limites et des réactions habituelles de l’égoïsme ou soi-conscience personnelle.

Ensuite, et presque simultanément, grâce à ces dépassements, la réalisation d’une disponibilité intérieure au cours de laquelle le divin s’exprime en nous et par nous.

En fait, si l’on emploie le langage des sagesses ésotériques les plus profondes, il n’y a finalement plus de dualité telle que : le « divin » et nous…

Pour l’homme pleinement éveillé il n’y a plus de « moi ».

Le « moi » et les objets soi-disant distincts ne sont que des objectivations de la pensée conceptuelle. Ce ne sont, nous disent les maîtres du Ch’an, que des concepts erronés de l’état de sous-conscience dans lequel se trouve la majorité de l’humanité actuelle.

Cet état de sous-conscience se caractérise par une identification au temps, à la durée, à l’espace, à toute relativité.

Dans l’état d’éveil spirituel complet, l’homme s’aperçoit qu’en fait, il n’y a toujours eu, il n’y a toujours et il n’y aura toujours que l’Absolu, l’un sans second (l’Advaïta des Indiens).

Rien n’est plus simple que cette réalité intemporelle, tellement dépouillée de toutes nos valeurs, de nos qualités habituelles que certains maîtres préfèrent la désigner comme « non-réalité ».

En fait, notre approche de cette intemporalité est très « simple », mais nous sommes trop compliqués. Il s’agit d’une attitude d’esprit faite de clarté, de transparence intérieure permettant l’expression des deux aspects de l’Univers.

Dans cette explication, nous aurons recours à une concession faite au langage dualiste. Faute de le faire, personne ne peut comprendre.

D’abord, et d’en bas, — si l’on peut dire —, une disponibilité, une passivité, une transparence et un silence intérieur. Ensuite ou simultanément, et d’en haut, le jaillissement de la vie divine.

Tout ceci est expliqué en termes inadéquats, car les mots de notre langage sont impuissants à rendre fidèlement les profondeurs de l’Etre.

Certains penseurs considèrent qu’il y a dans l’Univers et dans l’homme deux aspects : un aspect manifesté, il englobe l’ensemble des phénomènes connus, et un aspect non-manifesté appelé « noumène ».

La sagesse consisterait à vivre « noumènalement » parmi les phénomènes.

Mais ceci implique de notre part une disponibilité au « noumène » et une libération complète de notre attachement et de nos identifications au monde manifesté des « phénomènes ».

Cette attitude a été résumée sous une forme différente et admirable dans la notion de « passivité créatrice », dont Krishnamurti nous donne de très amples développements dans son œuvre.

Nous en retrouvons des échos dans les écrits de la plupart des « Eveillés » de tous les temps.

Tchouang Tzu, disciple de Lao Tzu, écrivait : « L’homme grand n’a plus de « moi », car il a relié toutes les parties en UN. Seule subsiste l’extase de l’Unité universelle. »

Extase de qui ou de quoi ? nous demandent les éveillés lorsque nous leur parlons ce langage…

Il ne s’agit évidemment, pour les initiés, de la félicité existentielle du « Dharmakaya » ou « Corps de Vérité », le « moi » étant absent.

L’Univers manifesté contient deux principes qui se complètent et se fécondent mutuellement. Le positif et le négatif, le yang et le yin des chinois, le masculin et le féminin, l’actif et le passif.

L’art de vivre consiste en l’épanouissement et le dépassement de ces deux tendances qui régissent le cosmos, non seulement, depuis l’atome jusqu’à l’homme, mais également les niveaux psychiques et spirituels les plus élevés.

Commentant le symbolisme profond de la Kabale, l’écrivain Carlos Suarès nous révèle la signification véritable des enseignements de la Genèse et de la Bible.

Les perspectives que nous fait entrevoir Carlo Suarès sont à la fois très profondes et très troublantes. Dans sa « Bible restituée », il commente le symbolisme des quatre éléments et le rôle des aspects masculins et féminins aux niveaux les plus profonds du psychisme.

« Les quatre éléments font partie du langage purement symbolique. Ils paraissent simplistes aux non-initiés, pour qui ils désignent l’eau, la terre, l’air et le feu, tels qu’ils sont objectivement, mais, en vérité, ils sont difficiles à suivre dans leurs transformations au cours de l’évolution du Mythe. »

Le feu et l’air sont masculins. La terre et l’eau sont féminins.

Carlo Suarès nous cite enfin ce passage étrange qui nous laisse rêveurs et nous nous posons la question de savoir s’il ne s’agit pas là d’un anthropomorphisme.

« La lumière (Aur) est la copulation du « Aleph » (feu, air) et de son contenant cosmique (terre, eau). L’effet de cette copulation est une évolution de l’épouse, en vertu de quoi, la lumière inorganique extérieure, devient organique et intérieure, par une différenciation de plus en plus poussée de la substance (aboutissant sur notre planète à l’homme). Un des aspects de ce Mythe est l’enfantement d’un dieu par une vierge (eau, terre ou femme). Ce thème, loin d’être spécifiquement chrétien, se retrouve dans de nombreuses civilisations anciennes. Dans la vérité du Mythe, les Noces sont un perpétuel renouveau, car l’Epouse n’est autre que notre psyché et l’Epoux est l’énergie cosmique qui la féconde, lorsqu’elle meurt, par intermittence à elle-même et redevient vierge et neuve, toujours présente à l’instant qui surgit » (I).

Au cours de cette dernière phrase, Carlo Suarès nous révèle la signification profonde, non seulement des Mythes, mais il nous fait comprendre le symbolisme de la disponibilité spirituelle, nous permettant à l’énergie cosmique de s’exprimer en nous et par nous.

Ces lignes nous laissent néanmoins rêveurs et font apparaître pas mal de questions.

Quelle serait la nature de cette énergie cosmique ? Est-elle déjà dans le monde manifesté ?

Carlo Suarès semble avoir raison lorsqu’il parle de notre « psyché », se laissant féconder par l’énergie cosmique.

En fait, il s’agit-là du « lâcher prise » des maîtres du Ch’an ou du Zen.

Cette disponibilité intérieure révèle ce que le Dr. H. Benoit appelle la félicité existentielle.

Nous nous demandons parfois si de telles considérations ne sont pas trop mentales, trop anthropomorphiques et si elles ne font pas partie des objectivations de la pensée.

D’un côté, la sagesse nous suggère de vivre noumènalement parmi les phénomènes. En fait, il devrait avoir priorité du noumène sur les phénomènes.

D’un autre côté, pour vivre noumènalement parmi les phénomènes, il est indispensable, comme l’évoque Carlo Suarès, que nous mourions à nous-mêmes et que notre psyché se laisse féconder par le noumène. C’est ici qu’une confusion peut se créer, due à la terminologie différente de plusieurs auteurs. L’énergie cosmique de Suarès correspond-elle au « noumène » de certaines sagesses chinoises ?

Les sages répondent à cette question en nous disant : peu importent les étiquettes… mourez à votre « moi »… soyez disponibles… en cela réside l’essentiel, la réponse correcte vous sera donnée dès cet instant, elle est déjà là, mais vous ne la voyez pas…

(I) « La Bible restituée », Carlo Suarès, p. 255 et 256, éd. Mont Blanc, Genève, 1967.