Louis Pauwels : La distance et la sérénité


19 Jan 2011

(Revue Question De. No 22. Janvier-Février 1978)

Comment être à la fois un homme engagé dans l’action et décidé à se tenir à distance ? De son temps et relié à des valeurs intemporelles ? Solidaire des affaires du monde et solitaire dans son monde intérieur ? Les réponses à ces questions apporteraient sans doute à celui qui les trouverait la Sagesse. [extrait de L’apprentissage de la sérénité]

L’empereur Antonin, mourant, donne à l’officier de garde le mot de passe pour la nuit : « Egalité d’âme ». Egalité d’âme devant la mort. Mais Antonin sait mourir parce qu’il a su vivre.

Vivre en cherchant le suprême bien dans l’égalité d’âme. Egalité d’âme en toutes circonstances dans ce monde. Egalité d’âme dans les combats. Egalité d’âme dans les chagrins et les bonheurs, les misères et les fastes de ce monde. Certainement, il y a la société, il y a la politique. Mais, ou bien je ne suis qu’un homme-dans-l’histoire, et je n’existe que par mes engagements. Ou bien ma part la plus profonde n’est pas dans l’histoire. Et, dans ce cas, je donnerai au monde, à la société, à la politique, à l’histoire ce qu’il faut bien donner. Mais à distance et sans passion. Il m’arrivera de prendre parti. Mais je douterai d’avoir raison. Il m’arrivera d’agir. Mais je douterai des fruits de l’action. Et s’il arrive que j’y mette de la passion (sait-on jamais !), il y aura encore ma part profonde qui ne se passionnera pas pour cette passion.

Je revendique le droit à me tenir à distance

Sommes-nous à l’âge des masses ? Plus sûrement à l’âge des meneurs. Ils tentent de nous persuader qu’il n’y a de conscience que politique. Ils appellent « prise de conscience » le consentement de la conscience à n’être que politique. Mais la conscience n’est ni de gauche ni de droite. Elle est ailleurs.

Et c’est justement la résistance à n’être qu’une conscience-ceci ou une conscience-cela qui fonde la conscience. On me dit : « Mais vous êtes tout entier concerné ! ». Non. Ma part la plus profonde n’est pas concernée.

La liberté, enfin, n’est rien, si elle n’est aussi la liberté de distance. Je revendique le droit de me tenir à distance. Tant qu’il y aura des hommes qui éprouveront leur faculté de distance comme l’essentiel, la société restera vivable.

Revenons aux Romains. Le successeur d’Antonin, Marc Aurèle, est à son tour près de la mort. Il combat les Barbares aux frontières. La société se décompose. Un fils stupide lui succédera. Dans un monde qui perd ses dieux et sa qualité, l’empereur, sans peur ni espoir, se fortifie en lui-même. Il cherche sa justification dans ce qui ne périra pas : la hauteur de l’esprit, l’égalité de l’âme. Les opinions ! Qu’a-t-il à faire des opinions !

La nuit tombe sur le camp, et il écrit : « Aujourd’hui, je suis sorti de tout embarras, ou plutôt j’ai expulsé tout embarras, car ce ne m’était pas extérieur mais intérieur : et c’étaient mes opinions. »

La plus haute affaire est de se gouverner soi-même

Restons en compagnie de Marc Aurèle. Par quoi commence-t-il la rédaction de ses Pensées qui forment un livre de sagesse ? Par des remerciements à son bisaïeul, à son grand-père, à son précepteur, à Diognète, à Rusticus, à Sextus, aux artistes, savants, philosophes qui furent ses maîtres, et à son père. Il affirme et précise sa filiation culturelle. C’est un homme relié. Relié à des valeurs pour lui suprêmes. Il se félicite qu’on lui ait appris que l’essentiel est la possession de soi. Il gouverne un empire. Mais sa plus haute affaire est de se gouverner lui-même : « Seras-tu jamais, ô mon âme, bonne, droite, une et nue ? »

Il ne doute pas que cette culture, où il a puisé, contient des idéaux qui ont un passé immémorial et un avenir infini. Il n’est pas certain que l’empire tiendra. Mais l’idée de la liberté intérieure, ça tiendra.

Bien entendu, il régente une société très critiquable. Cependant mille sept cent quatre-vingt-dix-sept ans après sa mort, j’entends sa parole la plus profonde. Elle fortifie mon cœur. Elle encourage mon âme. Elle m’aide à vivre. Ce n’est pas ce qu’il a fait dans le monde qui compte. C’est la distance qu’il a prise, par rapport à ses actes et à ce monde.

C’est mal avec le mal, mais ce serait pire sans le mal

Etre de son temps ! Mais oui, je suis de mon temps, où il y a des problèmes, comme de tout temps. J’y suis tenu par des devoirs, des solidarités, des engagements. Mais, au cœur de tout cela, la philosophie éternelle :

— Voici ce qu’il vous faut faire, Lucilius mon ami, désengagez-vous, rendez-vous à vous-même (Sénèque).

— User de ce monde comme si l’on n’en usait pas (saint Paul).

— Comment l’âme émancipée vit-elle en ce monde ? Elle y vit comme l’oiseau plongeur. Celui-ci plonge dans l’eau, mais l’eau ne mouille pas son plumage. Si quelques gouttes y adhèrent, il les secoue en battant des ailes (Ramakrishna).

— Quoi ! Le mal dans ce monde peut-il vous laisser un instant de repos ! Comment ne pas se sentir entièrement concerné !

Il y a des goinfres de larmes, qui voudraient que le monde ne fût qu’une vallée de larmes. Ils appellent cette goinfrerie l’amour des hommes. Les hommes, dans leur sagesse naturelle, répliquent depuis toujours qu’on ne peut pas aller pleurer à tous les enterrements. Le monde a une géographie complexe : des vallées de larmes, des vallées de félicités, des plaines de ni-bien-ni-mal. Et des sommets d’où tout cela se confond.

D’abord, ne pas exagérer le mal. Considérer le nombre de biens en balance. Ensuite, connaître un peu l’histoire des peuples, des sociétés. Savoir que le bien et le mal y roulent perpétuellement embrassés. Vous ne vivez ni le pire ni le meilleur des temps. Le présent n’est exceptionnel, d’une importance absolument capitale, que pour ceux qui ont quelque chose de périssable à vendre : des journaux ou une idéologie, par exemple. Et puis, aux niais, aux fous, aux menteurs qui réclament ou promettent un monde délivré du mal, répondre, sans crainte de vous tromper :

— C’est mal avec le mal, mais ce serait pire sans le mal. Et enfin, justement, ne pas vous sentir entièrement concerné.

La pensée courte roule furieusement les yeux en tous sens et prétend tout régler. La pensée large examine, doute beaucoup, et parfois ferme les yeux, cherchant en dedans. Baudelaire, contre la pensée courte, demandait que l’on ajoutât aux Droits de l’Homme le droit de se contredire et le droit de s’en aller.

Refus de la pensée courte. Refus et mépris. Distance par rapport au siècle. Distance par rapport à ma personne dans le siècle.

Etre du monde et n’en pas être

Les puissants de ce monde qui laissent une trace honorable et dont la mémoire touche le cœur des peuples ont fini loin de l’action, dans le désert et la considération distante des affaires du monde. Leur puissance retomba. Ils n’en furent pas atteints. Ils subirent leur exil avec indifférence, énergie, unité. Charles Quint au couvent de Yuste. Napoléon dans son île. Clemenceau au bord de l’océan. De Gaulle à Colombey. Leur exil fit leur vrai sacre. La grandeur de tout laisser et de s’en trouver bien.

Les princes d’Aragon, note Montherlant, se faisaient représenter sur leur tombeau par deux sculptures. L’une les montrait gisant en armure. L’autre gisant en froc de moine. Ils se recommandaient à l’éternité sous ce double aspect. Leur demeure funèbre exprimait la règle des grandes vies : qu’il faut être du monde et n’en pas être.

Avoir de l’éternel dans l’esprit

Notre époque nous pose de grandes questions, c’est entendu. Toutes les époques posèrent de grandes questions, mais celles-ci étaient moins diffusées. Démocratiser les grandes questions ne les résout pas. Simplement, elles se fractionnent en quantité de petits énervements. Et d’ailleurs, rien ne les résout. « Avez-vous remarqué, disait de Gaulle retiré, qu’aucune grande question ne trouve sa solution ? »

Il dit encore : « Staline m’a dit une seule chose sérieuse : « A la fin, il n’y a que la mort qui gagne. » »

Et, regardant les étoiles : « Elles me confirment l’insignifiance des choses. » Que le temps et l’indifférence soient finalement les solutions de l’Histoire, nous n’aimons pas cette vérité, parce qu’elle rend dérisoires les passions collectives. Et pourtant, dans quelques décennies, les conflits, les problèmes qui nous obsèdent et qu’on nous dit essentiels seront rangés par nos arrière-petits-fils au musée des chimères.

En 1648, la guerre de Trente Ans s’est achevée, faute de bagarreurs. Au début, l’idée d’une Europe partie protestante, partie catholique, paraissait horrible à tous. A la fin, chacun admettait que l’Europe demeurerait ainsi, et s’en accommodait. On continua de grogner un peu, de chaque côté. Il fallut attendre trois siècles pour qu’un pape eût un entretien cordial avec le chef d’une Eglise protestante. Mais la tolérance, ou plutôt le temps et l’indifférence avaient depuis longtemps abaissé les passions très au-dessous du niveau de la colère.

Certes, il faut agir. Mais savoir qu’on n’agit que dans l’éphémère, le faux-semblant, et avoir de l’éternel dans l’esprit.

Se maintenir ferme en soi

Des périls ? Sans doute. La vie dangereuse est la vie. Et, quoi qu’il risque d’arriver, se maintenir ferme en soi. Se dire : les choses contre lesquelles nous ne pouvons rien, faisons en sorte qu’elles ne puissent rien contre nous. Cette attitude n’est point passive. Mettant de l’ordre en nous, nous décourageons le désordre dans les autres esprits. Un homme qui se maintient maintient de l’équilibre dans le monde.

A la fin de sa vie, sentant venir la guerre, H.G. Wells écrivit un petit roman : le Joueur de croquet :

« L’homme agité poursuivit :

— Le monde devient de plus en plus terrifiant, accablant, peuplé d’épouvantes ! Nous avons réveillé l’homme des cavernes ! Attendez un peu ! Vous verrez qu’il n’y aura plus sur terre ni tranquillité, ni sécurité, ni confort, ni rien !

« A un moment, n’y tenant plus, je me levai :

— Je dois vous quitter, lui dis-je. J’ai une partie de croquet à faire avec ma tante à onze heures et demie.

— Comment pouvez-vous penser au croquet, alors que le monde, le monde entier va incessamment crouler ! cria l’homme d’une voix intolérable.

« Puis il fit un brusque mouvement, comme s’il eût voulu m’empêcher de me retirer. A cet instant, il avait absolument l’air de la Bête de l’Apocalypse. Or, j’en avais assez, de ces manières par trop mystiques.

« Je le regardai en face, poliment mais fermement, et je lui dis sans ambages :

— Ça m’est égal. Le monde peut parfaitement sauter, tomber en poussière. L’âge de la pierre peut revenir quand il voudra. Il s’agit peut-être, comme vous dites, du crépuscule de la civilisation. J’en suis désolé, mais je ne peux rien y faire ce matin. J’ai d’autres engagements. Je dois jouer au croquet avec ma tante, à onze heures et demie, aujourd’hui même. »

Le joueur de croquet irait mourir quand il le faudrait, pour essayer de sauver la civilisation. Mais, en attendant, il avait mieux à faire que s’angoisser, se convulser, vaticiner. Il avait à maintenir sa civilisation intérieure. Il avait à aller jouer avec sa parente.

Je refuse la pancarte : « Absent de lui-même pour cause commune »

Naturellement, nous sommes solidaires les uns des autres. Mais solitaires et solidaires. Je ne refuse pas les causes communes. Je refuse la pancarte : « Absent de lui-même pour cause commune. »

Les meneurs disent : rien hors l’histoire immédiate, tout dans le social. Critiquer le monde et combattre pour le changer, voilà le plein emploi de l’humain. Par « une critique objective des conditions concrètes de l’existence », nous résoudrons tous les problèmes de l’existence.

Cependant, « tout homme » renferme en soi un monde à part, étranger aux lois et aux destinées générales des siècles (Chateaubriand).

Si nous écoutons les meneurs, si nous pensons que tout le réalisme consiste à ne rien intérioriser, si nous remettons au social et à l’histoire immédiate toute la question de notre existence, nous sommes peut-être en apparence délivrés. Mais c’est une étrange délivrance : l’idée qui domine en nous n’est pas que l’étoile polaire brille toujours, mais qu’une meule, autour de notre cou, nous étrangle. Un jour (grâce aux promesses des meneurs), on nous enlèvera la meule. En attendant, nous tenons le regard bas et furieux. Les meneurs parlent d’une ardente espérance.

Refuser une espérance dont l’ardeur engendre cette grande combustion de vie honteuse.

Rien n’est plus précieux pour l’homme que son ordre intérieur

Me suis-je bien fait comprendre ? Ecoutons Soljenitsyne :

« — Mais, dites-moi, pensez-vous qu’un ordre idéal social soit possible ?

« Vasoniev jeta à Isaac un regard plein de douceur. Oui, ce regard fixe, inflexible, détaché, pouvait être aussi plein de douceur, comme sa voix. Parlant bas, avec des pauses, il dit: « Il y a quelque chose de plus important et de plus fondamental que l’ordre social. Il n’y a rien, mais rien qui soit plus précieux pour l’homme que son ordre intérieur. Pas même le bien des générations futures. »

« Le souffle même de la vie »

Je suis de ce monde. Mais une part de moi n’appartient pas au siècle, à la société. C’est ma part la plus profonde.

— Elle appartient donc à votre vie privée ?

— Non plus. Elle n’appartient ni à ma famille ni à mes amis. Elle n’adhère ni à mes amours, ni à mes joies, ni à mes désirs, ni à mes satisfactions, ni à mes larmes. A vrai dire, elle n’appartient pas non plus à ma personne. Ah ! comme c’est difficile à exprimer ! Ma part la plus profonde est hors tout, immobile, insensible, hiératique. Ce plus que moi en moi. Ce centre de gravité.

— Comprends pas. Expliquez.

— Les animaux font un avec le monde. L’homme fait deux : sa personne et le monde. Mais il me semble que l’homme intériorisé fait trois : le monde, sa personne, et cette présence en lui, hors tout. Cette présence par quoi il éprouve qu’il n’est pas entièrement un être de passage.

— Une présence du divin ?

— Si vous voulez. Ou de l’éternel. Ou du non-humain ou du plus qu’humain. C’est à partir de cela que s’organise l’ordre intérieur, que s’établit la possession de soi. Laquelle est aussi un détachement de soi.

— Pas très clair. Précisez.

— Il me semble que tout homme qui éprouve cette présence doit être amené à parler comme Bertrand Russell :

« Je dois, avant de mourir, trouver le moyen de dire la chose essentielle qui est en moi, que je n’ai encore jamais dite, une chose qui n’est ni l’amour, ni la haine, ni la pitié, ni le mépris, mais le souffle même de la vie, ardent et venu de loin, qui apporte dans la vie humaine l’immensité, l’effroyable, l’admirable et implacable force des choses non humaines. »

« Vis comme sur la montagne », dit encore Marc Aurèle. Ce qui signifie : « Ramène à un centre de repos tes pensées errantes dans le siècle ; fais taire tes opinions, tes sentiments, tes humeurs ; efface ta personne. Alors ton guide intérieur ne se causant plus aucun trouble à lui-même, te conduit à la chose essentielle qui est en toi : l’impassible nature universelle. »

Cette effroyable, admirable et implacable force sans date ni figure qui est en moi cette puissance nue, sans peur, sans émotion, sans attachement, d’où rayonne une sorte de gloire froide : voilà ma part la plus profonde. Il m’en vient l’absolue certitude d’exister, et qu’il est important d’exister, quelles que soient les conditions de l’existence.

Finalement, de quoi s’agit-il ? Je crois qu’il s’agit de l’Intelligence. Je l’écris avec une majuscule de royauté. L’Intelligence impersonnelle et souveraine, qui donne, au-delà de tout, son assentiment à la vie.

« Il faut trouver l’art de donner son assentiment » (Epictète).

L’homme qui vit comme sur la montagne en a fini avec les envies de changement. Il n’a plus qu’un désir : unification, approfondissement, sérénité.

Sans possession de nous-même, nous aspirons constamment à quelque changement des choses, du monde, des autres, qui nous modifierait nous-même. Mais le plus grand des changements, c’est quand nous n’avons plus besoin, pour nous-même, de changement.

L’homme qui vit comme sur la montagne se fait, dans le privé, un bonheur de la régularité de son existence. Il n’est pas esclave de règles de vie et d’habitudes : il utilise celles-ci comme instruments de son unité ; ce sont les expressions de son vouloir-être. Le plus grand des changements, c’est quand le toujours-pareil, au lieu de nous accabler, nous procure la félicité. Le plus grand changement, c’est quand le toujours-pareil, finalement, nous dépayse et nous libère. Sans possession de nous-même, nous croyons que la diversité nous changera. Et c’est, mystérieusement, la monotonie qui nous change. Au fond de la monotonie s’allume et se met à briller la lumière de l’être, cette lumière que l’homme-qui-voulait-des-changements n’imaginait même pas.

L. Pauwels