Carlo Suarès : La fin du grand mythe I


07 Dec 2015

(Extrait de Carnet No 1. Janvier 1931)

Nous ne savons pas encore jusqu’où peut aller la souffrance. La crise est partout, dans les consciences et dans notre civilisation : nous vivons en état de guerre. Jusqu’où, jusqu’à quand? Est-ce né­cessairement jusqu’à l’écroulement de l’Europe?

Ces souffrances et ce chaos sont le cauchemar d’une conscience endormie : les hommes désespérés sous un ciel vide ne trouvent pas de réponse au « pourquoi » primordial, ou plutôt ils ne se posent pas ce « pourquoi», ils ne connaissent pas le sens de la vie.

Dans cette désolation et dans ce vide nous assistons à un phéno­mène nouveau : la naissance de l’Homme. Le nouvel homme porte en lui sa réponse et sa délivrance. Il ne participe plus au monde qui s’écroule : un cycle entier de civilisations est parvenu au bout de sa course.

La Vérité absolue qu’aujourd’hui nous pouvons être, formida­ble, ne se laisse pas approcher : à son seuil il faut mourir, et si le grain ne veut mourir la Vie passera outre.

Il est temps de se dire que la Vérité existe et qu’elle n’est pas du domaine des philosophies ni des religions ni de la métaphysique. Elle est dans chaque acte que nous faisons en vue de délivrer la conscience vivante et impersonnelle. Seule cette Vérité absolue, dans sa simplicité, peut libérer l’homme et les hommes.

*** ***

Sur la vérité

Nous voudrions, dans ces Carnets, exposer certaines idées fon­damentales au sujet de la destinée humaine, et de ce qui dépasse toutes les destinées : la Vérité. Cette Vérité autour de laquelle nous nous exprimerons (car d’elle on ne peut pas parler), nous entendons bien qu’elle est éternelle, absolue, et qu’il est possible de la connaître.

Si notre esprit, dans ses développements, exprime des choses qui ne sont pas essentielles, c’est que l’essentiel ne peut être contenu dans des mots, et ne peut qu’être vécu.

Que l’on ne reproche donc pas à nos écrits d’aborder l’essence des choses de mille côtés à la fois, sans l’aborder jamais. Il serait inutile, pour les autres, de se borner à écrire une suite d’excla­mations, sous prétexte que ce que l’on a à dire est inexprimable.

D’ailleurs la Vérité absolue a ceci d’étonnant qu’en sa présence nous sommes recréés. L’être neuf qui se présente à tout instant devant des mots déjà vieux les réanime, quels que soient ces mots, et leur donne un sens nouveau.

Si donc l’essentiel ne se fait pas contenir dans des mots, il leur donne une vie provisoire, et cette vie est transmissible. Ces mots, des mots quelconques, deviennent Vérité.

Que l’on ne s’étonne pas non plus de trouver dans ces carnets mille contradictions : la Vérité est une synthèse, en elle tout est vrai, et les dualités sont résolues, non au détriment de l’un des termes de l’opposition, mais en donnant raison aux deux.

Ainsi, en Vérité, le monde est à la fois fini et infini, et « je » c’est les autres.

Il faut donc à la fois comprendre et sentir, car l’intelligence toute seule est bien trop compliquée pour connaître la Vérité.

Que personne ne dise « je ne suis pas assez intellectuel pour comprendre », mais si l’on trouve notre langage trop difficile, c’est à nous que l’on doit en faire le reproche, car nous ne parlerons jamais assez simplement.

Que chacun de nous se demande jusqu’à quel point il désire la Vérité, et jusqu’à quel point ce désir le porte à écouter avec amour ce qu’a à dire un homme sincère, quel que soit cet homme.

Les idées sont impersonnelles

Quand l’un de nous affirme qu’il a trouvé la Vérité absolue, la première raison que les autres ont de ne pas l’écouter c’est qu’ils ne croient pas que la Vérité existe, ou, s’ils croient qu’elle existe, c’est qu’ils l’attendent sous une forme déterminée.

Et à côté de ces raisons que l’on a de ne pas écouter il y en a une troisième, terriblement insidieuse : « mais vous, qui donc êtes-vous, pour affirmer? » quand précisément celui qui affirme n’est rien du tout. Alors chaque mot est retourné, transformé, diminué dans un débat au sujet d’une identité que l’on veut découvrir et situer, en oubliant la Vérité qui seule a une valeur.

Mais on ne saura jamais quelle est l’identité d’un homme, ni jusqu’à quel point exactement il est capable de vivre la vérité. Lui-même, cela ne l’intéresse en aucune façon, car il n’a véritablement plus aucune sensation de grandeur, ni de lieu, ni de qualité, ni même d’existence, en ce qui concerne ce « moi » dont on voudrait discuter. Le mot « je » qu’articule sa bouche, n’étant plus qu’une fiction, peut fort bien disparaître.

Nous demandons une fois pour toutes que l’on ne ramène pas le débat à l’identité de ceux qui écrivent ces pages. Ils sont une poignée ou très nombreux. Ils tiennent à n’être pas . S’ils por­tent des noms, ils ne veulent pas que ces noms désignent autre chose que des fictions, des états-civils, qui n’ont aucun rapport avec la Vérité. Ces noms, ici, ne sauraient que faire.

Ceux dont les noms figureront pour des nécessités d’administra­tion et de rédaction demandent qu’on ne leur attribue point telle ou telle page. Le travail d’écriture exige une certaine unité de pré­sentation et de style. Tel passage dont on reconnaîtra que le style est de l’un de nous pourra précisément ne pas avoir été conçu par celui qui l’aura écrit.

Les mots

Nous aborderons la Vérité, avons-nous dit, de mille côtés à la fois, ce qui veut dire que nous utiliserons des mots différents pour n’exprimer toujours que la même Vérité. En outre le sens même des mots changera au fur et à mesure que nous nous en servirons.

Il en résultera comme un certain flottement, car chaque mot sera comme baigné dans un cercle de lumière dont on ne saura pas exactement où il finit. Ainsi les mots pourront s’interpénétrer. Des mots trop rigides tueraient la Vérité en eux, c’est-à-dire qu’ils se tueraient eux-mêmes.

Il s’agit très particulièrement de chacun

Parfois, quand nous irons chercher les causes de l’envoûtement millénaire dans lequel nous sommes pris, il pourra sembler que ces recherches seront étrangères à nos préoccupations essentielles. Il n’en sera rien. Nous parlerons aussi bien des Écritures, de l’Apoca­lypse, que de l’état actuel des esprits ou de la politique. L’envoûte­ment, l’état d’hypnose dans lequel est plongé l’homme de 1930 est si profond, et ses racines sont si innombrables, que chacun en est vic­time, d’une façon ou d’une autre. Et nous sentons qu’il nous faudra faire un effort démesuré pour parvenir à ce premier résultat : convaincre chacun en particulier qu’il s’agit précisément de lui.

À chaque lecteur de ces lignes nous disons donc qu’il s’agit de lui, qu’il ne s’agit que de lui.

« Je n’ai pas atteint l’état limite dont vous parlez, nous dit-on, cet état limite qui n’est plus du devenir mais de l’être. Faut-il donc attendre que l’on soit parvenu à cet état-là pour agir? »

Non, il ne faut pas attendre, car laisser s’écouler du temps pour rendre réel ce qui est au-delà du temps est inutile. Il faut donc tout de suite être cet état limite, en faisant le geste précis qui convient à l’identification.

Présence et absence

Les uns nous suivront dans des dissertations sur l’« essentiel », d’autres s’intéresseront à l’exposé de ce que nous appelons le « My­the », d’autres nous expliqueront que le moi et le non-moi s’accom­modent ou ne s’accommodent pas d’un Dieu personnel, d’autres découvriront des lois physiques ou métaphysiques, s’occuperont de science ou de poésie.

Tout cela ne vaut pas le plus petit geste que l’on s’efforce, dans la banale vie quotidienne vécue, d’identifier à l’éternité.

L’éternité est ici, partout, dans nos mains, dans un regard, domestique, utile, précise, vivante, nourrissante. Ce n’est plus un sujet d’études. C’est un simple ajustement, c’est être neuf.

Jeter le premier regard sur le monde manifesté, c’est à la fois le transpercer, l’examiner d’une manière tout à fait objective, et en même temps le sentir intérieurement. Le « soi » s’écrie : « c’est donc Cela? c’est Cela? c’était Cela?… » Maintenant il se sent libre.

La liberté est cette sensation de liberté : le « soi » contemple ce qui avait été jusqu’ici sa prison.

À la sensation du « moi » succède la sensation de « cela ». On est à la fois tout à fait absent et tout à fait présent.

Cet état de présence totale est ce qui caractérise le mieux l’acte dont nous disons qu’il est une identification : l’acte s’adapte aux objets et aux circonstances en leur donnant leur vraie valeur. Quant à l’état d’absence il rend l’acte impersonnel.

L’amour véritable est cette combinaison de présence et d’ab­sence : une sollicitude clairvoyante et active, mêlée du plus grand détachement.

L’indispensable éternité

Ainsi la perception de l’Éternité devient le mobile et le centre même de l’action exacte. Loin d’éloigner, l’éternité est le seul lien véritable qui puisse unir l’individu et le social. En dehors d’elle toute action ne fait qu’ajouter au chaos. En elle sont toutes les précisions, toutes les solutions, tous les principes.

Nos carnets auront pour but de montrer qu’il est non seulement possible mais nécessaire de faire de la Vérité — absolue — une va­leur. Que des philosophes sourient à une telle assertion. Chacun à le droit de sourire. Mais qu’ils nous disent ensuite si les philosophies ou les religions ont su déraciner de leur vie toutes les dualités au point de leur faire découvrir l’art de vivre.

D’autres encore ne voudront pas de cette paix absolue. Ils diront que rien ne se fait de beau et de grand en dehors des rafales de la passion. C’est encore une façon de ne pas croire à la Vérité. Le « moi » personnel de chacun se défend comme un enragé contre tout ce qui tend à le détruire. Il flaire le danger de loin. Le subconscient oppose immédiatement à l’ennemi un univers entier, très compliqué, destiné à le dérouter. Il a raison, il s’agit d’un duel à mort. La Vérité poursuit le « je » jusque dans ses retranchements les plus secrets, où se réfugient ses affections, ses trésors, tout ce qu’il possède, sa « vie », vie illusoire, car seule la Vérité est la Vie.

« Je suis la Vie » avait dit l’être, il y a deux mille ans. Et : « qui perd sa vie pour moi la retrouvera ». Cette Vie exige une mort. Il ne s’agit plus d’aller se distraire à la foire. La souffrance est trop grande aujourd’hui, il faut céder.

Et non seulement les individus se défendent, mais ils se liguent pour crier leur peur. Ils accusent la Vérité de s’en prendre à leurs meubles, à leurs maisons, à leurs billets de banque. Ils veulent la traîner dans la rue et la forcer à se prononcer sur la politique. Mais il ne s’agit pas de politique, il s’agit de la Vérité.

Le grand envoûtement

Notre tâche la plus urgente est, selon nous, de montrer, de dé­voiler l’envoûtement partout où il existe, c’est-à-dire partout.

L’envoûtement c’est l’inconscient, qui s’interpose entre la Vérité et nous, en nous donnant comme point de départ de toutes nos pensées, comme base apparente de tout notre être, un monde irréel que nous ne mettons pas une seconde en doute.

Chacun vit dans un état hypnotique, dans un état de rêve, qui lui fait accepter et vivre ce rêve sans s’en étonner le moins du monde. Ce rêve c’est tout l’Univers tel que chacun l’accepte.

Plus on dort profondément moins on se demande le « pourquoi » des choses. Le sommeil est si profond que le fait de partir à la recherche de sujets d’étonnement, tables tournantes, coïncidences, « forces inconnues », semble déjà sublime, alors qu’au premier éveil la simple constatation que quelque chose existe suffit à nous remplir de stupeur.

La première condition pour sortir de l’envoûtement c’est de comprendre que cet envoûtement existe, et que les personnages que nous sommes n’ont pas d’existence véritable. Lorsqu’on parvient à sortir de l’envoûtement on ne s’efforce plus d’agir sur le rêve, de le conquérir ou de l’améliorer, mais on agit dans la Vérité, et de ce fait on est, à l’intérieur du rêve, l’élément qui le dissipera.

Appeler à l’éveil : aucune tâche au monde n’est plus importante. Nous ne dirons jamais assez que le déroulement historique d’une civilisation n’est que le déroulement d’un rêve. Ce rêve a une cause, qui est à l’intérieur de la conscience du dormeur. Expliquons cette cause, trouvons la clef de ce songe, et le songe disparaîtra. Tant que la cause demeure profondément cachée, nous ne pourrons rien faire d’utile.

Or nous ne comprendrons pas la cause du rêve tant que nous refuserons de nous réveiller. Cessons donc de vouloir réformer les autres, de les juger, d’agir sur eux : que peut faire un envoûté pour d’autres envoûtés? Ajouter à la confusion. Tant que nous croirons que notre « moi » est une entité véritable, tant que nous agirons pour lui et par lui, en vérité, tant que nous dirons « moi » en croyant dire quelque chose nous serons encore dans l’envoûtement. Et si nous croyons perdre ce sens personnel en abdiquant, en nous soumettant à une obéissance ou à une discipline, en acceptant un credo ou une croyance quelconque, ou une règle quelconque spirituelle ou morale, ou en suivant avec humilité des guides spirituels, ou en demandant à un Dieu que sa volonté soit faite nous serons encore dans l’envoûtement.

Et si nous croyons être affranchis de toutes ces choses mais que nous remplissons encore dans notre vie un rôle quelconque pour lequel il nous fait avoir certaines particularités, nous sommes encore pris. Jouer un rôle quelconque, un rôle d’homme ou un rôle de femme c’est être pris dans le rêve, car la Vérité n’a pas de sexe.

On nous opposera tout de suite Dieu le Père, et aussi le Fils qui nous donna la représentation d’une délivrance masculine. Nous nous proposons à ce sujet de développer les raisons qui nous portent à penser que les temps sont si bien « accomplis » qu’aucune délivran­ce dont l’Histoire ou la Légende nous offre l’exemple, pour réel et authentique qu’elle ait été, ne peut aujourd’hui être efficacement imitée.

Nous serons amenés à rechercher parfois très loin la signification de nos gestes les plus élémentaires, de nos conceptions les plus évi­dentes. Ce sera toujours pour détruire l’irréel et pour ramener dans nos existences la conscience de la Vérité.

Nous affirmerons parfois certaines choses longtemps avant de pouvoir exposer les raisons de nos affirmations, comme on commence par donner le thème d’un problème que l’on veut démontrer. Mais nous ne prétendrons jamais avoir démontré quelque chose. Les démonstrations ne servent à rien. Nous savons trop bien qu’elles deviennent instantanément un beau jeu intellectuel dans lequel l’esprit cherche à se réfugier en manière de défense pour ne pas ramener le débat dans son camp retranché personnel.

En exposant donc certaines idées relatives aux mythes, aux sym­boles, à l’Histoire, aux événements contemporains, aux objets qui nous entourent, notre seul but sera de détruire leur puissance hypno­tique, et d’appeler les hommes au RÉVEIL.

De la Vérité absolue

On ne croit pas à la vérité absolue parce qu’elle est toujours « représentée » par ceux qui la transmettent et que l’absolu ne peut être représenté. Cette « représentation », même si l’on n’accepte ni symboles, ni mythes, ni formes hermétiques ou religieuses est inévi­table puisque les mots eux-mêmes ne sont que des représentations. Et si sans trop attacher de valeur aux mots on vit la Vérité là où l’on est, la vie devient cette représentation. Quant à celui qui dit être par­venu à la Vérité et qui ne la « représente » en aucune façon, il nous apparaît que sa découverte est une illusion qui l’éloigne du monde et le porte à se désolidariser des autres hommes. Il est très important pour nous de rechercher l’état de vérité absolue, tout en demeurant dans le monde. Cela semble impossible, car le monde est fait d’objets, de pensées, de gestes, qui n’ont rien de commun avec la Vérité. Notre civilisation tout entière n’a rien de commun avec elle, et pourtant c’est de la Vérité absolue que nous parlons, tout en affirmant que nous demeurons dans le monde, et que cette Vérité loin d’être abstraite et théorique concerne chacun, chaque geste, chaque objet.

Voilà une première contradiction dont nous nous efforcerons de montrer qu’elle peut disparaître.

De la personnalité

Une autre antinomie (mais toutes les antinomies ne sont que des formes différentes d’une apparente dualité) est celle qui concerne la personnalité par rapport au groupe social ou religieux. Nous avons dit que pour découvrir la Vérité il ne faut ni maintenir le « moi » ni le dissoudre dans un groupe. Développer indéfiniment une per­sonnalité que l’on croit immortelle est aussi faux que de la détruire parce qu’on la trouve mauvaise.

Nous disons plutôt que la personnalité est la voie individuelle, particulière, unique, que doit prendre chaque individu pour trouver l’éternité. Une fois la Vérité trouvée, qui est universelle, le « moi » qui était la voie, ayant rempli son but, disparaît. À vrai dire il disparaît totalement, il n’est plus du tout là, mais une présence est là dont on ne peut rien dire. C’est l’état d’absence et de présence dont nous parlions plus haut.

Il ne s’agit pas ici de ce qu’il est convenu d’appeler une « expé­rience mystique ». Nous aurons l’occasion plus loin de dire pourquoi, selon nous, l’extase mystique est incapable de se maintenir. Le mystique s’identifie à l’objet de sa recherche, ou bien à la voie qu’il a parcourue. Au moment de l’extase il ne voit pas le chemin, et quand l’extase cesse le chemin lui apparaît de nouveau, mais comme s’il était objectif. De là tous les conseils, les yogas, les disciplines, et aussi les prières, l’aspiration à retrouver l’union. La voie et l’objet de la recherche (Dieu ou Maître) sont redevenus extérieurs.

Nous dirons pourquoi ce genre de recherche nous semble stérile aujourd’hui, tandis qu’à d’autres époques il a pu être fécond.

Il en est de même de l’occultisme : il se peut qu’il ait été en d’autres époques une grande possibilité de libération. Aujourd’hui nous pensons qu’il ne l’est plus.

Nous n’accepterons donc pas comme valable le raisonnement suivant lequel ce qui fut vrai en d’autres époques doit être également vrai aujourd’hui : la Vérité n’est pas nouvelle car elle est éternelle, mais la façon dont nous pouvons la trouver varie suivant les époques, et notre époque est telle qu’il nous faut être tout à fait neufs.

Disons en passant que si l’Occident chrétien a développé la per­sonnalité en la croyant immortelle, et que si l’Orient a détruit la personnalité en la sachant éphémère, c’est la première fois aujour­d’hui qu’une synthèse peut se faire, une réconciliation. Il s’agit bien en effet d’aboutir à travers une personnalité, mais une personnalité éphémère, car, ainsi que nous le disions, la personnalité, l’unicité in­dividuelle, est la voie qu’utilise la vie en chaque homme pour se re­trouver elle-même à la fois consciente et impersonnelle, parfaite. Au fur et à mesure que l’individu s’approche de ce but, la voie se détruit en lui, intérieurement, comme une chose morte dont la vie n’a plus besoin, qui a toujours été imparfaite, imparfaite parce qu’isolée.

Cette importance primordiale et éphémère de la personnalité nous conduit à une nouvelle conception de l’individu et du social, dont elle est appelée à concilier les exigences jusqu’ici contradic­toires.

Recherches expérimentales

Cette attitude et cette nouvelle connaissance sont naturellement expérimentales, car il ne s’agit pas de résoudre intellectuellement un problème qui ne pourra jamais être résolu intellectuellement. Les métaphysiques ne servent à rien si l’on est incapable de vivre sa pro­pre vérité. Mais tout le monde fait des concessions pour mille raisons d’ordre matériel ou sentimental, des concessions au sujet de la vérité intérieure. Que de Chrétiens, par exemple, disent « il n’y a eu qu’un seul vrai Chrétien, il est mort sur la Croix ». Pourtant il avait dit « soyez parfaits », il n’avait pas dit le « devenez parfaits », des cycles et des évolutions et des illusions. Le devenir est toujours illusoire.

Mettre immédiatement à exécution le peu que l’on sait de la Vérité, pleinement, sans compromis, sans trouver d’excuses : travail constant de s’adapter coûte que coûte à la Vérité. C’est déjà cela être parfait.

La Vérité absolue, en effet, n’est pas une question de quantité. Un simple geste peut prétendre à être absolument vrai s’il est abso­lument impersonnel et absolument conscient. Si ensuite l’individu fait une multitude de gestes faux, irréels, sa souffrance lui dira bien qu’il n’y trouvera pas le bonheur. C’est sa souffrance même qui le contraindra à refaire le geste vrai.

Souffrir c’est lutter contre l’Éternité.

La purification du « Je »

Afin de dépasser l’état de lutte nous devons comprendre ce qu’est la nudité d’une conscience libre. Cette nudité, par définition, ne se situe nulle part. Considérons le cas habituel d’un individu qui se situe, afin de voir ce que cette libération n’est pas. Examinons patiemment en quoi consiste sa position, afin de nous affranchir, en ce qui nous concerne, chacun individuellement, de l’envoûtement véritable que toute position constitue.

Chacun possède un minimum de conceptions qu’il a toujours acceptées sans les discuter ni les mettre en doute. Dès l’enfance chacun a accepté certaines choses comme n’étant pas mystérieuses, comme n’étant pas un sujet d’étonnement et d’incertitude. L’enfant qui connaît ceux qui l’entourent, à qui l’on a dit son nom, qui a pris contact avec l’univers où il est plongé ne doute pas. Il s’est identifié avec son nom, avec tout son petit univers, celui-ci lui est familier, indis­cutable. Puis il sait dire « je ». Ce « je » il sait que c’est un petit garçon ou une petite fille. Son univers s’élargit peu à peu, mais son « je », toujours identifié à cet univers ne s’en étonne pas. Cet état d’esprit a une très grande analogie avec l’état de rêve sur lequel nous reviendrons très souvent. Dans un rêve la situation la plus extravagante, l’événement le plus impossible, ne sont jamais un sujet d’étonnement. Le fragment de nous qui dans notre rêve usurpe le « je » accepte, du fait même qu’il n’est qu’un fragment, les situations les plus absurdes sans s’en étonner le moins du monde. Nous montrerons (nous ne disons cela maintenant qu’en passant) comment chacun de nous, du fait même qu’il n’est qu’un fragment de la conscience-une, vit véritablement dans un rêve, dans une hypnose, dont le propre est de ne pas s’étonner.

Reprenons l’enfant dans son développement : suivant l’éduca­tion qu’on lui donne, suivant la quantité de choses qu’admettent tout comme lui, sans mettre en doute, ceux qui se chargent de l’élever, il acceptera que son « je » soit pauvre ou riche, français ou allemand, catholique ou juif, il acceptera les cours de science ou d’histoire etc… toujours sans le moindre étonnement, toujours en état d’hypnose.

Plus tard, lorsqu’il fera de la philosophie, il pourra discuter pour savoir « si Dieu existe », il pourra ensuite remettre en discus­sion certaines valeurs sociales, mais il y aura toujours en lui quelque chose sur quoi repose son « je » et toutes ses qualités, quelque chose qu’il n’a jamais mis en question, dont il n’a jamais douté, qui, pour lui, constitue l’essence de son être. En réalité ce quelque chose est son inconscient. En somme il n’est pas parvenu à l’étonnement primordial, et c’est compréhensible, puisqu’il dort, puisqu’il rêve, puisque son « je » ne peut que rêver tant qu’il est un fragment isolé du tout.

L’étonnement et le doute sont donc de plus en plus grands au fur et à mesure que l’être se réveille. On peut dire que celui que le doute n’a jamais effleuré est dans un état d’hypnose totale.

L’état du doute primordial place le « je », dépourvu de toute qualité, de toute position, de toute influence, un « je » qui est irré­ductible, incapable de dire « nous », devant un mystère total. Ce mystère c’est la simple constatation suivante : quelque chose existe, il y a quelque chose.

Les deux ennemis irréductibles

Il y a quelque chose : ce quelque chose c’est l’univers, c’est le fait qu’il nous est impossible de concevoir le néant, car même l’affirmation qui s’opposerait à toute évidence, l’affirmation « il n’y a rien », celle du néant total, serait déjà elle-même quelque chose.

Il y a quelque chose. Voilà donc le minimum irréductible que trouve le « je ». Pour trouver ce minimum, pour le percevoir, le « je » doit au préalable s’être dépouillé de tout ce qu’il avait accepté depuis son enfance, de tout ce à quoi il s’était identifié par erreur; état civil et social, religion, affections, famille, et jusqu’à sa qualité d’homme ou de femme, car la Vérité, le soi universel, n’a pas de sexe. Il doit se libérer de l’inconscient et du subconscient. Lorsque ce travail de dépouillement est fait (nous l’étudierons longuement plus tard) il reste un « je » personnel, inqualifiable mais réel et irréductible, en face de « quelque chose » qui est le monde, égale­ment réel, inqualifiable et irréductible. Voici les deux ennemis face à face. Le drame commence, un drame dont il serait vain d’aller chercher le dénouement dans un livre, un drame qui n’a sa vraie valeur, qui n’est réel, que s’il est vécu. Nous répétons que ce drame dans ce qu’il a d’irréductible, de féroce, d’inexorable, ne se présente qu’à ceux qui se sont déjà désenvoûtés, car tant que le « je » de­meure identifié à des qualités, à des circonstances, à des objets, à des passions, à des désirs qui ne sont pas lui, c’est contre toutes les vicissitudes de rêve que ce « je » de rêve se débattra. Ce dépouille­ment total qui doit précéder le drame final est si indispensable que nous nous y consacrerons plus loin très longuement. Nous verrons comment la plupart des activités individuelles et sociales tendent à prolonger l’hypnose plutôt qu’à la détruire.

Le « je », dépouillé jusqu’à son état limite, ne peut pas accepter ce « quelque chose » qui non seulement est en face de lui, mais qui l’a pris et enfermé dans une prison inexorable. Se débattant dans une création qui est là qu’il le veuille ou non, qui ne le lâchera pas quoi­qu’il fasse, dont il ne pourra jamais faire qu’elle ne soit pas là, le « je » refuse d’y appartenir, parce qu’il ne la comprend pas, parce que cette étrangère s’impose à lui, parce qu’il sent que le « je » et « cela », réduits à leur essence, ne sont pas de la même nature. Et il sent aussi que même la mort ne pourrait pas le délivrer, la mort corporelle, parce qu’elle ne résoudrait pas le conflit.

La perception nette et précise de cette opposition, de cette ré­volte du « je », et de ce que « cela » a d’inexorable, il est impossible de la soutenir plus d’un fragment de seconde, car cette souffrance est mortelle, ou plutôt est de nature à rendre fou.

Le « je » sent que « cela » est plus fort que lui, qu’il ne peut rien, qu’il ne pourra rien, qu’il ne pourra pas s’enfuir. Alors, après des convulsions atroces, il comprendra bien qu’une seule solution est possible : ne pouvant détruire « cela », il sera « cela ». Ce « cela » qu’il a senti être éternel, infini, ce « cela », le suprême vainqueur, ce « cela » impersonnel, absolu, et qui est, il le sera, coûte que coûte, et il ne peut pas ne pas chercher à l’être, puisque lui-même est dans « cela »

L’identification

Ainsi, après le dénuement du « je », voici la deuxième étape, celle de l’identification. Voyant son but plus clairement qu’il ne l’a fait jusqu’ici, il lui faut maintenant travailler avec une patience inouïe à le rejoindre. Il aura encore des convulsions, il ne saura pas toujours discerner son vrai désir, il fera mille fois fausse route, mais il ne perdra plus le fruit de sa perception, il ne pourra jamais plus oublier la lutte primordiale et irréductible qu’il dut soutenir pour que lui fût révélée sa destinée.

Lorsque, graduellement, la perception de sa raison d’être rem­place le rêve, le « je » se dissout véritablement, et perd sa densité, son opacité, jusqu’à ne plus pouvoir se situer, jusqu’à n’avoir plus « aucun lieu pour reposer sa tête ». Alors l’identification est assez poussée pour que l’illumination se fasse. L’illumination est, au sein de « cela » la perception de la vraie valeur de chaque chose. Cette perception de la vraie valeur de chaque chose est tout ce qui reste du « je ». C’est-à-dire que le « je » n’est plus que la partie du « cela » qui se contemple, la vision intérieure qui émane du « cela », en d’autres termes sa conscience.

L’homme qui parvient à cet état n’a plus en lui ni inconscience ni subconscience. Cet état n’a rien de mystique ni d’occulte. Il est la simplicité même de l’action juste. Nous en avons déjà parlé plus haut en disant que c’est une présence totale et une absence totale, mais on ne nous en voudra pas de revenir toujours à l’essentiel au prix de le répéter, comme on revient à un même paysage de plu­sieurs côtés différents.

L’action juste

L’état de l’action juste est, après la première étape de la purifi­cation du « je », où le « je » s’est purifié de tout ce qui n’est pas lui, et la deuxième étape, celle de l’identification, un état où le « je » s’est complètement transformé, et où il est impossible de dire que le « je » subsiste, comme il est impossible de dire qu’il ne subsiste pas. Alors seulement s’établit l’harmonie entre l’être et le ne pas être, qui est l’amour. En somme l’amour est la fusion de deux opposés, leur solution positive. Cette solution est positive pour la bonne raison que quelque chose existe. L’être-non-être, résolu, est.

Répétons que la solution positive ne s’oppose pas au négatif, mais englobe à la fois le positif et le négatif. Ainsi l’amour ne s’op­pose pas à la répulsion, mais se combine avec lui, il se produit comme une combinaison chimique qui est une synthèse.

Nous nous proposons d’étudier, parfois tour à tour, et parfois simultanément, les trois étapes qui conduisent à l’action juste, tout en insistant sur le fait que ces étapes ne sont que fictives, et que nous ne les inventons que pour la commodité du discours. En effet tout essai de dénuement du « je », ou purification, est aussi une identification intérieure, et une identification de l’action. Nous ne croyons pas aux Nirvânas qui aboutissent à un isolement dans des tours ou sur des montagnes. Pour parler tout à fait simplement, nous ne croyons pas à une « spiritualité » qui ne saurait pas établir un contact direct et humain avec tout le monde. Nous ne croyons pas à une spiritualité qui se donne des grades d’initiations ou qui s’attribue des pouvoirs pontificaux. Il ne s’agit ni de grades ni de pouvoir, mais de la Vérité.

Le problème de l’action

Pour conclure aujourd’hui ce premier exposé nous voulons dire que l’action juste, qui est la Vérité absolue, est essentiellement utile et efficace. Elle est même la seule action au monde qui soit vraiment utile et efficace.

Ce problème de l’action est le dernier que l’on puisse résoudre, car on ne parvient à l’action juste qu’après le réveil de l’être, après qu’il ne subsiste plus en lui d’inconscient. C’est pour cela qu’il est si difficile de ramener le problème social au problème individuel. Le monde entier est bouleversé, chacun voudrait faire quelque chose pour les autres, pour éviter des catastrophes, pour soulager, pour résoudre les difficultés inouïes d’une civilisation dont on ne sait plus si elle ne s’écroulera pas complètement, mais quand nous disons que seule la Vérité absolue, inconditionnée, totale, seule la Con­naissance intégrale peut nous sauver individuellement et collecti­vement, on pense qu’il s’agit d’utopies.

Avant d’entreprendre de nouveaux développements nous essaie­rons de dire à quel point pourtant, loin d’être utopique, notre point de vue est pratique et simple. On est si habitué à ne voir que des choses compliquées que c’est précisément là que réside la plus grande de toutes les difficultés; la Vérité est trop simple. Pour la voir il faut détruire en soi les forteresses redoutables de l’inconscient et du subconscient, où, sous toutes ses formes, la peur du « je » qui ne veut pas mourir, agite les fantasmagories de toutes les illusions.